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Mort de Jean Daniel, fondateur et éditorialiste du "Nouvel Observateur"

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Jean Daniel à Paris en 2012
Jean Daniel à Paris en 2012
© Getty - Ulf ANDERSEN

Jean Daniel est mort à l'âge de 99 ans. Directeur de la publication du journal L'Obs jusqu’en 2008, il était toujours éditorialiste pour l'hebdomadaire. Proche d'Albert Camus, Jean Daniel était un compagnon de la gauche et un fervent défenseur de la presse.

Plume brillante autant que redoutée, il avait consacré sa vie au journalisme : Jean Daniel, fondateur du Nouvel Observateur, est mort ce jeudi 20 février, à l'âge de 99 ans. Grande conscience de gauche, il était un exemple rare de longévité dans la presse française, mais pas seulement. Également écrivain et essayiste, il a signé une trentaine de livres. Grande figure intellectuelle, écrivain, essayiste... Jean Daniel restera associé au Nouvel Observateur, le grand hebdomadaire de la gauche sociale-démocrate qu'il avait cofondé avec Claude Perdriel en 1964, et qu'il a dirigé jusqu'en 2008. Chaque semaine, il y signait un éditorial.

En juillet 1979, dans l’émission Les Lundis de l’Histoire, Jean Daniel revenait sur son arrivée au Nouvel Observateur et sur la façon dont une partie de son équipe, héritée de l’Express, avait été (mal) accueillie : 

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Ces deux équipes se connaissaient de loin mais s'ignoraient en même temps. Nous étions plutôt mal reçus, ce qui était tout à fait normal puisque nous venions chez les rédacteurs du Nouvel observateur comme des intrus. Parce qu'il était nécessaire que nous venions ; mais nous ne venions pas comme des invités. Et ils avaient besoin de nous faire quelque procès, ce que je comprenais parfaitement, et l'un de ces procès était politique : ils nous soupçonnaient de n'être pas à gauche, nous venions d'un journal à leurs yeux bourgeois, puisque c'était L'Express de Servan-Schreiber. [...] Comme il  y avait beaucoup d'anciens communistes à l'Observateur, ils étaient beaucoup moins à gauche que nous ! Nous avions dans nos rangs des gens beaucoup plus engagés dans certains combats.

Jean Daniel à propos de la fondation du Nouvel Observateur (Les Lundis de l’Histoire, 23/07/1979)

3 min

Engagé contre le colonialisme, partisan de l'indépendance de l'Algérie où il était né en 1920 dans une famille juive, Jean Daniel Bensaïd avait aussi combattu au sein de la 2e DB du général Leclerc, en 1945. Plus tard, il s'était engagé pour la légalisation de l'avortement. Engagé certes, mais en quête de vérité, et c'est dans la complexité, dans les faits et les avis contradictoires qu'il pensait la trouver.

Jean Daniel a mené sa vie aux côtés des grands de ce monde, des puissants, artisan d'un journalisme d'influence qui, par ses analyses et convictions, visait à promouvoir des solutions. Patrick Eveno est historien de la presse et des médias : 

Mort de Jean Daniel : un journaliste d'influence et ancré dans la gauche sociale-démocrate. Précisions de Maxime Tellier.

2 min

Aujourd'hui, L'Obs demeure l'un des trois grands magazines français avec L'Express et Le Point. Jean Daniel rejoint d'autres grandes figures comme Hubert Beuve-Méry, Jean-Jacques Servan-Schreiber ou encore Françoise Giroud, avec laquelle il était ami.

"J'ai vécu l'Algérie comme humiliation de mes amis musulmans"

En 2008, il s'était longuement confié à notre micro dans une série d'été intitulée "Un été avec Jean Daniel". Au cours de ce premier entretien avec Dominique Rousset, le journaliste et écrivain livre ses souvenirs d'enfance à Blida en Algérie, cherche une définition du métier de journaliste et raconte son amitié déchirée avec Albert Camus.

"Un été avec Jean Daniel", premier entretien avec Dominique Rousset. Diffusé sur France Culture le 27/07/2008.

59 min

Le journaliste évoque son combat anticolonialiste notamment en Tunisie, sa découverte de la culture musulmane et surtout sa rencontre fulgurante avec l'auteur de L’Étranger

Il m'a totalement séduit mais moi, je ne lui ai pas déplu. J'avais suffisamment d'orgueil pour penser que je disposais de quelques armes mais suffisamment de doutes que l'amour suscite pour me demander si j'étais digne de faire partie un jour de son cercle. A partir de ce moment, c'est le départ de quelque chose.

En savoir plus : Camus, par Jean Daniel
34 min

"Un événement qu'est-ce-que c'est ? C'est le fruit d'une surprise et d'une répétition"

Deuxième entretien de la série "Un été avec Jean Daniel" dans lequel le journaliste revient sur son goût pour l'écriture, ses références littéraires et raconte ses débuts à L'Express ainsi que le scoop qui a consacré sa carrière en 1963 : la mort de Kennedy vécue en direct de Cuba.

"Un été avec Jean Daniel", deuxième entretien avec Dominique Rousset. Diffusé sur France Culture le 27/07/2008.

1h 00

Face à l’événement que traite le journaliste, Jean Daniel admet craindre de tomber dans "la superficialité où l'on est ébloui par l'événement". "J'ai un respect dévot pour les universitaires" reconnaît-il.

Il relate son entrée au magazine L'Express alors dirigé par Jean-Jacques Servan-Schreiber lequel l'"a distingué" dans le journalisme. Il était "certainement l'un des journalistes les plus doués que j'ai rencontrés, les plus imaginatifs". Il raconte comment il parvient à s'entretenir avec John Fitzgerald Kennedy en 1963 avant d'aller voir Fidel Castro à Cuba où il apprend l'assassinat du président américain :

Quand je suis allé voir Castro, j'ai passé la nuit dans sa maison près de la mer à Varadero, j'étais avec ma femme et nous étions à déjeuner lorsqu'on a appris la mort de Kennedy... Naturellement j'ai vu Cuba réagir, Castro discourir, les gens se mobiliser, le départ pour le Mexique... et mes articles ont fait le tour du monde, mais vraiment le tour du monde !

"En mai 68, il y avait une promesse de générosité"

Au cours de cet entretien, Jean Daniel se souvient des grèves mai 68. Le journaliste avoue en toute sincérité avoir eu des sentiments contradictoires. "Affirmer des choses comme "le savoir est un pouvoir", il dit avoir eu du mal à l'accepter, lui qui avait été "éduqué dans la dévotion des livres, des professeurs, des titres universitaires et du mandarinat".

"Un été avec Jean Daniel", troisième entretien avec Dominique Rousset. Diffusé sur France Culture le 27/07/2008.

1h 00

Ce qui m'a séduit en mai 68, c'est la maturité de la jeunesse, c'est sa gaieté contagieuse, c’est le bonheur que les gens avaient à se parler dans les rues que je n'avais jamais connu en France depuis la Libération. C'est l'idée qu'il se passait dans ce peuple quelque chose qu'il découvrait lui-même, comme si il n'avait pas encore vécu, comme si il n'avait pas encore regardé l'autre, le voisin et c'est l'idée qu'il y avait une promesse de générosité. Ces mois-là avant de sombrer dans le maoïsme, le trotskisme, l'agitation qui a été vite confisquée par la théorisation de la spontanéité, j'en ai un souvenir absolument merveilleux.

"Une vie sans fête c'est le commencement d'une certaine vieillesse"

Dans ce dernier entretien, Jean Daniel nous livre des moments plus intimes comme son goût pour la fête, la danse et la musique. Il convoque aussi ses amis artistes à l'instar de Jean Riboud, Pierre Soulages ou encore Michel Bouquet.

"Un été avec Jean Daniel", quatrième entretien avec Dominique Rousset. Diffusé sur France Culture le 27/07/2008.

59 min

Jean Daniel évoque ses amitiés avec des artistes notamment le photographe Marc Riboud qui l'avait accompagné en novembre 1963 pour son interview de Fidel Castro.

C'est une grande réussite que d'imposer un regard. Le photographe réalise cette synthèse rare entre l'esthétique et la restitution du réel quand il impose un regard.

Il évoque aussi la figure de Pierre Soulages qu'il a rencontré par le biais le Léopold Sédar Senghor, qui fut un de ses premiers collectionneurs : "Mon instinct ne me dirigeait pas vers Soulages mais il m'a appris à connaître les secrets de l'abstraction. [...] C'est le côté monocolore de Soulages et le mystère du noir de Soulages qui m'a initié à la signification de l'abstraction."

Jean Daniel parle enfin de son ami Michel Bouquet : "Il y a entre nous une complicité dont ni lui ni moi n'avons trouvé la vraie explication. En tout cas, pour revenir au personnage de Michel Bouquet, pour moi il représente le théâtre dans la façon de mêler l'incroyable force de la personnalité et la capacité stupéfiante à la transformer. Il a les deux : c'est un acteur de composition mais il est toujours lui-même quand il compose. Il clôt l'entretien sur un ton plus intime :

Maintenant, je ne sais plus ne rien faire. L'idée de ne rien faire ressemble un peu trop à la retraite. Tout ce qui est repos me paraît menacé de déclin, de disparition. Je ne sais plus ne rien faire. J'ai besoin que les instants soient plein. Je vis au présent mais dans la plénitude et je vis chaque chose comme si ça devait être la dernière. Ma curiosité a décuplé de cette manière. Jean Daniel

Le Temps qui reste

En octobre 1973, Jean Daniel fut l'invité de Denis Richet dans l’émission “Les lundis de l’histoire”, à l’occasion de la parution de son livre Le Temps qui reste. Fort de sa renommée internationale, le journaliste su s'ériger en témoin attentif des événements importants de son époque. Dans son ouvrage, il fait alors le récit de sa vie politique, intellectuelle et professionnelle. Pour en débattre, Denis Richet donne la réplique aux philosophes Régis Debray et Michel Foucault, ainsi qu’à l’homme politique Jacques Delors.

"Jean Daniel : Le Temps qui reste", table ronde diffusée sur France Culture en octobre 1973 dans l'émission "Les lundis de l'histoire"

59 min

Au cours de cette table ronde, Jean Daniel revient sur son expérience de la Seconde Guerre mondiale, alors qu’il était en Algérie lorsque la France capitulait en 1940 : “Personnellement, je n’ai pas senti qu’une civilisation s’effondrait, alors que, historiquement, je pense que c’était le cas. J’étais profondément imprégné de ce que nous appelions la valeur française, qui était à la fois révolutionnaire et universelle.

L'essayiste évoque également sa relation avec Albert Camus, avec qui il noua une amitié marquante : 

J’ai connu Camus quand tout le monde a voulu le connaître. Il savait donner cette illusion à chacun d’être son seul ami, il donnait cette illusion à des centaines de gens. Quelque soit ce que l’on peut penser aujourd’hui, du côté sentencieux, moralisateur ou camisolé de sa prose, il a séduit tous ceux qu’il voulait séduire, c'est un fait. J’ai subi cette séduction de cette même manière. Jean Daniel