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Mort de Joan Didion, "autrice légendaire et virtuose de la prose"

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L'écrivaine et journaliste Joan Didion en février 1977 à l'université de Marin, Kentfield, en Californie.
L'écrivaine et journaliste Joan Didion en février 1977 à l'université de Marin, Kentfield, en Californie.
© Getty - Janet Fries

Elle était une écrivaine "légendaire" pour le New York Post, "une styliste virtuose de la prose" selon le Washington Post. La presse américaine rend hommage à Joan Didion, décédée des suites de la maladie de Parkinson à l’âge de 87 ans.

Journaliste, essayiste et romancière acclamée... Joan Didion est morte à l'âge de 87 ans ce jeudi. Cette star du journalisme littéraire, à l’image d’un Tom Wolfe, s’est d'abord fait un nom en décrivant l’Amérique des années 60, la Californie particulièrement dans ses recueils d’essai Slouching Towards Bethlehem (1968) et The White Album (1979).

"Mon seul avantage comme reporter, c’est que je suis si physiquement petite que les gens ont tendance à oublier ma présence", avait-elle écrit, fière de posséder "un sens aigu du détail".

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"Personne n’écrit de la prose mieux que Joan Didion", avait applaudi un critique américain, ébloui par ses phrases parfaitement agencées. D'autres saluaient son sens aigu du détail, comme dans ces lignes au début de Blue Nights (Le Bleu de la nuit), paru en 2011. Elle y écrit sur la mort de sa fille en 2005, Quintana, âgée de 39 ans.

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Traduction du texte :

Sous certaines latitudes, pendant un certain laps de temps à l’approche et au lendemain du solstice d’été, quelques semaines en tout, les crépuscules rallongent et bleuissent. Cette période de nuits bleues n’existe pas en Californie subtropicale, où j’ai passé la plus grande partie de l’époque dont je vais parler ici et où les jours finissent vite, engloutis par le rougeoiement du soleil couchant, mais elle existe à New York, où je vis aujourd’hui. On en remarque les prémices quand le mois d’avril touche à sa fin et que commence le mois de mai, un changement de saison, pas vraiment un redoux – pas du tout un redoux, en vérité – mais soudain l’été paraît proche, une possibilité, voire une promesse. On passe devant une vitrine, on marche vers central Park, on se retrouve baigné d’une lumière bleue ; c’est la matière même de la lumière qui paraît bleue, et pendant une heure environ ce bleu s’épaissit, s’intensifie alors même qu’il s’assombrit puis s’estompe, se rapprochant pour finir du bleu des vitraux de Chartres par beau temps, ou du bleu des rayonnements Cerenkov émis par les barres de combustible dans les bassins des réacteurs nucléaires. C’est le moment de la journée que les français appelaient autrefois "l’heure bleue". Pour les anglais, c’était "the gloaming". le mot lui-même, gloaming, résonne et se réverbère en une myriade d’échos – gloaming, glimmer, glitter, glisten, glamour -, autant de déclinaisons de la lumière dont les consonances glissantes font surgir des images de maison aux voltes clos, de jardins enténébrés, de rivières frangées de verdure dont les méandres se faufilent parmi les ombres. Quand vient la saison des nuits bleues, on a l’impression que les journées n’en finissent jamais. Et à mesure que la saison des nuits bleues se rapproche de son terme (inexorable, inéluctable), on est saisi d’un frisson, d’une appréhension physique, maladive, lorsqu’on s’en avise pour la première fois : la lumière bleue s’en va, déjà les jours raccourcissent, l’été n’est plus là. Ce livre s’appelle "Le Bleu de la nuit" parce qu’à l’époque où j’ai commencé à l’écrire, j’avais l’esprit tourné vers la maladie, vers la fin des promesses, le déclin des jours, l’inévitable assombrissement, l’agonie de la clarté. Le bleu de la nuit, c’est le contraire de l’agonie de la clarté, mais c’est aussi son avertissement.

Joan Didion, Le Bleu de la nuit (Blue Nights), traduit par Pierre Demarty, Grasset, 2013

Dans un article consacré à l'écrivaine dans la "New York Review of Books", on pouvait lire : "Nous nous racontons des histoires pour vivre", écrivait Didion dans The White Album. Blue Nights traite de ce qui se passe lorsqu'il n'y a plus d'histoires à se raconter, plus de récit pour nous guider et donner un sens au chaos, plus d'ordre, plus de sens, plus de conclusion à l'histoire.

Joan Didion s’est essayée à la fiction. Le sombre Maria avec et sans rien évoque Hollywood, que cette fille de militaire a bien connu, travaillant sur des scénarii tel que Panique à Needle Park avec Al Pacino et recevant chez elle Warren Beatty et d’autres vedettes. Mais écrire pour le cinéma revenait à donner des notes au réalisateur, regrettait-elle.

L’essai, L’année de la pensée magique (The year of magical thinking), paru en 2005, sur son deuil après la mort de son mari a aussi marqué son œuvre. Une œuvre saluée en 2012 par la médaille nationale des sciences humaines. Une distinction remise par Barack Obama.

"Elle est l'une des écrivaines les plus célébrées de sa génération. Je suis surpris qu'elle n'ait pas déjà reçu cette récompense ! Après des décennies de carrière, elle reste l'une des observatrices les plus aiguisées et respectées de la politique et de la culture américaine", avait alors déclaré l'ancien président américain.

Celle qui avait commencé à écrire dans les pages de Vogue était devenue à 80 ans l’égérie de la marque française Céline.