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Mort de Juliette Gréco : "J’étais entièrement pourrie des choses les plus belles du monde"

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Juliette Greco en Russie, en 1967
Juliette Greco en Russie, en 1967
© AFP - OZERSKIY MIKHAIL / RIA NOVOSTI / SP

Juliette Gréco est morte à 93 ans ce mercredi 23 septembre. En 1986, elle était venue se raconter sur France Culture avec beaucoup de mordant et d'autodérision : son enfance, ses débuts artistiques, ses rencontres, le bistrot Le Tabou, le Paris de sa jeunesse enfin...

Juliette Gréco, l'interprète de "Sous le ciel de Paris" et "Déshabillez-moi", est morte à 93 ans ce mercredi 23 septembre 2020. Le 26 mars 1986, au micro d'Eliane Contini, elle était venue se livrer dans une émission intitulée "Juliette Gréco par elle-même". Elle avait alors 59 ans.

"Tu es une enfant trouvée. Tu es le fruit d'un viol. Tu n'es pas ma fille, je t'ai achetée à des romanichels." C'est par ces propos qu'aurait tenus la mère de Juliette Gréco que débutait cette émission, en 1986. La chanteuse a eu un parcours de vie aux débuts accidentés. Des débuts "d'enfant perdu" dont le père était absent ("Je l’ai vu trois fois. Il avait les yeux jaunes, comme un tigre") et la mère, avare en amour ("Elle ne m’a pas détestée mais elle ne m’a pas aimée"), et rapidement déportée :

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Juliette Greco par elle-même, 26/03/1986_Jeu de l'ouïe

59 min

Durée : 1h

Car Juliette Gréco a vécu la guerre. Un jour qu'elle et sa sœur rentrent chez elles, elles découvrent que les Allemands ont mis à sac la maison et ont envoyé leur mère et son amante, Antoinette Soulas, toutes deux engagées dans la Résistance, à la Kommandantur de Périgueux.

Mon enfance c’est mon grand-père, et quand mon grand-père est mort, mon enfance est morte. D’ailleurs, tous les pauvres types qui sont passés dans ma vie ne savent pas du tout du tout à quoi ils se sont heurtés. Ils se sont heurtés simplement à un souvenir très vivace qui était celui de mon grand-père, que je trouvais tout à fait à mon goût.

Quelques mois plus tard, Juliette et sa sœur se donnent rendez-vous pour déjeuner près de la Madeleine. Elles se font toutes les deux piéger et embarquer à leur tour par les nazis. Juliette reste en prison un mois, à Fresnes. Sa sœur et sa mère sont déportées à Ravensbrück et y restent deux ans. Toutes les deux en reviendront.

Un jour, je suis sortie de la prison de Fresnes, et on m’a emmenée à la Gestapo, avenue Foch ; on m’a rendu les quelques objets qu’on m’avait pris, et on m’a mise dehors. J’avais 15 ans, et je me suis retrouvée dans l’une des plus belles avenues du monde, avec les feuilles qui tombaient, assise sur un banc, et un ticket de métro de première, percé.

À cette époque, la toute jeune Juliette Gréco, esseulée, se tourne alors vers l'unique personne qu’elle connaît : son professeur de français, Hélène Duc, qui habitait à Odéon. Cette dernière l’abrite, et l’envoie chez la comédienne Solange Sicard, où Juliette Gréco commence à apprendre le théâtre.

Un Paris exaltant

Elle s'installe à Paris, Quai des Grands Augustins dans un hôtel, Le Bisson, qui hébergeait "plein de jeunes gens inconnus qui sont vite devenus célèbres (...) Et cet hôtel a fait fortune d’ailleurs".

Moi j’étais très violente, très secrète, très silencieuse.

Juliette Gréco se souvient de la "chambre de bonne très chic" qu'elle habitait, et du Paris foisonnant de l'époque. C'est avec une étonnante précision qu'elle le décrit, de ses cavalcades nocturnes ("Il y avait très très peu de voitures à cette époque") à ses dîners à la Cloche d'or, à Montmartre .

Anne-Marie Cazalis, Alexandre Astruc, Boris Vian, Gabriel Pomerand... tous faisaient partie de sa bande de "copains". Ils n'avaient pas plus de 18 ans à l'époque, et fréquentaient un bistrot appelé Le Tabou, rue Dauphine, "à côté de la librairie Hachette". Un bistrot dans lequel on pouvait savourer café et croissants sans tickets de rationnement (ce qui était rare, bien que l'Occupation soit terminée).

À cette époque-là, avoir 18 ans c’est encore être un enfant. ( …) Quand Simone de Beauvoir est revenue d’Amérique, elle avait acheté un manteau, on lui avait offert peut-être, un manteau en rat d’Amérique. Et quand elle est entrée au Montana, la première des choses qu’on a trouvé à faire c’était d’imiter le cri de la souris prise au piège… on était vraiment des mômes !

Dans Le Tabou, Juliette Gréco découvre un jour une porte dérobée ouvrant sur une longue série de caves, avec du sable au bout. "Dans le fond sur ma droite, il y avait un bar immense en bois, superbe, avec des tabourets de bar, une sorte de rêve, et j’ai trouvé cet endroit très beau."

La bande d'amis investit les lieux. Ils y sont vite rejoints par "quantité de bons bourgeois" curieux, venus observer "les troglodytes".

Quand je suis arrivée à Saint Germain-des-Prés je n’avais vraiment pas envie de vivre. J’étais très détruite, terriblement. Et Anne-Marie Cazalis m’a réappris à rire, et Boris Vian m’a réappris à parler. J’ai eu des cœurs, et des têtes, et des bras, et des oreilles qui m’ont écoutée. J’étais très gâtée. J’étais pourrie, complètement. Je n’étais pas pourrie par l’argent du tout, j’étais entièrement pourrie des choses les plus belles du monde, et je marchais nu-pieds, j’avais faim. Ça continuera toute ma vie à rester pour moi le capital le plus certain.

C'est d'ailleurs dans ce contexte grisant que naît l’adjectif "existentialiste". Car Sartre, qui fréquente le bistrot, se lie avec cette petite faune des nuits germanopratines, qu'il couve d'un regard bienveillant.

De fait Sartre était très ému par nous, très attentif. C’était quelqu’un de très généreux, qui écoutait, qui entendait ce que disait la jeunesse. Une chose perdue maintenant. Les adultes sont redevenus des adultes.

Cet instant de bonheur, dans les années 1945, dure un an et demi, avant que s'ouvre, un beau matin, une nouvelle page : "Moysès, qui possédait le Bœuf sur le toit [cabaret NDLR] venait de mourir, et la sœur de Moysès (…) cherchait une succession, et elle considérait qu’Anne-Marie Cazalis, Marc Dolnitz et moi, nous étions représentatifs de notre temps. Et elle nous a demandé de reprendre ce Bœuf sur le toit… qui était sur la rive droite ! Transhumance… traverser le fleuve."

"Et si tu chantais ?"

Tous trois commencent à répéter des petits sketchs, avant que la journaliste Anne-Marie Cazalis souffle une idée à l'oreille de Juliette Gréco : "Et si tu chantais ?"

Ce soir-là, Sartre nous avait invités à dîner. Et [Anne-Marie Cazalis] commence à dire à Sartre : 'Vous savez, Gréco va chanter !'' Sartre, qui s’en foutait sûrement comme d’une guigne, dit : 'Ah bon, bon ? Ah bon ? Elle va chanter ? (…) Mais qu’est-ce que vous allez chanter ?' Je dis : 'Rien monsieur, absolument rien. Je ne chanterai pas.' Il dit : 'Venez me voir demain matin, venez vers 9 heures.' Pour lui c’était très tard neuf heures, et pour moi c’était l’aube verte.

Encouragée par Sartre mais peu désireuse de s'attaquer aux partitions que lui suggère le philosophe pour débuter, Juliette Gréco lui propose à son tour deux textes : "L'éternel féminin", de Jules Laforgue, et "Si tu t’imagines", de Queneau. "Je suis très content, parce que Simone de Beauvoir est en train d’écrire un livre, qui s’appelle Le Deuxième sexe, et dans lequel elle cite justement ce poème que vous avez choisi, 'L’éternel féminin'", lui répond Sartre.

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La très jeune Juliette Gréco s'approprie ces deux textes, puis annonce à Sartre qu'elle aime bien l'air des "Feuilles mortes". Aussitôt dit, le philosophe l'envoie chez Joseph Kosma, qui en est l'auteur.

Et j'y suis allée, poussée aux fesses par Anne-Marie ; on a monté les étages de Kosma qui lui aussi habitait une chambre de bonne. Dans la chambre de bonne il y avait un minuscule piano droit, mais minuscule, tout petit petit, et j’ai appris à chanter là-dessus.

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"On me jetait des pierres sur les Champs-Elysées."

À l'époque de cette archive de 1986, Juliette Gréco, qui avait elle-même "beaucoup de mal" à se regarder à la télévision et n'était pas convaincue de sa beauté ("J'ai une drôle de tête") ne s'expliquait toujours pas l'engouement des foules. Elle rappelait d'ailleurs qu'à ses débuts, elle était loin de faire consensus : "Les gens m’ont reconnue pour une très faible part, et refusée pour une immense majorité. On me jetait des pierres sur les Champs-Elysées et on me regardait comme si j’étais la statue du Commandeur, le monstre du Loch Ness et Lady Macbeth réunis. (…) Je suis scandaleuse."

Les gens s’imaginent que je suis immense, et très maigre, et très longue… et ils voient un p’tit machin.

Mais Juliette Gréco n'en a cure, et se laisse porter par une époque où "tout le monde était très joyeux et très farceur". Une époque où l'intelligentsia côtoyait les artistes, et où "tous les mecs qui venaient d’Amérique venaient tous direct au Tabou". Elle chante l'amour, rit au nez de Miles Davis qui la demande en mariage, malgré la passion qui les lie et le fait qu'à Paris, la différence de couleur n'apparaissait pas ("On s’en foutait complètement. Personne ne pensait à ça.")...

Chanter une chanson sur la guerre des colonels au moment où il y avait la guerre des colonels en Grèce est une chose importante, chanter 'Mon fils chante' est une chose importante, aller chanter pour la Révolution des œillets est important, et chanter 'Déshabillez-moi' est aussi important !

Et dans cette archive vieille de 30 ans, Gréco disait qu'elle chantait comme elle vivait, au présent, refusant de se réécouter sur les enregistrements, car : "Une chose sur laquelle on ne peut pas progresser est une chose pour moi, morte. C’est fini. Il n’y a que les choses vivantes qui m’intéressent."

Il y a un an, pour ses 89 ans, elle donnait un concert au théâtre de la Ville de Paris, qu'elle avait inauguré en 1968. Elle avait ensuite entamé une tournée d'adieux, qu'elle avait dû interrompre en mars, suite à un AVC.

Quand on ne pense pas au vieillissement, je pense que le vieillissement ne pense pas trop à vous. Je pense qu’on suscite les choses, on les fait exister très fort, on les oblige à être là.

"J’ai vécu comme un homme avec les plaisirs que peut avoir une femme, et qui sont irremplaçables je crois. Voluptueux, complètement. Démultipliés, peut-être", s'émerveillait-elle à la fin de cette émission. Avant de se féliciter d'avoir relaté son parcours dans un texte intitulé Jujube (publié chez Stock en 1982) : "Parce que je suis de plus en plus mortelle, et que ça c’est ma vérité à moi, c’est une part de ma vérité. Je peux mourir demain matin, les gens écriront ce qu’ils voudront, mais ça, c’est moi qui l’ai écrit."

Pour aller plus loin

Retrouvez 5 entretiens "A voix nue" donnés par Juliette Gréco en 2001