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Mort de l'écrivain Pierre Guyotat, le doux subversif

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Pierre Guyotat lors de l'attribution du prix Medicis pour son livre "Idiotie" en 2018
Pierre Guyotat lors de l'attribution du prix Medicis pour son livre "Idiotie" en 2018
© AFP - Philippe LOPEZ

le fil culture. Auteur d'une œuvre marquée par l'histoire, la violence et la sexualité, Pierre Guyotat était l'une des plumes les plus singulières et expérimentales de la littérature française. Regards sur l'écrivain mort ce vendredi 7 février 2020.

"Je ne suis pas un romancier, je suis un fictionneur. La fiction c’est la vérité", déclarait-il dans Par les temps qui courent en 2018. L'écrivain Pierre Guyotat est mort, vendredi 7 février 2020, à l'âge de 80 ans.

Violente, difficile, crue… son écriture a suscité bien des polémiques. Né le 9 janvier 1940 à Bourg-Argental (Loire), Pierre Guyotat s'adonne à l'écriture dès son enfance. Peu après la mort de sa mère d'origine polonaise, le jeune homme alors âgé de 19 ans s’installe à Paris où il exerce divers petits métiers tout en continuant de composer des poèmes qu'il envoie au grand René Char. En 1960, Pierre Guyotat écrit sa première fiction intitulée Sur un cheval, publiée un an plus tard aux éditions du Seuil sous le pseudonyme de "Donalbain", l’un des fils du roi Duncan dans la pièce de Shakespeare, Macbeth.

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Parce que le soleil commençait de m'éblouir tout à fait, mais surtout parce que je voulais les voir courir, j'ai levé les yeux et je les ai vus en effet courir vers le hangar entre les buis poussiéreux et froids, Roger, le premier dans sa blouse noire à liseré rouge et ses galouches noires et les autres par derrière agitant les bras. Sur un cheval, incipit

En savoir plus : Pierre Guyotat lit "Progénitures"

Les mots au combat

Appelé en Algérie en 1960, Pierre Guyotat est arrêté au printemps 1962 en Grande Kabylie, par la Sécurité militaire et inculpé d'atteinte au moral de l'armée, de complicité de désertion et de possession de livres et journaux interdits. Cette expérience le marque profondément, la guerre infusera une grande partie de son œuvre.

De retour en France, il rédige Tombeau pour cinq cent mille soldats, récit sulfureux où se mêlent les descriptions de la barbarie guerrière et des pulsions sexuelles. Refusé par les éditions du Seuil, le manuscrit est publié par Gallimard en 1967 et connaît un grand succès critique, faisant de Guyotat l'un des hérauts de l'avant-garde littéraire des années 1960. Michel Leiris, notamment, partage le livre dans les cercles artistiques : "J’ai dit avoir apporté Tombeau pour cinq cent mille soldats à Picasso, raconte le critique, tenant absolument à ce qu’il en prenne connaissance. Cela ne me serait pas venu à l’esprit si je n’avais considéré que ce livre présente un intérêt littéraire assez grand pour qu’un homme engagé aussi constamment dans son travail que l’est Picasso passe quelques heures à le lire". Michel Foucault salue quant à lui l’entrée fracassante de Pierre Guyotat en littérature : "Tombeau pour cinq cent mille soldats était un livre fondamental de notre époque, car il donnait à comprendre l’histoire, immobile comme la pluie, indéfiniment itérative, de l’Occident au XXe siècle".

Esclaves, la perte de notre sang et de notre semence nous dépossède, nous arrache pour un temps, à notre état d'esclave ; ils fécondent, ils raniment un corps libre, pour nous, l'inconnu. Vous, hommes libres, vous aimez boire le sang, et recevoir la semence des esclaves ; alors, pénétrés jusqu'au fond de l'âme, par un feu ancien : la liberté par soumission aux forces du ciel, frissonnants, glacés par votre solitude, à ces esclaves couchés contre vous insensibles aux forces de la terre, dans leur flanc, vous injectez votre semence empoisonnée ; ou bien, par jeu, et vous nous faites mourir, nous qui sommes déjà morts. Tombeau pour cinq cent mille soldats, extrait

En savoir plus : Pierre Guyotat : "Je ne suis pas un romancier, je suis un fictionneur. La fiction c’est la vérité"

En 1970, il publie Éden, Éden, Éden, préfacé par Michel Leiris, Roland Barthes et Philippe Sollers. "Étreinte par les soldats sous le mirador où je veille éjaculant...".Jugé obscène, l'ouvrage est rapidement interdit à la publicité et à la vente aux mineurs par le ministère de l’Intérieur. De nombreux artistes, romanciers ou philosophes signent une pétition contre la censure du roman lancée par Jérôme Lindon, alors directeur des Éditions de Minuit. Parmi eux, Jean-Paul Sartre, Pier Paolo Pasolini, Max Ernst, Pierre Boulez ou encore Joseph Beuys. Malgré cette interdiction (levée onze ans plus tard), Pierre Guyotat est à nouveau plébiscité par la critique : à une voix près, son roman manque d'obtenir le prix Médicis. Claude Simon, futur prix Nobel de littérature, démissionne alors du jury.

Au micro de France Culture en 2018 dans Matières à penser, Pierre Guyotat parlait de son historiographie proprement littéraire de la guerre : "Je pense que je n’ai pas eu une vie épique du tout. J’ai peut-être été mêlé à des événements épiques, mais, quand on me parle de force ou  d’épopée, je rentre sous terre".

A tombeaux ouverts, Guyotat autobiographe

Après avoir publié deux recueils de textes et des entretiens - Le Livre et Vivre aux éditions Gallimard en 1984 -, Pierre Guyotat se tourne vers le théâtre. Dans le cadre du Festival d'Automne en 1986, il écrit Bivouac dont il assure la mise en scène avec Alain Ollivier. 

Mes fictions sont du théâtre. Racine, c’est tout le temps interrogatif, parce que c’est beaucoup plus fort. La formule interrogative a été assez abandonnée, maintenant on affirme, c’est très publicitaire, alors que moi je suis de l’école oratoire. L’interrogation est la base de mon système rhétorique, il faut que tout soit interrogation. Je n’ai jamais tellement aimé le point. Pierre Guyotat dans "Par les temps qui courent" sur France Culture

En mars 2000 paraissent Progénitures et Explications, (Gallimard) puis, en 2005, Carnets de bord (Léo Scheer). L’année suivante, il publie Coma (Mercure de France), récompensé du prix Décembre, dans lequel il raconte son parcours de survivant. "Le récit qui suit, je le porte en moi depuis que, sortant, au printemps 1982, d’une crise qui m’avait amené au bord de la mort, je me contraignais à en reparler en mon nom personnel, écrit Pierre Guyotat. J’éprouvais - c ’était bien le seul sentiment dont j’étais capable - du dégoût à préparer dans ma gorge et dans ma bouche et à prononcer le mot “je” tant que je n ’avais pas récupéré la totalité de ses attributs, et un peu plus - ayant tant souffert dans cette traversée." Dans une sorte de confession lapidaire, il résume : "Être vivant, c’est être en état de l’écrire".

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En 2018, son récit autobiographique intitulé Idiotie (Grasset) obtenait le prix Médicis et celui de la Langue française. Dans ce roman, l'auteur déploie ses thématiques fétiches : l'éveil à la sensualité, la rébellion contre son père, le départ pour l'Algérie et l'horreur de la guerre. "Ce livre s’inscrit dans la ligne de l’œuvre de Guyotat, qui a commencé une entreprise coïncidant avec la publication d’une biographie sur lui. On a une sorte de vengeance envers sa biographe", analysait le journaliste Florent Georgesco dans La Dispute consacrée à cet ouvrage.

En savoir plus : Détruire la langue

La même année, Pierre Guyotat recevait le prix Femina pour l’ensemble de son œuvre. De 2001 à 2004, Pierre Guyotat est nommé professeur associé à l'Institut d’Études Européennes de l'université Paris 8. En 2004, il avait fait don de ses archives à la Bibliothèque nationale de France. 

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