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Moraline, bien-pensance, néo-catéchisme : avec Matzneff, le retour des mots de la contre-offensive

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L'écrivain Gabriel Matzneff en 1990.
L'écrivain Gabriel Matzneff en 1990.
© Getty - Ulf Andersen/Gamma-Rapho

Après le "droitdelhommisme" et la "tartufferie humaniste", la "moraline" refait surface du côté de ceux qui traquent la politique des bons sentiments, l'ordre moral et la vertu des petits joueurs à l'occasion du scandale autour de Gabriel Matzneff. Retour sur la deuxième vie du mot depuis Nietzsche.

Pour certains, les bons sentiments des gens à la fois bienveillants ET coincés ont un nom : la “moraline”. Depuis une petite dizaine d'années, son usage se répète dans la presse (plus souvent à l’occasion de tribunes que d’articles), et le terme se fraye un chemin, un peu comme hier le mot droitdelhommisme qui l’avait précédé.

Caustique, le terme ne date en fait pas d’hier. Historiquement, la “moraline” est une trouvaille de Friedrich Nietzsche. Il est déjà satirique à l’époque, quand le philosophe allemand en fait usage. On peut en recenser par exemple trois occurrences dans son oeuvre (mais n’hésitez pas à nous en signaler d’autres) :

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  • Deux fois dans L’Antéchrist, Imprécation contre le christianisme, publié en 1896, où on lit par exemple :

Qu’est-ce que le bonheur ? — Le sentiment que la puissance grandit — qu’une résistance est surmontée. Non le contentement, mais encore de la puissance, non la paix avant tout, mais la guerre ; non la vertu, mais la valeur (vertu, dans le style de la Renaissance, virtù, vertu dépourvue de moraline).

  • Une fois dans Ecce Homo - Pourquoi je suis si malin :

“Comment faut-il que tu te nourrisses, toi, pour atteindre ton maximum de force, de virtu, dans le sens que la Renaissance donne à ce mot, de vertu, libre de moraline ?

Dans son Que Sais-Je intitulé La Philosophie, André Comte-Sponville écrit au premier chapitre, consacré à l’histoire de la philosophie :

Nietzsche, qui fut d’abord un disciple de Schopenhauer, s’en éloigne rapidement. La vie est volonté de puissance. Toute sagesse qui prétend lui échapper trahit une peur du combat ou une dénégation de sa propre faiblesse : ce n’est que morale d’esclaves, nihilisme ou ressentiment. La position de Nietzsche est à l’opposé : renverser toutes les valeurs (pour retrouver la morale des maîtres), refuser l’idéalisme, les bons sentiments et la mauvaise conscience (la “moraline”), vivre par-delà le bien et le mal, penser par-delà le vrai et le faux, affirmer en tout les droits de la vie, du “grand style” (le nietzschéisme est un esthétisme) et de la force.

A vrai dire, ceux qui utilisent le mot “moraline” aujourd’hui ne citent pas toujours Nietzsche - ou pas vraiment. La “moraline” est surtout là pour écorcher, envoyer l’adversaire dans les cordes. Elle voyage désormais essentiellement sans sa généalogie littérale. On dit “moraline” comme on dirait “on ne peut plus rien dire” : c’est le nouveau “politiquement correct” sur le versant des valeurs, le “il est interdit d’interdire” des débats éthiques - et parfois, tout juste l’alibi des provocateurs qui s’estiment mis au bûcher par une époque pudibonde.

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“Bande de petits fascistes”

Dans les suites de ce qui est devenu “l’affaire Matzneff” avec la publication, le 2 janvier, du Consentement par Vanessa Springora chez Grasset, on retrouve les accusations de “moraline” sous la plume de Jean Ristat, dans Les Lettres françaises, la revue fondée depuis la Résistance en 1942 par Jacques Decour et Jean Paulhan. Depuis 2013, c’est désormais le poète qui dirige la publication qu’avait tenue avant lui Louis Aragon durant vingt ans, et qui, de nouveau, reparaît sur papier depuis 2018. Et c’est lui, l’exécuteur testamentaire d'Aragon, qui écrit le 2 novembre 2019, alors que toute la presse ne s’est pas encore saisie de l’histoire de cette adolescente de 14 ans à la fois séduite, éprise, et traumatisée par l'écrivain de trente ans son aîné : "L’un de nos grands écrivains, Gabriel Matzneff, a été, il y a quelques jours, victime d’une attaque lors d’une réunion littéraire dans un café parisien". Puis, aussitôt :

Je veux dire, aujourd’hui, l’estime dans laquelle je tiens son œuvre et sa personne, l’amitié qui nous lie depuis des décennies – ensemble nous avons fait une revue, 1492, dès 1962. Certes, nous avons parfois des désaccords, des points de vue qui divergent sur tel ou tel problème de société. Jamais rien de grave. Il est un homme de liberté. On comprend donc qu’une petite bande de fascistes s’en prenne à sa personne sans, probablement jamais l’avoir lu. Cette affaire montre, avec tant d’autres ces dernières années dans notre pays, que la pire réaction entend maintenant agir à visage découvert et en toute impunité. La petite morale, la “moraline”, non seulement se répand à grands renforts médiatiques, dans beaucoup d’esprits mais s’en prend physiquement à ceux qui la combattent par l’écrit et la pensée. Gabriel Matzneff, je le répète, est l’homme de la liberté mais aussi l’homme de l’amour. Je suis et reste à ses côtés, lui le “garde blanc” comme le surnommait Elsa Triolet et à qui Aragon n’hésitait pas à donner la une des Lettres françaises

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Mais Ristat n’invente pas la “moraline” comme on inventerait un trésor en fouillant en archéologue dans la pensée de Nietzsche : le terme est déjà là, qui passe presque inaperçu sans jamais vraiment disparaître depuis trente ans. Le mot est un signal de faible intensité mais il existe : on le retrouve dans La Revue des deux mondes dans un papier à vocation subversive, le 4 octobre 2019. Il s’agit de prendre tous les risques et de défendre Philippe Sollers, indique son titre “Déplaisons, disons du bien de Sollers” :

Loin des idéologies, des généralités, des procédures, de la moraline, de la Société, “et c’est très beau, [qui], n’en finit pas de se suicider”. On vous reprochera toujours ces échappées. Tant pis, tant mieux, “vous allez beaucoup trop vite pour être cadré. Tantôt onde, tantôt particule, votre logique échappe aux radars.” Normal, c’est vous le médium, le mouvement, le centre – et le toujours nouveau qui rend heureux.

A bien y regarder pour tenter de cartographier les usages du terme “moraline”, un bon tiers des occurrences avant le scandale autour de Gabriel Matzneff apparaît en réalité lié, de près ou de loin, à Philippe Sollers. Le même Sollers au sujet duquel les journalistes du Monde Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin précisent dans une enquête à lire que c'est grâce à lui que Matzneff était entré dans la collection "L’Infini" chez Gallimard en 1990, "pour y être mensualisé jusqu’en 2004"

Dans Le Monde, en juin 2011, c’est ainsi Sollers qui s’auto-arrime à Nietzsche pour mieux dézinguer une époque de sentences et d’injonctions orthodoxes dans une interview à Frédéric Joignot :

Il [Nietzsche] critique sans arrêt “la moraline”… Je sais de quoi je parle. On me verse au moins trois verres de moraline par jour. Sans que les gens en soient forcément conscients. C’est instinctif, une seconde nature. Tout est jaugé, jugé, apprécié, en fonction de la morale, “la faiblesse de la cervelle” comme dit Rimbaud, magnifiquement. C’est-à-dire aussi, l’hypocrisie même. Car nous possédons un corps, il y a de la jouissance, c’est cela que rappelle Nietzsche constamment, la morale restreint le corps, la morale parle du corps, la morale se déguise… Son livre Par-delà le bien et le mal a toujours été mal interprété. Cela ne veut pas dire que le bien est négligeable, ou qu’il veut faire du mal un bien. Cela signifie qu’il existe une position philosophique évitant d’être sans cesse dans un type d’évaluation morale, moralisante, ou calculatrice…

“Les lois de la pesanteur sociale”

Deux ans plus tôt, c’était Philippe Lançon, dans Libération, qui surlignait déjà ces “lois de la pesanteur sociale”. Grand Beau, une édition des “aphorismes et pensées choisies” de Sollers venait de paraître au Cherche-midi, et le critique littéraire écrivait ceci :

Cette fois, plus directement que d’autres, il met en scène et en page sa montée au paradis, le corps vif, léger, délesté de moraline et accompagné par ses anges. Les “voyageurs du temps”, ce sont eux, toujours les mêmes, Gracian, Nietzsche, Kafka, Céline, Bataille, Mozart, Picasso, les taoïstes, et, cette fois, particulièrement, Lautréamont, Rimbaud, Breton. Leur devise pourrait être ce “papillon surréaliste” : ”Vous qui ne voyez pas, pensez à ceux qui voient.” Les papillons sont faits pour voler, ils savent choisir les fleurs. Les anges de Sollers échappent en volant aux lois de la pesanteur sociale, au lourd pâté métaphysique, aux graisses de l’actualité, à la loi sentimentale des évêques tristes et des femmes malheureuses.

Reculez à nouveau de deux ans, et vous trouverez encore le terme “moraline” dans le sillage de Sollers dans La Croix, mais cette fois entre guillemets :

Ceux qui aiment la polémique de ce bretteur de la plume goûteront la vachardise de certaines formules. L'essentiel est dans ce que cherche Sollers, on allait dire : depuis l'aube des temps. Il le situe au début de l'Évangile de Jean. Et le situe au présent. “Au commencement est le Verbe.” Tout en vient, tout en découle, tout instant est, dit-il, le commencement. Quoi ? le “scandaleux” Sollers, un esprit religieux ? Vous errez, il vous trompe. Pas du tout religieux au sens bigot ou de la "moraline" dénoncée par Nietzsche, son philosophe préféré. Mais religieux au sens de l'attention portée à ce qui parle : “Julia [Kristeva] se déclare volontiers athée. Pas moi. Croyant, alors ? Non, à l'écoute.”

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Le tireur, l'ambulance, et Savonarole

Mais à y regarder de près, Sollers, avec son anti-catéchisme de la subversion, n’est pas le seul à enfourcher le terme : on le retrouve en plusieurs occurrences chez Michel Onfray, que ce soit sous sa plume ou dans les vidéos qu’il met en ligne. Ainsi, le 30 mai 2017, voilà dix jours que le député René Dosières a remis à François Bayrou, éphémère ministre de la Justice, un chapelet de propositions pour moraliser la vie politique, et Onfray commente. Sur son site michelonfray.com, la vidéo est titrée “La morale sans moraline”. Deux ans plus tard, c’est pour défendre Yann Moix, qui s’affronte à sa famille par livre et émissions interposées, que Michel Onfray écrit : 

Avec toute cette haine qui s’abat sur lui, Yann Moix doit avoir un genou à terre. Je ne suis pas homme à frapper une personne accablée. Il y a mieux à faire qu’à juger ; la moraline est la morale des gens sans morale, la petite vertu des gens sans vertu. On peut préférer chercher à comprendre comme Socrate qui sait que nul n’est méchant volontairement plutôt qu’à juger comme Savonarole dont les bûchers ravissaient les narines des chiens qui chassent en meute. 

La “moraline” s’avance donc comme une gifle qui rabat le caquet, selon, à la face des faibles, des “sans morale” ou des culs bénis. A lire dans le détail, elle étrillerait quelque chose d’un peu veule et dégradant de bêtise sucrée, un manque de panache et d’audace maquillé en impératif catégorique. Et ce même si la subversion, de Nietzsche à Matzneff en passant par Sollers et les dessins antisémites de Moix dans sa jeunesse, peut apparaître à géométrie variable. Mais la “moraline” n’est pas seulement un oripeau des années libertaires, flambeau sur le retour de la lutte contre l’ordre moral (sexuel, surtout) : elle est aussi la bien-pensance de gauche, “cette tartufferie” humaniste : on la retrouve dans Valeurs actuelles, par exemple le 16 septembre 2016, quand Denis Tillinac, l'ancien intime de Jacques Chirac, signe “Cahuzac : la moraline pernicieuse de la gauche”

Il y a belle lurette en effet que la gauche française, rose ou rouge, a renié les idéaux - discutables mais respectables - de Jaurès et consorts. Elle gère au mieux de ses plans de carrière sa clientèle électorale, en gros les fonctionnaires, les bobos, les intellos et les “minorités”. Plus rien ne l’autorise à revendiquer un droit de suite sur la défense des pauvres et des opprimés, et d’ailleurs ils ont cessé de lui accorder le moindre crédit : les prolos votent FN ou ne votent plus. Autant que sa jumelle de droite, la gauche a son lot de politiciens fricolâtres et, dans les cantines où la caste dirigeante tend ses miroirs pour jouir de l’entre-soi, on repère des tronches médiatisées des deux bords, à parts égales. Néanmoins la gauche n’a de cesse de nous asperger de sa moraline, comme si les préceptes évangéliques étaient sa marque sous licence.

Si l’on se fie aux canons du marketing digital, on trouve un indice de la popularité du terme : le même journal, Valeurs actuelles, hisse la “moraline” jusqu’en titraille. Par exemple le 3 mai 2019, pour une interview de Robert Ménard, “Immigration : Ménard dénonce une “moraline à quatre sous”. Un paragraphe chapeaute ce contenu : "Considérant que “l’immigration est un échec”, le maire de Béziers a fustigé le double discours de ses défenseurs, dont il refuse de prendre des “leçons de morale.”

Sur Polony Tv, la chaîne de l’éditorialiste Natacha Polony (“le média libre de la France souveraine”) on trouve une autre vidéo titrée "Nous vivons dans une époque de moraline”, le 25 mai 2019... et c’est de nouveau Michel Onfray qu’on retrouve, en promo pour son ouvrage, _Théorie de la Dictature (_chez Robert Laffont).

En savoir plus : Michel Onfray, mon animal totem

Liturgie écolo et contrition

Dans Marianne, Kevin Boucaud Victoire, rédacteur en chef de la rubrique “Débats & idées”, estimait le 7 septembre 2019 en plein "Greta-Thunberg bashing" que “la moraline écolo” est “le premier obstacle à une véritable écologie politique”. C’est un nouveau détour par Nietzsche pour mieux fustiger ceux qui s’excusent de prendre l’avion ou “la bagnole” et “la nouvelle religion dominante, l'écologie”, qui “produit sa propre moraline”

Marianne emploie encore “moraline” le 9 décembre 2019 à propos de la “repentance” de Yann Arthus Bertrand, qui venait sur France Inter de s’engager à ne plus prendre l’avion parce qu’ainsi on se sentirait "meilleur”. Le terme apparaît dans la rubrique intitulée “Débattons” (mais rehaussé par le mot-clé “politique” en têtière). En fait, ce contenu est une note de blog issue du Carnet des médiologues, une publication collective sous la houlette de Régis Debray, et il y est à nouveau question de liturgie écolo :

L’heure est à ce nouveau salut laïc, le geste écologique, pour ne pas être coupable de fin du monde. [...] La “fin du monde” nous pousse à la moraline, parce que le changement climatique nous met devant une lourde contradiction politique - cette politique qui fut le long ressort de l’homme blanc.

Avant d’être diffusés depuis l’automne 2019 sur le site de Marianne via ce Carnet des médiologues, le même collectif de médiologues (et d’autres, ponctuellement, tels Pierre Vidal-Naquet, Michel Serres ou encore Jacques Derrida et Jean Baudrillard) publiait, entre 2014 et 2019, dans la revue papier Médium, qu’on retrouve par exemple sur le portail académique Cairn, et qui avait elle-même pris la suite des premiers Cahiers de médiologie (entre 1996 et 2004). Et c’est dans Médium (un numéro de 2005) qu’on retrouvait il y a déjà il y a près de quinze ans le terme “moraline” dans la bouche du même Debray, à travers la retranscription d'un entretien-passe d’armes avec un juriste. C'est Régis Debray qui parle (l’échange sera enregistré puis anonymisé), et il s’agit déjà de catéchisme moralisateur : 

Régis D. : Regardez-vous dans la glace. Vous êtes exemplaire. Chaque chercheur dénonce une faute de grammaire là où fonctionne une autre syntaxe que la sienne. Dominant, chien de garde, rhéteur, bourgeois, voyou de la pensée. Ne croyez-vous pas qu’on aurait intérêt à remplacer Bourdieu par Hippocrate, et la moraline par la médecine ? Disons-le sans complexes : à chacun sa complexion, point final.

Sur Cairn, justement, les occurrences de la “moraline” se font plus rares dans le monde académique - sans être inexistantes pour autant. Sarcastique sauf évidemment quand il s’agit d’explorer Nietzsche, le terme appartient davantage au registre du commentaire que de l’outil heuristique. Mais on le retrouve au titre de la bataille d'idées, par exemple plusieurs fois dans Commentaire, la revue de Raymond Aron : recensant Pierre-Henri Tavoillot, (Comment gouverner un peuple-roi ? Traité nouveau d’art politique, chez Odile Jacob), c’est l’économiste libéral Nicolas Bouzou qui l’utilise en 2019 pour fustiger les bons sentiments. Et ranimer en somme le débat entre “éthique de conviction” et “éthique de responsabilité” (qu’Adèle Van Reth vous résumait par un détour chez Shakespeare) :

Défendre l’idée selon laquelle il faut accueillir tous les migrants peut sembler généreux, mais ne l’est pas. C’est une facilité morale (la “moraline” de Nietzsche) et intellectuelle qui donne du carburant aux populistes. Se faire l’avocat d’un grand soir fiscal peut trouver un écho auprès des médias mais cela n’est pas vraiment concevable dans la pratique. [...] Le débat public dans une démocratie libérale a plus que jamais besoin de rationalité et même, lâchons le mot, d’intelligence. J’oserais même dire que, dans cette période de destruction créatrice à tous les étages, l’intelligence importe plus que la “moraline”. Cela n’exclut ni l’engagement ni la passion.

En 2010, dans la même revue, Eric Thiers appelait à relire Notre Jeunesse de Charles Péguy pour son style, sa clarté, et aussi sa “leçon de morale, conclue sous les auspices de Cicéron, et d’une autre fibre que cette “moraline”, républicaine laïcarde ou cléricale et bigote.”

En savoir plus : Les 30 ans de la revue Lignes

Si l’usage du terme apparaît situé, la moraline tient-elle pour autant d’un autodafé droitier ? La revue Lignes (fondée en 1987 par Michel Surya et à laquelle France Culture consacrait un “Journal de la philo” pour les trente ans d’une revue “à l’esprit révolutionnaire et insurrectionnel”) l’emploie cinq fois en quelques numéros, dont une fois sous la plume du trotskiste Daniel Bensaïd, dans un article publié en 2002, puis quatre ans plus tard, dans un autre, où Bensaïd écrit, à propos de la judiciarisation de l’histoire et ce qu’on appelle “les lois mémorielles” :

Drôles de lois, dont la portée est morale plutôt que juridique, qui risquent de faire tourner à grand renfort de "moraline" la grande roue des repentances. Elles peuvent certes avoir leur utilité, bien moins au titre de réparations que par leur contribution à l’évolution de ce qu’on appelait jadis les “mœurs”, cet acquis incertain, entre droit et éthique, qui départage le convenable (ce qu’Orwell appelle la “décence”) de l’intolérable ; et érige en principe ce sur quoi on ne reviendra pas et ne disputera plus.

Dans l’armée, il est d’usage d’évoquer deux molécules miraculeuses à consommer sans modération sur les terrains périlleux : “Motivex” et “Moraline”, qui n’a plus grand chose à voir avec les bons sentiments. Mais sur les réseaux sociaux, une petite fouille dans les replis de Twitter et Facebook il y a quelques années montre que c’est en réaction à l’appel à voter pour Emmanuel Macron face à Marine Le Pen, entre les deux tours de l’élection présidentielle de 2017, que le terme “moraline” était revenu à la surface.

En savoir plus : Le cas Gabriel Matzneff ou l’inversion du rapport à la transgression