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Mont Méron : de la tragédie au deuil, la foule

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Un groupe de juifs ultra-orthodoxes assiste le 1er mai 2021 au rite funéraire d'une des victimes de la tragique bousculade du mont Méron.
Un groupe de juifs ultra-orthodoxes assiste le 1er mai 2021 au rite funéraire d'une des victimes de la tragique bousculade du mont Méron.
© AFP - GIL COHEN-MAGEN

Le monde dans le viseur. En Israël, la tragique bousculade du mont Méron a fait 45 morts. Une image résume le drame. Le cliché pris par le photographe de l’AFP Gil Cohen-Magen évoque à la fois le deuil, le silence et la foule. Un cliché à la composition presque publicitaire, qui séduit ou, au contraire, questionne.

Dans la nuit du 29 au 30 avril dernier, une bousculade lors d’un rassemblement religieux ultra-orthodoxe de Lag Baomer au pied du mont Méron, au nord d'Israël, provoque la mort de 45 personnes. "L'une des plus graves catastrophes qui aient frappé [le pays]", selon le Premier ministre Benjamin Netanyahu. Deux jours après ce drame, le photographe de l’AFP Gil Cohen-Magen capture un moment intense : une foule de juifs ultra-orthodoxes habillés traditionnellement en noir devant un linceul blanc et noir, le talit.

"On tente de s’accrocher à un visage, de le lire. On voit une assemblée jeune, ils sont tous serrés et ce petit corps seul, isolé", analyse Agnès Grégoire, directrice de la rédaction du magazine Photo.

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On perçoit la chaleur d’être ensemble, qui contraste fortement avec la solitude glaçante du petit défunt sur le côté.

Avec la foule, le photographe rappelle l’origine de la tragédie

Pour Stéphane Brasca, directeur et créateur de la revue De l’air, un magazine de photos d'auteurs, la foule créé "un effet revers, miroir, un effet de négatif de ce qui s'est passé". Les victimes sont mortes à cause d’une bousculade, car trop de gens se trouvaient au même endroit. L'image entraîne un certain mouvement de la foule, qu'on pourrait comparer aux images du drame, où les victimes descendent les marches. "La foule a amené à ce drame, et on retrouve ici la notion de masse", dit Stéphane Brasca. "La masse noire dévore la partie gauche, ajoute Agnès Grégoire, ce qui amène presque quelque chose d’effrayant."

Cette foule se confond. "On a l'impression qu'il n'y a qu'une seule personne, c'est le pluriel singulier face au linceul", note Stéphane Brasca, qui connaît la communauté hassidique pour avoir réalisé un long travail sur elle.

Ces hommes ne font qu’un et c’est ce qui est beau dans l’image. C’est presque un contre un. Le groupe qui fait corps contre un linceul. L’individu est soluble dans le groupe.

Sous le linceul, on imagine un petit corps, peut-être celui d’un enfant. "On ne sait pas qui il est, mais il est seul", soulignent les deux spécialistes. Par ailleurs, la façon dont le corps est exposé dépersonnalise un peu, estime Stéphane Brasca. "Le corps est sur un chariot de marchandise, c’est très déshumanisé."

"Malgré la foule bruyante autour, note Stéphane Brasca, l’image est très silencieuse. On ressent un silence au-delà de la cérémonie, celui de l'émotion qui se dégage." Cette image lui rappelle un tableau de Rembrandt, Leçon d’anatomie du docteur Tulp. "On y voit des hommes avec des chapeaux noirs, des collerettes" devant un corps.

Le tableau "Leçon d'anatomie du docteur Tulp" de Rembrandt réalisé en 1632
Le tableau "Leçon d'anatomie du docteur Tulp" de Rembrandt réalisé en 1632
© Getty - GraphicaArtis / Contributeur

Un cadrage redoutable ou sauvage ? 

Pour Agnès Grégoire, spécialiste du journalisme photo depuis trente ans, "cette image mélange information et émotion". "Le cadrage est redoutable de précision, [la photo est] poignante, avec une composition sophistiquée et raffinée". Pour les agences de photos aujourd’hui, il faut trouver un moyen de construire une image forte. Et "pour qu’une photo soit impactante, estime-t-elle, elle doit avoir engendré de l’émotion, donc il faut travailler l’esthétique".

C'est, pour la spécialiste, la signature du photographe. " Gil Cohen-Magen est très connu pour avoir couvert les conflits israélo-palestiniens. Il a été primé. Il fait partie de cette génération qui va sur le terrain et qui documente avec un sens esthétique presque artistique." Et de rappeler que le photographe "a travaillé aussi dans la mode, et qu'on retrouve un peu de ça dans la photo, un côté presque publicitaire".

Agnès Grégoire voit dans cette photo "une très grande maturité" du photographe. "On perçoit sa grande connaissance des rites religieux et culturels." Gil Cohen-Magen avait dans le viseur une communauté "très photogénique car identifiable". Une communauté qu’il connait bien puisqu’il a déjà réalisé des reportages avec ses membres. "On sent qu’il ne débarque pas de nulle part, qu’il a eu accès à ce moment-là à un monde auquel on n’a normalement pas accès."