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Montrer l'art des femmes : créneau opportuniste ou histoire de l'art volontariste ?

Par
"Damb  meet", "Viande humide", exposée à "Women house"
"Damb meet", "Viande humide", exposée à "Women house"
- Martha Rosler

La Monnaie de Paris ambitionne une exposition 100% féminine tous les deux à trois ans. La première, "Women house", questionne la domesticité dans l'art et montre uniquement des oeuvres de femmes. Sa commissaire avait fait scandale en 2009 avec une expo fondée sur le critère du genre.

Il y a peu, les Guerrilla Girls, un collectif féministe oeuvrant contre l’invisibilité des femmes dans l’art, ont fait passer un questionnaire à 383 musées européens. Le but : interroger, et interpeller ces institutions culturelles sur la part d’artistes femmes représentées entre leurs murs. Une centaine seulement leur ont répondu, et le Centre Pompidou s’était fait porter pâle. Un musée parmi les mauvais élèves à l’échelle européenne dénonçait alors le collectif féministe en novembre 2016, sur France Culture :

Ce jour-là, les Guerilla girls rappelaient que depuis l’exposition 100% féminine “Elles” de 2009, aucune exposition collective n’avait été organisée sur des femmes artistes à Beaubourg. C’était il y a tout juste un an. Une année plus tard, la première exposition 100% féminine a ouvert à la Monnaie à Paris, sous la houlette de Camille Morineau, qui poursuit sur sa lancée puisqu’elle était déjà la commissaire de cette exposition “Elles” en 2009 à Pompidou.

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"Moins de 5% des artistes des musées d'art moderne sont des femmes."
"Moins de 5% des artistes des musées d'art moderne sont des femmes."
- Visuel militant des "Guerilla girls"

A l’époque, le critère du genre pour sélectionner des artistes d’un parcours muséal avait donné lieu à une polémique très vive. Vous pouvez réécouter, par exemple, l’émission “Du grain à moudre” consacrée à l’exposition, le 8 juin 2009 et intitulée “Les artistes ont-ils un sexe?”

Les artistes ont-ils un sexe ? (Du Grain à moudre)

22 min

Huit ans plus tard, on ne parlerait probablement plus du “sexe” des artistes mais davantage de “genre” dans l’art. Mais surtout, dans un contexte plus pacifié. Car "Women house", la nouvelle exposition de la conservatrice Camille Morineau, qui a démarré à la Monnaie de Paris le 20 octobre et court jusqu’à fin janvier 2018, consacre à son tour une proposition 100% féminine… sans atteindre le même degré polémique, loin s’en faut.

Un musée féministe

Entre-temps, Camille Morineau a été recrutée fin 2016 à la direction artistique de la Monnaie de Paris. Justement à un moment où l’institution dont les salles d’exposition plongent sur la Seine et, derrière, les Tuileries, se cherchait une identité. Camille Morineau a fait le pari d’organiser, sur un rythme biennal ou triennal, une expo exclusivement féminine. La conservatrice, qui est à l’origine d’une association, Aware, dont le but est de restaurer la place des artistes femmes dans l'histoire de l'art, poursuit l’action de re-visibilisation entamée avec “Elles” en 2009 au Centre Pompidou.

Pour la Monnaie de Paris, le recrutement d’une personnalité comme Camille Morineau est signifiant. Ce n’est pas l’actuel PDG des lieux, Aurélien Rousseau, qui était aux manettes lors de son recrutement, mais son prédécesseur. Mais cet énarque passé du cabinet de Manuel Valls, à Matignon, à la Monnaie fait sien le positionnement volontariste de Camille Morineau :

Mon souci est que la Monnaie de Paris donne à voir ses axes de programmation de manière plus lisible et plus prévisible dans le contexte d’un paysage culturel extrêmement dense dans le domaine de l’art contemporain. Pour installer cette nouvelle adresse, il fallait donner à voir ce que nous sommes de façon extrêmement claire. Camille Morineau est une personnalité identifiée sur ces thématiques, et défendre la visibilité des femmes dans l’art me semble une évidence à Paris, où l’on ne peut pas dire que la question soit autant prise à bras le corps que dans d’autres capitales européennes, par exemple. Nous avons une responsabilité à nous saisir de cette question qui, comme d’autres questions, traverse l’art et le monde social. L’art n’a pas échappé au processus de domination.

Pour lui, la seule réponse qui vaille à la question de savoir pourquoi c’est la Monnaie de Paris qui prend cette initiative tient en une autre question : 

Pourquoi nulle part ailleurs ?

Aurélien Rousseau affirme que personne, à la tutelle (la Monnaie de Paris est une institution publique) ou lorsqu’il répond aux médias, ne lui objecte guère que ces expositions concourent à ghettoïser encore un peu plus les femmes. C’est pourtant le cœur du débat qui entoure des expositions fondées sur le critère du genre, comme cette nouvelle exposition “Women house”.

Art féminin vs art féministe

Camille Morineau affirme pour sa part que les artistes femmes n’ont “rien en commun”. Pas d’essentialisation de leur travail, donc, mais une volonté politique, féministe, de montrer leur travail, pour faire exploser la bulle d’invisibilité qui demeure un verrou puissant, alors qu’il y a 120 ans, l’école des Beaux-arts était tout bonnement interdite aux femmes. 

Camille Morineau explique qu’avec “Elles”, elle avait cherché à écrire une histoire de l’art moderne à travers un parcours entièrement féminin, pour prendre le pari qu’elle pouvait raconter cette histoire depuis les collections du Musée national d’art moderne, en sélectionnant des femmes. Elle précise rétrospectivement qu’une seule et unique salle pouvait être labellisée “art féministe”. Le reste déroulant simplement une proposition de parcours à travers les courants de l’histoire de l’art moderne. 

"Rêve de repassage" (1975), dans l'exposition "Women House"
"Rêve de repassage" (1975), dans l'exposition "Women House"
- Karin Mack

Camille Morineau cite dans le catalogue de l'exposition "Women house" Linda Nochlin et son texte "Pourquoi n'y-a-t-il pas eu de grands artistes femmes ?", article fondateur diffusé en 1972. Morineau défend une relecture a posteriori de l’histoire de l’art. Une relecture qui fait bouger les lignes. Ainsi, ne devrait-on pas dire qu’une telle ou telle autre, plutôt oubliées de l’histoire de l’art officielle, auraient été “limite surréaliste” ou “plutôt cubiste” mais bien que le cubisme ou le surréalisme n’auraient pas été exactement les mêmes si l’on avait, d’emblée, intégré dans le regard qu’on leur porte, tout le pan de la création féminine. L’histoire de l’art telle qu’elle se serait écrite si l’on n’avait pas invisibilisé les femmes aurait été différente car les canons de l’art auraient été différents, défend Camille Morineau, qui reconnaît que parfois, les mots font défaut pour nommer ce paysage renouvelé.

Avec “Women house”, elle croise cette fois deux objectifs : le parti-pris de rendre le travail des artistes femmes visibles, mais aussi explorer une thématique, celle de la domesticité dans l’art. Pour la commissaire, impossible de proposer une exposition sur la domesticité dans l’art avec des œuvres d’artistes hommes pour la bonne raison qu’ils n’explorent pas le sujet, ou de façon à peine sporadique.

Vagin au crochet, deuxième génération

“Women house” propose des œuvres de 39 artistes femmes des XXe et du XXIe siècles. Toutes ne sont pas féministes, mais certaines le sont. Toutes n’ont pas déployé de vision théorique sur le genre, mais certaines oui, qui ont guidé Camille Morineau dans son travail de recherche et dont elle a joint certains textes au catalogue de l’expo. Certaines artistes plus jeunes s’inscrivent explicitement dans les pas d’aînées militantes qui travaillaient dans les années 60 ou 70 alors qu’aux Etats-Unis par exemple, l’affranchissement des femmes était central dans la création artistique chez des artistes femmes. En regard de l'oeuvre de Sheila Pepe "Mr Slit" ("Monsieur Fente"), un vagin crocheté de fil de coton et de lanières de cuir qui coule depuis le plafond, l’exposition ouvre d’ailleurs avec la vidéo d’une performance de Faith Wilding... qui avait déjà crocheté un vagin resté célèbre, en 1972. Vous pouvez trouver un extrait de sa performance ici :

Plus loin, une salle donne à voir trois artistes qui travaillent autour de la trace des espaces, à travers des tentures à l’empreinte d’éléments d’architecture, ou des moules de plâtre ou de mousse qui restaurent des espaces perdus. Une métaphore de la place des femmes en creux ? Possible, mais pas sûr : Camille Morineau précise que toutes ces œuvres ne racontent pas nécessairement quelque chose du féminin. Mais note qu’elle ne connaît que des femmes à avoir travaillé dans l’art autour de la trace architecturale, de l'Angleterre des maisons de classe ouvrière chez Rachel Whiteread jusqu'aux fantasmes urbains iraniens explorés par Nazgol Ansarinia en passant par les membranes de papier collé d'Heidi Bucher.

Mental Institution Kreuzlingen - Schloss Bellevue "Fenstertüre" ( "Porte-fenêtre"), latex sur toile de Heidi Bucher (1988)
Mental Institution Kreuzlingen - Schloss Bellevue "Fenstertüre" ( "Porte-fenêtre"), latex sur toile de Heidi Bucher (1988)
- Romain Darnaud pour la Monnaie de Paris

Certaines artistes femmes refusent d’être labellisées ainsi. D’autres naviguent entre les catégories, parfois pas vraiment à leur aise. C’est le cas d’Annette Messager, dont le travail raconte une réflexion constante sur le féminin, qu’il soit assigné ou revendiqué. Ainsi, les trois cents mouchoirs brodés de proverbes par la plasticienne :

Si la femme était bonne, Dieu en aurait pris une.

Quand une fille naît, même les murs pleurent.

Quand Annette Messager hésite

Messager avait fini par se laisser convaincre de participer à l’exposition “Elles” en 2009 à Beaubourg mais n’a pas souhaité prêter Doomestic, l’oeuvre de 2000 que la commissaire avait sélectionné pour “Women house”. Pourtant, elle a accepté que Camille Morineau entame avec elle le catalogue de son exposition-recherche. 

Dans les archives de Radio France, on trouve la trace de cette ambivalence d’Annette Messager lorsqu’on l’interroge sur le genre. Ecoutez-la au micro de Jean Daive en 1998, alors qu’elle revenait sur son parcours, quand si peu de femmes artistes intégraient encore l’histoire de l’art officielle :

Annette Messager en 1998 sur son statut de femme-artiste

3 min