Molière est-il forcément gratuit ?

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Molière est-il forcément gratuit ?

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Donné en 1935 au théâtre de Maribor, en Slovénie, Tartuffe sous les traits de Maks Furijan, sur scène avec Ema Starc (Elmire).
Donné en 1935 au théâtre de Maribor, en Slovénie, Tartuffe sous les traits de Maks Furijan, sur scène avec Ema Starc (Elmire).
- Mirko Japelk via Wikicommons

Une pièce de Molière inédite au répertoire habituel du dramaturge tel qu'il est connu depuis des siècles a surgi, reposant la question du statut des pièces de Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière.

A qui appartient Molière ? Un litige, à présent devant la justice, oppose un spécialiste du dramaturge et la Comédie-Française. Georges Forestier estime l’institution parisienne coupable de “viol de droits d’auteur”. Au cœur de l’affaire, la pièce Tartuffe ou l’hypocrite. La troupe du “Français”, ce théâtre aux abords du Louvre à Paris, la joue cette année, à l’occasion des 400 ans de la naissance de Jean-Baptiste Poquelin.

Loin d’un spectacle en catimini, il est porté sur scène par des pointures parmi les sociétaires, comme Denis Podalydès, Dominique Blanc ou Marina Hands et mis en scène par Ivo Van Hove. Lorsque l’universitaire, l’un des plus éminents spécialistes de Molière, a fait connaître la bataille qu’il avait entamée avec la Comédie-Française, son Tartuffe avait déjà été donné quarante fois à guichets fermés en 2022, avant de partir en tournée - il faisait par exemple l’ouverture à Lyon du festival Les Nuits de Fourvière, en juin 2022.

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“Son” Tartuffe ? Si l’universitaire revendique des droits d’auteur sur cette pièce à succès, qui fut aussi projetée dans les salles Pathé par exemple, c’est qu’il est à l’origine de sa découverte. Puis de son adaptation. En 2011, en effet, Forestier s’était mis en quête de retrouver la pièce. Or le manuscrit n’existe pas, et moins encore de la main de Molière : grâce à l’exposition consacrée au dramaturge par la Bibliothèque nationale de France pour célébrer la réouverture au public de ses murs historiques, à Paris site Richelieu, à deux pas du Palais Royal et du théâtre, on comprend qu’on dispose, quatre siècles plus tard, d’un nombre infiniment restreint d’archives de Molière en personne (on dit “archives autographes”). Toutefois, de son vivant déjà et dans la foulée de sa mort, ses pièces ont été imprimées, éditées, diffusées. Ce sont ces traces qui nourrissent aujourd’hui le fonds Molière des compagnies de théâtre. Contrairement à Racine ou Corneille qui ne sont pas morts brutalement, Molière ne validera pas de son sceau l’édition de ses pièces de son vivant. Aussi, à la différence de celles des deux autres auteurs avec lesquels il cohabite au Panthéon du patrimoine théâtral français, les pièces de Molière ont toujours paru plus funambules, puisque massivement, elles ont circulé sans avoir été validées par leur auteur, comme l’expliquait Forestier à Benoit Grossin dès janvier 2022 sur France Culture :

La trentaine de pièces qu’on attribue à Molière a ainsi régulièrement fait l’objet de spéculations, plus ou moins affutées. Leur authenticité était-elle trop friable pour que l’identité de leur auteur soit incontestable ? L’habitude des dramaturges du XVIIe siècle de jeter au feu leurs manuscrits originaux demeure un écueil pour les recherches en paternité. Le doute grossit-il, au contraire, du fait même de l’hégémonie dont Molière a joui dès sa mort, classique précoce, et même de son vivant tandis qu’il était un artiste à la cour, et dans une position moins subversive vis-à-vis du pouvoir royal qu’on ne l’imagine parfois ? Et il y a un siècle, en 1919 exactement, le poète et romancier Pierre Louÿs avait déjà très largement mobilisé le monde des lettres et la presse pour affirmer que certaines pièces attribuées à Molière étaient en fait de Corneille. Voire que Molière pouvait être le pseudonyme de Corneille - par exemple pour la pièce Amphitryon. Après cet article incandescent paru en 1919 dans la revue Coemedia, intitulé Molière est un chef-d’œuvre de Corneille et resté un grand classique en histoire des lettres, les spéculations de Pierre Louÿs rebondiront à plusieurs reprises, au fil des décennies. Pour finalement atterrir dans un laboratoire de recherche statistique, qui tentera à son tour de prouver l’erreur de paternité. Le dernier rebond dans cette saga remonte à 2019, lorsque deux chercheurs démontrent que cette rumeur est infondée :

On peut se demander ce que le litige qui laisse à présent aux prises Georges Forestier et la Comédie-Française doit à ce contexte qui tend à nimber de brouillard la question de l’auteur dans l'œuvre Molière. L’universitaire, à qui l’on doit l'édition de Molière en Pléiade en 2009, a basculé la problématique, et c'est à ce titre qu'il revendique que son adaptation soit reconnue pour ce qu'elle est. S'il est bien parti d'un texte attribué Molière, il évoque plutôt une opération de “génétique littéraire”. Non pas pour identifier un hypothétique auteur véritable qui se cacherait sous la plume de Molière. Mais au contraire pour faire revivre un texte en partant de Molière... pour arriver à Molière tel qu'il s'en représente l'œuvre.

Car contrairement à d'autres pièces, il n'existe pas d'archive de Tartuffe ou l’Hypocrite. Contrairement, par exemple, au Bourgeois gentilhomme, “comédie-ballet”, comme on dit à l’époque, dont une édition datant de 1671 sur “velin souple de l’époque” avait été mise au enchères chez Drouot, en juin 2019, qui datait de deux ans avant la mort de Molière, et avait été “faite à Chambort [sic] pour le divertissement du Roy” - la pépite partira, adjugée à plus de 65 000 euros. Rien  de comparable, s'agissant de Tartuffe ou l’Hypocrite : la pièce en trois actes n’avait fait l’objet d’aucune édition du temps de Molière, après avoir été censurée par Louis XIV. Et Molière, loin de camper la figure d’un artiste maudit, était une personne en vue de la cour. Si bien que le dramaturge s’était ensuite attelé à une pièce siamoise, Tartuffe ou l’Imposteur, en cinq actes propres à en diluer la charge subversive contre l’Eglise et ses dévots. En librairie aujourd’hui, les deux coexistent à présent que Georges Forestier a fait publier Tartuffe ou l’Hypocrite, justement rehaussé du bandeau rouge “UNE VERSION INEDITE - interdite par Louis XIV en 1664, aujourd’hui jouée à la Comédie-Française pour la première fois”. Sur la couverture, en haut à gauche, les éditions Portaparole, qui prennent en charge sa commercialisation depuis 2021, ont pris soin d’indiquer : “Molière” comme auteur, puis, juste en-dessous du titre : “Comédie en trois actes restituée par Georges Forestier”.

Génétique littéraire

Car le spécialiste, qui avait notamment publié en 2018 la biographie de Molière, chez Gallimard, pour laquelle il était invité sur France Culture peu après, a expurgé le second Tartuffe, retravaillé le texte et supprimé certains personnages dont une partie des dialogues, de façon à approcher au plus près de l’œuvre originelle dont on avait perdu la trace. Et c’est parce que c’est du Molière revisité par Forestier, et même une entreprise érudite destinée à excaver le texte sans pour autant pouvoir apporter la preuve que ce fut la version initiale, que l’universitaire réclame désormais des droits d’auteur. Dans le détail, le spécialiste parle de lui en “restaurateur de tableaux”. Cette opération de “génétique littéraire” s’apparente pour lui à une technique mise au point depuis trente ans à partir des pièces de Racine et de Corneille, qui consiste à analyser au grain fin la structure des pièces, pour mieux en identifier le noyau.

À réécouter : Molière dans la Pléiade
Les Nuits de France Culture
1h 02

Pour l’universitaire, cette opération en plusieurs strates en fait le co-créateur de la pièce et c’est à ce titre qu’il réclame des droits d’auteur. Or la Comédie-Française ne reconnaît pas son statut d’auteur. Au-delà du différend, que la justice tranchera, cette position met non seulement au jour l’artisanat mis en œuvre par Forestier pour aboutir au texte aujourd’hui donné au théâtre. Mais de surcroît ce que peut représenter un répertoire. Si l’on suit la fin de non-recevoir du grand théâtre parisien, en effet, la pièce serait disponible pour de bon dès lors qu’elle serait mise au crédit de Molière. Donc “libre de droits”, comme on dit, puisqu’en droit français, les œuvres écrites tombent dans le domaine public soixante-dix ans après la mort d’un auteur. “Tomber dans le domaine public” n’implique pas pour autant qu’on puisse faire tout ce qu’on veut d’un texte ou avec un texte puisque le droit moral persiste ; mais plutôt qu’on ne rétribue plus d’éventuels “ayant-droits”, c’est-à-dire les représentants de l’auteur une fois ce dernier décédé. Dans le cas de Molière, c’est pour cette raison qu’on peut trouver, en ligne, divers livres numériques gratuits et accessibles librement, tirés de textes bien connus comme Les Fourberies de Scapin, Le Malade imaginaire ou encore Le Misanthrope.

Pour autant, Molière n’appartient pas plus à la Comédie-Française qu’à tous, quoiqu’en laisse entendre le surnom qu’on lui donne, “la Maison de Molière”. L’expression s’emploie depuis le début du XIXe siècle, en France. Molière était mort depuis sept ans lorsque la Comédie-Française voyait le jour. D’emblée, il sera le dramaturge le plus monté sur place, et aussi celui dont les pièces auront le plus de constance et de longévité. Pour autant, il n’était pas le seul : Racine et Corneille voisinent à ses côtés dans le trio où puiseront les troupes qui s’agrègent, pour créer “la Comédie-Française”, après la mort de Molière et la perte de sa salle et de plusieurs comédiens par sa troupe restée orpheline.

Pièces "momifiées"

A eux trois, Racine, Corneille et Molière comptent pour un tout petit peu plus de la moitié des pièces mises en scène à la Comédie-Française, dont l’éventail était en réalité plus varié qu’on ne lit souvent : en 1700, pas moins de quatorze auteurs, dont six déjà morts, sont montés dans les murs. Et dès la moitié du XVIIIe siècle, Shakespeare, avec Hamlet, puis Goldoni, l’Italien, seront mis en scène. Ainsi “la Maison de Molière” est-elle moins son fief qu’un épicentre d’où son théâtre est devenu patrimoine, en dépit d’éditions authentifiées de sa main. Pour finalement percoler dans le patrimoine national, au point que tous les régimes se réclameront par la suite de Molière.

En réalité, seule une petite partie de ses œuvres sont jouées à la Comédie-Française, qui continue de programmer bien d’autres dramaturges. Au “Français”, d’ailleurs, le turnover fut longtemps un principe de programmation : les historiens du théâtre ont mis en évidence qu’entre 1680, date de sa création, et par exemple 1730, trois pièces sur cinq sont jouées moins de 20 fois. Mais parce qu’un tout petit nombre de pièces (à peine 12 %, soit une cinquantaine de pièces) le sont plus de 200 fois, la Comédie-Française a contribué à consacrer Molière… le plus joué d’entre tous. Dans ses recherches, la spécialiste de théâtre français britannique Jan Clarke montre par exemple que sur les trente-deux pièces signées Molière, seules sept n’ont pas été jouées aux débuts de la Comédie-Française.

Le conflit entre Georges Forestier et le théâtre parisien montre au fond combien la notion de répertoire est plus molle, et plus polysémique qu’il n’y paraît. Il ne s’agit pas d’une simple liste de pièces à disposition (et gratuites, puisque voilà bien longtemps que la mort de Molière a franchi le seuil des soixante-dix ans). En 2018, la revue Littératures classiques avait consacré à la question du répertoire dramatique un numéro passionnant à découvrir à présent que la question des droits d’auteur revient par la fenêtre, sitôt celle de la paternité de Corneille mise hors-jeu. Le “répertoire” pose bien sûr la question de la patrimonialisation, au moins informelle, des pièces - voire leur “momification” comme l’écrit Christian Biet, qui en signe l’introduction.

Du point de vue du droit, Georges Forestier argue que c’est son travail d’adpatation qui crée au sens fort du terme la pièce Tartuffe réinvestie sous son écriture. Cette revisite pulvérise l’idée que Molière puisse être donné pour de bon - et sous clef. S’il existe un canon de Molière, ce sont les juges qui devront trancher le statut d’une oeuvre nouvelle, qui n’en faisait pas partie. Et pourtant se donne à voir et entendre dans “la Maison de Molière” - ou hors les murs.

Le Reportage de la Rédaction
4 min