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Mort d'Henri Weber, figure de mai 68 et du PS

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Le député socialiste français du Parlement européen Henri Weber s'exprime lors d'une conférence de presse, dans le cadre de la campagne électorale pour les prochaines élections législatives européennes de mai, le 24 avril 2014 à Paris
Le député socialiste français du Parlement européen Henri Weber s'exprime lors d'une conférence de presse, dans le cadre de la campagne électorale pour les prochaines élections législatives européennes de mai, le 24 avril 2014 à Paris
© AFP - ERIC FEFERBERG

L'homme politique Henri Weber, grande figure de mai 68 et du PS, est mort à Avignon le 26 avril 2020 des suites du Covid-19. Il était venu en 2018 témoigner sur France Culture de sa traversée du siècle, et de sa foi toujours sans faille dans le débat d'idées.

Il avait 75 ans, et toujours une foi inébranlable dans la bataille des idées : "Les luttes politiques se gagnent toujours dans les têtes", assurait-il avec force sur France Culture il y a deux ans. Henri Weber, figure tutélaire de mai 68 et du Parti socialiste qu'il avait contribué à structurer idéologiquement, mais aussi docteur en philosophie politique et enseignant, est mort à Avignon des suites du Covid-19, entouré de ses enfants et de son épouse, la productrice Fabienne Servan-Schreiber. 

Hommage, avec cette archive de l'émission "Répliques", dans laquelle, en débat avec l'écrivain et philosophe Régis Debray, il relatait ses expériences politiques depuis son adhésion précoce au Parti communiste, jusqu'à sa vision de l'Union européenne dont il était député. 

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Cofondateur de la jeunesse communiste révolutionnaire

En 1988, Henri Weber publiait Vingt ans après : Que reste-t-il de 68 ? (Seuil). Pour le cinquantième anniversaire de mai 68 en 2018, sur le conseil de Régis Debray, il faisait paraître le premier volume de ses mémoires, Rebelle jeunesse (Robert Laffont) dans lequel il retraçait son itinéraire des barricades étudiantes de ce printemps de révolte, au Parlement européen.

Dans l'émission "Répliques", le 30 juin 2018, il racontait comment son aversion pour la Guerre d'Algérie l'avait mené au communisme. Âgé de dix ans en 1954, Henri Weber en avait 16 lorsque la guerre s'est achevée, sur fond de création et d'intense activité de l'OAS. Lycéen, scolarisé au lycée Jacques-Decour dans le 9e arrondissement de Paris, il se souvenait qu'à 300 mètres de l’établissement, on torturait dans les commissariats à Barbès : "Il y avait une contradiction éclatante entre l’inscription qui figurait sur le fronton de ce lycée, "Liberté, Égalité, Fraternité", et le comportement du gouvernement, de l’État français. Nous sommes nombreux à être venus à la politique par indignation contre les guerres coloniales."

Le jeune homme est profondément marqué :

Comme disait Chris Marker, la terre était rouge ! La terre se couvrait de guerres de libération nationale et sociale dont de très nombreuses ont été victorieuses. On avait le sentiment d’un rouleau compresseur de la révolution. 

Il adhère aux Jeunesses communistes à 16 ans, puis à l’Union des étudiants communistes, estimant que la grande force qui luttait en France contre la guerre d’Algérie était principalement le mouvement communiste.Il découvre alors le stalinisme : "En 1956 c’est le célèbre rapport Khrouchtchev dénonçant les crimes de Staline, et le parti communiste français parlait longtemps de crimes attribués à Staline et niait l’évidence. Nous étions révoltés contre l’Occident impérialiste dont nous mesurions les méfaits, parce qu’après l’Algérie il y a eu le Vietnam, première guerre télévisée au monde, on en voyait à midi et à vingt heures les méfaits au journal télévisé.

En 1965, il quitte le PC et l'UEC, comme tous les trotskistes, et cofonde les Jeunesse communistes révolutionnaires aux côtés d'Alain Krivine, mouvement qui deviendra la Ligue communiste révolutionnaire en 1969.  Mai 68 le verra émerger parmi les grandes figures de ce mouvement dont il sera également l'un des théoriciens. La même année le verra d'ailleurs côtoyer des penseurs comme Gilles Deleuze, Jean-François Lyotard, Alain Badiou, Etienne Balibar, Robert Linhart… au centre universitaire expérimental de Vincennes où Michel Foucault l’a intronisé.

De l'utopie communiste à l'"utopie réaliste" d'une fédération des Nations européennes

Peu à peu par la lecture, la réflexion et la pratique, Henri Weber découvre que l'utopie communiste est chimérique, que ce projet ambitieux n'est pas en mesure de se réaliser car il est "contradictoire dans les termes", comme il l'exposait dans cette même émission : 

Le projet marxiste d’une société sans classes, sans États, sans pénuries, sans guerres, sans aliénations, ce n’est pas autre chose que la version profane du paradis céleste des religions révélées. (…) Une utopie chimérique, soit elle reste au niveau de la chimère, soit elle passe à l'exécution et devient une utopie meurtrière. Un projet qui ne peut pas se réaliser parce qu’il est contradictoire dans les termes, quand on veut le réaliser de toutes forces, on le réalise par la force, et donc par l’oppression.

Henri Weber estimait pourtant qu'il existait des "projets ambitieux improbables réalistes", tributaires d'une volonté organisée et opiniâtre des hommes et des femmes  : "Il y a beaucoup d’exemples dans l’histoire à commencer par celui de notre République sociale, démocratique, libérale, lorsqu’elle a été conçue dans les têtes il y a deux ou trois siècles de cela. C’était un projet psychédélique ! Mais on y est arrivé."

A l'aune de la crise de l'idéologie progressiste ("dans les années 90 nous avons vécu le retour en force de l’idéologie libérale, monétariste, qui a gagné dans le champ des idées, et l’idée que l’État n’est pas la solution mais le problème est le résultat politique de cette victoire"…) le projet qu'il appelait de ses vœux était la construction d’une fédération des Nations européennes "espace pertinent des réformes sociales". En effet, l'homme politique, entré au PS en 1986, puis au Parlement européen en 2004, se disait, dans cette émission, convaincu que les grands défis tels la maitrise des flux migratoires, de la sécurité, de la défense, de la lutte contre le réchauffement climatique… n'avaient plus de solutions nationales : 

Pour moi il est évident que dans le monde des États-continents (Chine, Inde, États-Unis etc) dans lequel nous sommes entrés, monde des multinationales qui ne payent pas l’impôt… si nous ne sommes pas capables de rassembler nos forces au niveau continental nous serons victimes de l’exterritorialité du droit américain : ils contraindront nos entreprises à quitter tel ou tel marché parce qu’ils en ont la force (…) Il y a plusieurs niveaux d’exercices du pouvoir qu’il faut articuler, le niveau local qui est très important, le niveau régional, le niveau national, le niveau européen et le niveau mondial. Le problème d’une souveraineté mondiale est d’être présent sur ces cinq niveaux et de savoir les articuler.