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Mort de Jean Douchet, le passeur cinéphile

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Jean Douchet entre Agnès Varda et Jean-Luc Godard à Paris en juin 2010
Jean Douchet entre Agnès Varda et Jean-Luc Godard à Paris en juin 2010
© AFP - MIGUEL MEDINA

Le fil culture. Jean Douchet est mort à l’âge de 90 ans. Exégète du cinéma de la Nouvelle Vague et célèbre plume des Cahiers du cinéma, il a consacré une partie de sa vie à partager ses analyses passionnées des grandes œuvres du 7ème art.

La critique est l'art d'aimer. Elle est le fruit d'une passion qui ne se laisse pas dévorer par elle-même, mais aspire au contrôle d'une vigilante lucidité.” C’est ainsi que Jean Douchet définissait, avec passion, son art dans un article des Cahier du cinéma daté de 1961. Il est mort ce vendredi 22 novembre, à l'âge de 90 ans.

Né en 1929 à Arras, Jean Douchet était l'une des grandes figures du cinéma français. Critique et historien du cinéma, plume emblématique des Cahiers du cinéma à l’époque de la Nouvelle Vague, il était également réalisateur et conférencier. On a aussi pu le voir à l'écran, notamment dans l’oeuvre-manifeste de Jean Eustache, La Maman et la Putain en 1973, Grand prix du festival de Cannes.

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A l’âge de 20 ans, alors qu’il est un jeune étudiant en philosophie, Éric Rohmer l’engage aux Cahiers du cinéma. À la suite d’un conflit avec Jacques Rivette qui redoute l’arrivée d’une nouvelle génération de critiques, dont Barbet Schroeder et Serge Daney, Jean Douchet quitte la rédaction. Il rejoint Barbet Schroeder et Éric Rohmer qui créent alors la société de production Les Films du losange, et fréquente les grandes figures de la Nouvelle Vague. Jean Douchet succédera alors à Henri Langlois pour reprendre les cours de la Cinémathèque. 

Surnommé le  “Socrate du cinéma” par l'historien du cinéma Joël Magny dans l'introduction son livre d'entretiens avec Jean Douchet L'Homme cinéma, (Écritures, 2013), il était un représentant d’une critique de tradition orale. Entre les cours donnés à l’Institut des hautes études cinématographiques (Idhec, l'actuelle Fémis) ou à l’université Paris VIII, le critique se rendait dans les ciné-clubs de province et les festivals de cinéma, à la rencontre des amateurs cinéphiles.

Jean Douchet a influencé des générations de cinéastes français. Parmi eux, on compte Arnaud Desplechin, Noémie Lvovsky ou encore Xavier Beauvois, dont il a encouragé le travail. Le réalisateur de N'oublie pas que tu vas mourir, prix du jury au Festival de Cannes 1995, se souvient précisément de sa rencontre avec Jean Douchet, en 1984 : "Je fréquentais le ciné-club de Calais tous les mercredis. Un soir, Jean Douchet vient présenter M. le maudit_. La plus grande claque de ma vie. Douchet incarne depuis le critique idéal, celui qui fait comprendre le cinéma comme le plus brillant de tous les arts. Avec son cachemire, on aurait dit Fellini."_ (dans Libération, en 2005).

Sa grande connaissance du cinéma l’a amené à publier plusieurs ouvrages remarqués, dont Alfred Hitchcock paru en 1967 dans les Cahiers de L'Herne, un classique pour les amateurs du maître américain du suspense. Un livre qui lui permis de traverser l’Atlantique pour rencontrer le réalisateur sur le tournage de Vertigo. Invité de Laure Adler dans l'émission Hors-Champs, le critique évoquait sa découverte du cinéma d'Alfred Hitchcock : 

J’ai admiré très tôt Hitchcock, dès 1946. En particulier avec L’Ombre d’un doute  qui m’a complètement fasciné. Ce qui m’a frappé chez lui c’est son évolution : de ce cinéaste anglais au départ, puis un cinéaste qui découvre qui arrive à Hollywood et découvre sa capacité à comprendre  l’Amérique, et jusqu'à devenir ce cinéaste ex-anglais devenu  parfaitement américain, ou en tout cas "assumant" l’Amérique avec Fenêtre sur cour

45 min

Quiconque n’a jamais vu un film de Mizoguchi, que l’on ne va passer qu’une seule fois, et ne sacrifie pas cette projection à un bon repas, n'aura rien compris, ni à la vie, ni à Mizoguchi. Jean Douchet

Orateur, Jean Douchet aimait parler sur les ondes et était un grand habitué de la radio. Il a notamment été l'une des voix du Masque et la Plume sur France Inter, et s'était prêté au jeu de l'intervieweur pour plusieurs séries d’À voix nue sur France Culture, notamment avec l'actrice  Bernadette Lafont.Antoine Guillot, critique de cinéma et producteur de Plan large sur France Culture, se souvient de Jean Douchet comme d'un bon vivant : "Pour connaître vraiment Jean Douchet, il faut avoir mangé avec lui ! Je l'ai fait notamment à Turin. Dans sa pratique, c’était l’art d’aimer le cinéma pour aimer la vie avant tout. C’était vraiment le Socrate du cinéma. Quand il animait des ciné-clubs, ce n'était pas pour professer un discours sur le cinéma mais pour confronter son avis avec le public, dialoguer." Antoine Guillot se rappelle aussi des écrits de Jean Douchet sur Hitchcock mais aussi de ses analyses du maître de l'expressionnisme allemand, Murnau. "Dans sa critique, Jean Douchet suivait des principes très géométriques. En cela, il était un héritier de Rohmer." Jean Douchet concevait le cinéma comme un art de l'espace et se méfiait du cinéma trop introspectif, comme celui d'Antonioni par exemple.

En janvier 2018 dans l'émission Plan large, la critique de cinéma Charlotte Garson, parlait du documentaire de Fabien Hagège, Guillaume Namur et Vincent Haasser consacré à Jean Douchet, intitulé Jean Douchet, l’enfant agité : 

On peut se représenter Jean Douchet comme un totem de la critique française, ou comme je l’ai lu chez Antoine de Baecque, “le Sphinx des Cahiers”, cette figure des endurantes de la critique comme une sorte de faune dionysiaque, comme Michel Simon dans Tire-au-flanc de Renoir. Il a commencé à voir des films à l’adolescence à Paris quand il était en pension, puis s’est étourdit de films français sous l’Occupation avant de subir un choc avec la sortie en masses de films américains à la Libération. Puis, il rencontre à la Cinémathèque Rohmer, Truffaut, Godard…