Publicité

Mort de Bernardo Bertolucci, réalisateur du "Dernier Tango à Paris"

Par
Bernardo Bertolucci  en 2014
Bernardo Bertolucci en 2014
© Getty - Ernesto S. Ruscio

Il a réalisé "1900", "Le Dernier Tango à Paris", "Le Dernier Empereur" ou encore "Little Buddha". Le réalisateur italien Bernardo Bertolucci est décédé à l'âge de 77 ans. Retour sur son oeuvre... et ses parts d'ombre.

Considéré comme l’un des géants du cinéma, il avait remporté l’Oscar du meilleur réalisateur en 1988 pour Le Dernier Empereur. Le réalisateur italien Bernardo Bertolucci est mort à Rome ce 26 novembre, des suites d'un cancer. Il avait 77 ans. Il était passé plusieurs fois dans les studios de France Culture, revenant sur son enfance, son parcours et ses sensibilités. Retour sur l'oeuvre et les inspirations de l'artiste, mais aussi sur ses parts d'ombre et notamment la manière dont il a ruiné la carrière de l'actrice Maria Schneider.

Les débuts.... "Au lieu d'aller à la messe, on allait au ciné-club"

Dès sa prime enfance, Bernardo Bertolucci baigne dans le milieu du septième art. Son père en effet, poète et critique de cinéma, l'immerge très tôt dans cet univers, comme le racontait lui-même le réalisateur au micro de Laure Adler en octobre 2013, dans l'émission Hors Champs :

Publicité

[Mon père] avait créé un petit ciné-club à Parme avec un ami, on s'y rendait souvent le dimanche matin. C'était les premiers films que je voyais : des Chaplin, des Buster Keaton, ou bien Eisenstein, Griffith. Au lieu d'aller à la messe, on allait au ciné-club. C'est comme ça qu'est né le cinéma en moi. [...] Je m'y suis retrouvé parachuté dans le cinéma avant de l'avoir étudié.

Aussi, dès l'âge de seize ans, celui qui se définissait comme un "story-teller" de toujours, reçoit sa première caméra : 

Je pensais qu'il y avait des histoires à raconter. [...] Si on y pense, il y a une harmonie entre le fait d'avoir seize ans et le fait de tourner en seize millimètres.

Adolescent, il boude les musées pour fréquenter assidûment la Cinémathèque française, à Paris : "C’était pour moi comme l'Église du cinéma ; et Langlois en était le Pape." Car Bertolucci croyait bien plus en l'empirisme que dans les écoles de cinéma :

Je pense que pour devenir metteur en scène il faut voir énormément de films, se remplir les yeux et le cœur de films, d'un côté ; et de l'autre, se faire une expérience pour savoir ce qu'il se passe sur un plateau de cinéma. Je l'ai fait pour ma part avec Pasolini.

44 min

Une œuvre cinématographique irriguée par la musique et les sciences humaines

Le réalisateur ayant vu le jour à Parme, ville amoureuse de l'opéra, ses films sont très influencés par l'art lyrique : 

Je me sentais plein de mélodrame, plein de musiques de Verdi. Je me disais aussi que dans le mélodrame, tout est possible - un peu comme dans les comédies musicales hollywoodiennes. 

Pour son film La Luna, sorti en 1979, et dont le personnage de Caterina, la mère du personnage principal Joe, est une chanteuse d'opéra, Bertolucci prend d'ailleurs pour modèle mélodramatique la structure des opéras verdiens.

L'opéra comme source d'inspiration, mais aussi la littérature, la sociologie, la poésie... :

Moi je pense qu'on pourrait dire que le cinéma, c'est la vie au travail. Et dans la vie, il y a des moments qui sont poétiques, et d'autres qui ne le sont pas ; ne me demandez pas pourquoi. [...] Mettre la caméra dans un certain coin, c'est dû à l'inspiration. Et ne me demandez pas ce que c'est que l'inspiration, parce que je ne peux pas vous répondre. Mais je sais que l’inspiration est là, et si elle n'est pas là les films sont moches. 

... et la psychanalyse. Bertolucci avait été le premier président du premier Festival européen du film psychanalytique en 2001. Il confiait volontiers que Le Dernier tango à Paris (1972), psychodrame dans lequel le protagoniste cherche à capter "une pulsion de vie" à travers une vie sexuelle frénétique, ou encore 1900 (1976), sur les destins parallèles de deux garçons nés le même jour sur une grande propriété terrienne italienne en 1901, avaient été très nourris par sa propre analyse, entreprise dans les années 1960.

Enfin, la jeunesse était aussi l'une des sources d'inspiration majeures de l'insatiable réalisateur au chapeau ("Je mets un chapeau parce que sur le lieu du tournage [...] on a envie de continuer à tourner même s'il pleut, même s'il y a trop de soleil."). Il était venu en parler, ainsi que des figures obsessionnelles de son œuvre, en septembre 2013, dans La Grande table :

Toute ma vie je me suis beaucoup intéressé à la jeunesse. Je crois que c'est parce que quand on a des jeunes devant la caméra, on a la sensation de voir les personnages grandir. 

30 min

"T'es déjà bien contente d'être là, tu tournes avec Brando, donc tais toi !"... Une œuvre entachée par le viol symbolique d'une actrice, Maria Schneider

Le film le plus connu de Bertolucci, Le Dernier tango à Paris, devait marquer le début d’une grande carrière pour l'une de ses actrices, la jeune Maria Schneider. Vanessa Schneider, la cousine de l'actrice, raconte dans son livre Tu t'appelais Maria Schneider (Grasset, 2018), l'événement traumatique qui brisa les rêves de Maria Schneider : une scène dans laquelle elle se faisait sodomiser par Marlon Brando, et dont personne n'avait touché mot à l'actrice. Sexe simulé, mais véritable viol symbolique, afin que ses larmes et son effroi aient l'air plus authentique à la caméra... Mission accomplie :

Les équipes ont dû signer des clauses de confidentialité, les engageant à ne rien raconter. Bertolucci jubile. Le duo Marlo-Maria fonctionne bien. La gamine est docile, l'acteur apporte ses brisures au rôle, et une densité dont il n'aurait pas osé rêver. [...] La soumission n'est-elle pas l'objet du film ? Tu observes ce duo. Tu regardes, intriguée, Brando prendre le pouvoir. Tu arrives au dernier moment, on ne te fait venir que pour les essais lumières. Tu tournes ta scène. Le metteur en scène ne se soucie que de Brando, il ne te parle pas. [...] Quand il revisionne les rushs, il se rend compte qu'il lui manque quelque chose. Un degré de plus dans la violence sexuelle, un événement paroxystique, à la limite du supportable, qui fera du film un objet de scandale. Un matin, il prend Brando à part et lui suggère une scène de sodomie dans le scénario. Les deux hommes se mettent d'accord. Extrait de "Tu t'appelais Maria Schneider" de Vanessa Schneider

Réécoutez ce Temps des écrivains de septembre 2018, dans lequel Vanessa Schneider était invitée pour parler de son livre et du destin de sa cousine, broyée par le cinéma et par des hommes abusifs :

Ce livre, c'est aussi la mise en lumière de l’ambiguïté d'une époque. Paradoxalement, ce film se veut très novateur en terme de libération sexuelle [...] Et ce qui se passe sur le plateau, c'est tout le contraire de la libération sexuelle. Maria n'a pas son mot à dire : "T'es déjà bien contente d'être là, tu tournes avec Brando, donc tais toi !" C'est une double peine pour elle, qui a été abusée et humiliée par un homme, et en même temps, à la sortie du film, elle se fait insulter par l'opinion publique, qui l'assimile à cette image de femme scandaleuse.

En savoir plus : Le portrait
59 min