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Mort de Guy Bedos : "La mort pour moi, c'est le sommeil"

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Guy Bedos sur scène au Théâtre de la Renaissance en 1973
Guy Bedos sur scène au Théâtre de la Renaissance en 1973
© Getty - Jean-Leo DUGAST

Le comédien Guy Bedos, connu pour son humour féroce, son engagement à gauche et ses rôles dans des films comme "Un éléphant ça trompe énormément", est décédé à l’âge de 85 ans. Grandes étapes d'un parcours jalonné de succès, de colères, de rires et de mélancolie.

"Il m'arrive de souhaiter la mort parfois, pas des autres, pas tout le temps, pas avec n'importe qui... de souhaiter ma mort, comme une délivrance de tout ce qui me choque, de ce qui me blesse dans la vie, dans la société. La mort, telle que je la vois, c'est le sommeil", confiait-il en 2014 dans l'émission A Voix Nue sur France Culture

L'humoriste et comédien Guy Bedos est mort à l'âge de 85 ans, a annoncé son fils Nicolas Bedos jeudi 28 mai. Inépuisable contestataire qui se plaisait à "faire du drôle avec du triste", Guy Bedos a été l'un des grands du one-man-show français - il avait été récompensé du Molière du meilleur "one-man-show" en 1990 - pendant près d'un demi-siècle, spectacles dans lesquels il brocardait sans cesse les puissants, et dénonçait racisme et intégrismes. Polémiste politique, Guy Bedos se servait de toutes ses colères, qu'il a puisées dès son enfance. 

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"Rescapé de sa jeunesse"

Né le 15 juin 1934 à Alger, Guy Bedos grandit dans la ville de Souk Ahras, "la protégée des Lions", dans l’Algérie coloniale. Il se construit en opposition avec sa famille pied-noir qui tente de l’élever dans la haine de l’Arabe et du Juif. Lui-même s'estime "rescapé de sa jeunesse". 

"Je me suis construit absolument contre ce que j'ai subi, confiait-il toujours dans A Voix Nue. Dans son livre Mémoire d’outre-mère, en 2005, il faisait en effet le récit d'une enfance difficile dès l'incipit : "Je n’ai pas rêvé. J’ai bien vu ma mère frapper mon père avec un marteau. Je dois avoir entre deux et trois ans...", écrivait-il alors.

Son père, Alfred Bedos, et sa mère, Hildeberte Verdier, se séparent alors qu'il est encore très jeune. A sept ans, Guy Bedos est placé en pension chez une femme qu’il surnomme Finouche, qui sera à la fois son institutrice et celle qui lui enseigne ses valeurs humanistes. Toujours dans ces entretiens A Voix Nue, il racontait une mère sans amour et un père qu'il qualifiait de "type sympathique, pas fascinant et je m'étais tellement habitué à son absence que sa présence m'était un peu indifférente sur le tard."

A 16 ans, il quitte avec sa mère et ses deux sœurs jumelles l'Algérie, à laquelle il vouera toujours un profond attachement : 

C'est mon pays pour toujours, je suis attaché à ce pays. [...] Moi, j'étais un Algérien mais mes parents ne l'étaient pas. Je n'avais pas le droit de recevoir mes amis algériens chez moi. On ne mangeait pas de couscous, on mangeait de la daube. On était raciste jusque dans les menus. J'ai découvert le couscous et certains plats algériens lorsqu'enfin on a décidé de me mettre en pension au lycée de Bône (Annaba).

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Le théâtre comme thérapie

Arrivé à Paris, Guy Bedos intègre l’école d'art dramatique de la rue Blanche. Il a alors 17 ans : 

Je me suis vautré dans Marivaux, Musset, Molière, Shakespeare. J'ai quitté le lycée, je n'ai pas passé mon bac. Je suis plutôt un autodidacte. Ma faculté à moi ça a été les bibliothèques, c'est la lecture de toute sorte. Je dois beaucoup aux écrivains et philosophes que j'ai lus.

Il y rencontre notamment Jean-Pierre Marielle, Jean-Paul Belmondo et Jean Rochefort. Alors qu'il joue dans le cabaret La Fontaine des Quatre-Saisons, il croise le chemin de Jacques Prévert, qui l'incite à écrire ses propres sketchs. Le comédien commence à se produire dans des cabarets

Quand la guerre d’Algérie rattrape le jeune comédien, à vingt ans, il refuse de faire son service militaire. "Plutôt crever que d’aller tirer sur mes copains", clame-t-il. Il évite de peu la prison et se fait réformer pour maladie mentale, accomplissant là son premier acte de désobéissance politique :

Je me suis servi de mes petits talents d'acteur et aussi d'une extraordinaire conviction : je ne voulais pas faire cette guerre, je ne  voulais pas rester dans cette caserne, je ne voulais pas être militaire.

28 min

En 1954, il décroche son premier rôle au cinéma dans le film Futures vedettes de Marc Allégret, puis un rôle à la télévision dans Virage dangereux, en 1952. 

En 1965, il se retrouve en co-vedette au côté de Barbara à Bobino, avant de se diriger vers un répertoire plus humoristique en compagnie de Sophie Daumier, qu'il rencontre sur le tournage du film Dragées au poivre, de Jacques Baratier et qui deviendra sa compagne. Le duo connaît d'ailleurs le succès en 1972 avec un sketch retentissant, La Drague, puis dans Les Vacances à Marrakech, où ils dénoncent à l'envi les clichés racistes éculés.

Inlassable caricaturiste de la vie politique 

En 1974, Guy Bedos revient au solo, et monte sur scène pour la première fois dans son rôle de clown politique. Avec sa légendaire revue de presse, où il critique sans relâche la classe politique française. Censuré sous Giscard, il sera consacré sous Mitterrand même s'il refuse en 1994 la Légion d’honneur. Proche de la gauche, il racontait sur France Culture, toujours en 2014, ses souvenirs avec deux présidents de la République, son "préféré", François Mitterrand, et le "petit machin" Nicolas Sarkozy : 

Mitterrand ? Un homme que franchement je trouvais très séduisant qui me fascinait par son intelligence, sa culture, son humour et aussi même sa faculté d'exprimer de la sympathie réelle, bref j'étais très séduit par Mitterrand... C'est lui qui m'a dragué... mais bien plus tard Sarkozy a essayé de faire la même chose, je l'ai allumé Sarkozy, parce que j'avais envie de savoir comment ça fonctionnait ce "petit machin" ! J'ai eu une belle histoire avec Mitterrand mais je lui en veux de nous avoir caché trop de choses.

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En marge de sa carrière sur les planches, Guy Bedos poursuit sa carrière au cinéma où il connaît de grands succès dès les années 1970 avec le cinéma d’Yves Robert, Un éléphant ça trompe énormément et Nous irons tous au paradis. Comme d’autres comédiens comiques, malgré son succès, Bedos regrette néanmoins d’avoir été sous-employé au cinéma : "Je n'ai pas de regrets par rapport au cinéma, à part d'être une star de cinéma ! So what ? Regardez Alain Delon, dans quel état il est ! Non, je n'ai aucune amertume, aucune jalousie, aucune frustration", confiait-il dans A Voix Nue.

C'est peut-être, sur ce plan, sa stature de personnage pamphlétaire et son engagement politique sans faille qui lui font de l'ombre. Celui qui n'acceptait pour seule définition du rire que celle du philosophe Kierkegaard -"L’humour est la politesse du désespoir" - a toujours défendu ses convictions propres, antiracisme en tête, en militant auprès de nombreuses organisations, de la Ligue des Droits de l'Homme à Droit au logement ou pour le Droit de mourir dans la dignité.

En 1988, le pied-noir revient chez lui, dans un pays qu’il n’a jamais connu indépendant. Entre nostalgie et colère face aux nouveaux  intégrismes :

Il y a une sorte de dualité en moi, j'étais pour l'indépendance de l'Algérie mais je n'étais pas pour qu'elle finisse comme ça. Mais en même temps, leur excuse, c'est ça : dictature religieuse ou dictature militaire. Si les militaires n'étaient pas là, ce seraient les religieux, donc c'est la peste ou le choléra.

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Ancré à gauche, il est également un pourfendeur inlassable de la famille Le Pen et de l'extrême droite. Franc-tireur, il qualifie notamment la ministre Nadine Morano de "conne", ce qui lui vaut d'être poursuivi en justice pour injure publique en septembre 2015. Relaxé, il ajoute : "Je n'insulte pas, j'informe".

Sortie de scène

Dans son autobiographie Mémoires d'outre-mère (Stock, 2005), l'humoriste racontait qu'"arrive un âge où, lorsque les bougies commencent à prendre plus de place que le gâteau, l'anniversaire n'est plus une fête mais une commémoration !".

C'est en 2011 que Guy Bedos se décide à arrêter de monter sur les planches, après une tournée de deux ans avec son spectacle sobrement intitulé "Rideau !". Le 23 décembre 2013, il se produit une ultime fois, devant une salle comble, à l'Olympia, et confie à son public : "Il n’y a que sur scène que je suis bien".

En 2014, Guy Bedos terminait pourtant la série d'A Voix Nue par une injonction à s'occuper d'autre chose que de lui : 

J'en ai marre de parler de moi. Je trouve ça un peu prétentieux. Je ne trouve pas que je vaille ça.

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