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Mort de l’homme de théâtre Claude Régy, roi des planches et du silence

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Claude Régy en novembre 2015.
Claude Régy en novembre 2015.
© AFP - Joël SAGET

Le fil culture. Le metteur en scène est mort à Paris, dans la nuit du 25 au 26 décembre, à l’âge de 96 ans. Atypique, Claude Régy s'amusait de son statut de figure singulière du théâtre français, à contre-courant de son époque.

"Je pense que le théâtre doit être nécessairement extrêmement subversif, il doit révolutionner quelque chose, faire passer ce qui est dessous, dessus", disait Claude Régy sur les ondes de France Culture, en 2006. Le metteur en scène est décédé à l’âge de 96 ans, "tranquillement, dans une maison de retraite", a annoncé jeudi 26 décembre son entourage à l’AFP. Il était l’une des grandes figures du théâtre français, tenant d’une mise en scène centrée sur la mise en valeur du jeu des comédiens et du texte. Il créa près d'un spectacle par an pendant 60 ans. 

Claude Régy est né à Nîmes en 1923. Après avoir suivi des études de droit et sciences politiques, il s’oriente vers l’art dramatique et se forme auprès de Charles Dullin et Tania Balachova. Sa famille protestante installée dans le Tarn-et-Garonne ne l’avait pourtant pas encouragé à poursuivre ses rêves de fiction et de lumières. Ses parents lui coupent les vivres, contraignant l’aspirant metteur en scène à vivre de petits boulots. Il commence sa carrière au théâtre en tant qu’assistant de l'acteur et metteur en scène Michel Vitold au Théâtre de l'Atelier.

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Peu de décor, des jeux de lumières

C’est en 1952 qu’il présente sa première mise en scène, Doña Rosita du dramaturge espagnol Federico Garcia Lorca, au Théâtre des Noctambules niché au cœur du quartier latin. Très vite, Claude Régy s’intéresse aux auteurs contemporains, français ou étrangers, ouvrant ainsi le champ du répertoire dramatique classique. Il monte plusieurs œuvres de Marguerite Duras comme Les Viaducs de la Seine-et-Oise ou L'Amante anglaise, d’Harold Pinter (Le Retour), de Nathalie Sarraute (Isma et Elle est là), d’Edward Bond (Sauvés) ou encore de l'autrichien Peter Handke (La Chevauchée sur le lac de Constance, Les gens déraisonnables sont en voie de disparition et Par les villages), avec qui il entretient une relation parfois tumultueuse : "avec [Peter] Handke, je n'ai jamais pu vraiment parler. La parole avec lui est différente. Il est capable d'un amour et d'une douceur incroyable, mais il peut aussi être d'une violence et d'une méchanceté corrosives", témoignait Claude Régy dans l'émission "A voix nue", en 2006.

En savoir plus : "L'écriture, c'est l'élément dramatique essentiel"

Dans ses spectacles, peu de décor et une attention portée aux jeux de lumière, car "le spectacle n'a lieu que dans l'imagination du public", aimait-il à expliquer. Ainsi, comme il l'écrivait dans L'état d'incertitude (Les Solitaires Intempestifs, 2002), cette mise en scène permettait de d'engager différemment l'attention du spectateur et de créer une expérience esthétique propice à une compréhension nouvelle du texte joué : "mettre le spectacle dans l'ombre et parler très bas, c'est faire bouger pour l’œil, pour l'oreille, les seuils de perception. (...) Nous vivons dans un réglage de seuils moyen, qui convient pour la vie courante, comme notre langage convient pour la vie courante, mais il y a une autre manière d'utiliser le langage__, et donc une autre perception du monde sans doute qui pourrait s'explorer en dehors des seuils qui sont les nôtres habituellement. En faisant travailler une ouïe plus subtile et moins utilitaire, peut-être entendra-t-on autrement." 

L'acteur est le pivot qui supporte le texte et à partir duquel le texte rayonne, peut s'amplifier, déboucher à l'infini dans des représentations imaginaires. C'est ce travail-là que j'essaye de faire. J'essaye de marquer ma différence avec ce qu'on appelle d'habitude la mise en scène, et peut-être ce qu'on appelle d'habitude le théâtre. C'est une position tout à fait personnelle, particulière et qui est vraiment marginale. Claude Régy, sur France Culture en 2006.

À lire : Claude Régy : "Le silence est aussi une forme d'écriture"

Claude Régy a dirigé de grands noms du théâtre et du cinéma comme Delphine Seyrig, Emmanuelle Riva, Michel Bouquet, Michael Lonsdale, Isabelle Huppert ou encore Gérard Depardieu. Ce dernier disait d’ailleurs de lui, qu’il était comme "une sorte de faucon, au regard dur et au caractère radical (...) l'apôtre du silence, de la pénombre et du dépouillement"

A partir des années 1980, l'homme de théâtre s'oriente vers de nouvelles scènes, celles de l’opéra. En 1984, il propose Passaggio de Luciano Berio, au théâtre du Châtelet. En 1992, il fait sensation à l’Opéra Bastille avec la production de Jeanne au bûcher d'Arthur Honegger, où Isabelle Huppert incarne la Pucelle. Il signait sa dernière œuvre en 2016, à l'âge de 93 ans, avec Rêve et Folie de Georg Trakl, sur la scène du théâtre Nanterre-Amandiers.

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Invité de l’émission « A Voix nue » sur France Culture en 2006, Claude Régy se confiait sur ses débuts au théâtre et plus généralement, sur son immersion dans le monde de la littérature :

Je sentais la vie familiale, la vie sociale autour de moi, complètement falsifiée, erronée. En entrant en littérature, j'ai ressenti une vérité, je me suis reconnu et je me suis mis à vivre avec le livre. C'est cette réalité-là, je crois, qui a fait complètement basculer les choses. (…) Je suis un garçon très sage, en même temps je sens quelques fois des violences me traverser. J'ai un besoin de violence et je sens qu'il y a quelque chose de sain même dans la colère, la violence et la révolte. Sans doute ai-je essayé d'aller vers le théâtre pour ça, parce que c'était une révolution totale par rapport aux modes de pensée, de vie qui m'entouraient.

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