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Mort de Marcel Moreau, possédé du verbe

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Marcel Moreau, en 2005.
Marcel Moreau, en 2005.
© AFP - Ulf Andersen, Aurimages.

Méconnu du grand public, l'écrivain Marcel Moreau est décédé samedi 4 avril, du coronavirus. Écorché du verbe, il construisait sans répit depuis les années 1960 une oeuvre littéraire inclassable, orageuse et pulsionnelle, constituée d'une soixantaine d'ouvrages.

"C'est trop, parfois, pour un seul homme. Cette histoire de "j'écris, j'écris, j'écris" ne pouvait être que mouvementée, survoltée, lyrique et, en dernier ressort, funeste", écrivait Marcel Moreau dans sa Lecture irrationnelle de la vie. Samedi 4 avril, l’écrivain est décédé du coronavirus à l'âge de 86 ans, a-t-on appris de la revue Le Sabot

Né en Belgique dans la région minière du Borinage, ce poète marginal vécut surtout à Paris, où il se lia d'amitié avec des personnalités telles que Roland Topor, Anaïs Nin, Jean Dubuffet ou encore Jean Paulhan. Auteur d'une soixantaine d'ouvrages au style inclassable (ni véritablement essai, ni totalement poème), celui qui se présentait comme un "immondain", avait reçu en 2006 le prix de littérature francophone Jean Arp pour l'ensemble de son oeuvre. 

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En 2011, invité d'Alain Veinstein dans l'émission "Du jour au lendemain" sur France Culture, Marcel Moreau décrivait sa relation viscérale aux mots, réveil sonnant le commencement de chacune de ses journée : 

Les mots produisent du sens. Alors je ne sais pas si c'est le sens du dictionnaire, mais enfin ils ont un sens pour moi, puisque je ne peux plus me passer d'eux - ils vont faire ma vie. Je me lève tous les jours à cinq heures du matin, mais ce sont les mots qui me réveillent, ils ont une vie. Ils me disent maintenant tu te lèves et tu nous écris, ou on t'écrit ! C'est un cas de possession. Je ne peux pas faire autrement. Je voudrais bien, à certains moments, m'offrir à une autre délectation que cela, mais bon, c'est comme ça, c'est ma vie. Cela n'a fait que s'aggraver depuis le premier livre, "Quintes", jusqu'à aujourd'hui. Marcel Moreau, sur France Culture

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35 min

De la province belge à Paris, du journal au roman

Né en 1933 à Boussu en Belgique dans un milieu ouvrier modeste, Marcel Moreau commence tôt à vivre de petits métiers. A 15 ans, il est employé dans une robinetterie. En parallèle de ce travail, il connaît ses premiers émois littéraires avec les grands romans d'Emile Zola et de Dostoïevski. En 1953, Marcel Moreau intègre le journal Le Peuple en tant qu'aide comptable, avant de devenir correcteur au quotidien Le Soir, à Bruxelles. En 2016, dans l'émission "Sur les docks" sur France Culture, Marcel Moreau racontait cette période ennuyeuse de sa vie et sa soif grandissante de poésie :

J'ai lu dans un journal qu'on cherchait un correcteur. Je ne savais pas très bien ce que ça voulait dire, mais je savais au moins que ça concernant la langue française. Alors j'ai posé ma candidature, on m'a pris à l'essai et on m'a gardé, au journal Le Soir. Pour moi, c'était une période infernale, il était temps que j'en sorte. J'avais une haine pour un chef, une espèce d'ingénieur. J'ai trouvé le même emploi, mais à Paris. Alors là, ma vie a changé. (...) L'écriture journalistique me hérissait. Je rêvais d'une autre écriture, plus poétique peut-être, plus brutale aussi. Marcel Moreau

Passionné de lettres, il tient des correspondances avec François Mauriac et Marcel Camus. Le jeune écrivain se trouve aussi un précepteur philosophique en la figure fougueuse de Nietzsche : "C'est est probablement le seul philosophe qui parle des instincts. J'ai eu comme une illumination en le lisant. Il a parlé à ma chair", confiait-il sur France Culture en 2016

En 1963, Marcel Moreau publie son premier roman : Quintes, une fiction aux résonances kafkaïennes grâce à laquelle l'écrivain belge fait une entrée remarquée dans le monde littéraire. Soutenu par Raymond Queneau et Simone de Beauvoir, des extraits du texte sont publiés dans la prestigieuse Nouvelle Revue française et l'éditrice Dominique Aury le fait entrer chez Gallimard. Quintes sera même en lice pour les prix Goncourt et Renaudot.

Quelques années plus tard, Marcel Moreau s'installe à Paris; c'est le début d'une vie consacrée à l'art. Il se lie d'amitié avec le peintre Jean Dubuffet et l'écrivaine américaine Anaïs Nin. Séduite par ses écrits, celle-ci écrira quelques années plus tard dans la préface de L'Ivre livre de Marcel Moreau : 

Il est des profondeurs dans lesquelles la plupart des êtres n'osent s'aventurer. Ce sont les abîmes infernaux de notre vie instinctive, cette descente dans nos cauchemars si essentielle à notre « re-naissance » même. Le voyage mythologique du héros implique le grand combat avec les démons. Marcel Moreau a engagé cette lutte. Anaïs Nin

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54 min

Une conversion au Verbe

Toute sa vie ou presque, Marcel Moreau sera un ouvrier des mots, les corrigeant dans la presse ou l'édition, les libérant dans ses romans et ses poèmes. Correcteur aux éditions Alpha le jour, l'écrivain poursuit son oeuvre la nuit. En 1967, il publie Le Chant des paroxysmes, et l'année suivante, Écrits du fond de l'amour, un roman épistolaire consacré au sentiment amoureux. 

En 1971, l'écrivain livre l'un de ses romans les plus connus : Julie ou la dissolution, récit d'une rencontre entre Hasch, modeste employé d'une revue scientifique, et une femme mystérieuse, Julie, qui transforme profondément l'espace-temps de cette vie de bureau. Le livre reçoit le prix Charles Plisnier. Après avoir échappé à un naufrage en mer lors d'un voyage en Grèce (qu'il évoquera dans Discours contre les entraves et Issue sans issue), Marcel Moreau, désormais correcteur au Parisien libéré, publie un essai lyrique : La Pensée mongole (1972), dans lequel il fustige les excès du rationalisme et de la technophilie. Surtout, l'écrivain confesse sa soumission à la toute-puissance du verbe, thème important de son oeuvre : 

Comment je suis allé au Verbe, me suis donné à lui, passant ainsi de rien à quelque chose, ce quelque chose menant partout et nulle part, cette trombe mérite sûrement aussi d’être nommée conversion, d’être narrée comme telle. (...) C’est comme insondable et amour - attraction de l’insondable - que la parole m’a été donnée, c’est comme fort alcool qu’elle demeurera en moi. Du même coup, le monde extérieur recule, étonné ou attristé. Certes, il persiste à me poursuivre , mais sa réussite ne va point jusqu’à cerner ma part désormais incontrôlable. Il peut bien s’acharner sur mon physique et sur mon mental, les blesser, les rompre, les salir, il ne peut rien contre cet empire infiniment noir et mobile placé sous la souveraineté du verbe. Marcel Moreau, La Pensée mongole

En 1977, Marcel Moreau reçoit le prix littéraire Canada-Communauté française de Belgique pour l'ensemble de son travail. Les années 1980 marquent pour le poète vieillissant un temps plus sombre. Il écrit, sans relâche : Moreaumachie , Kamalalam, Cahiers caniculaires, et Saulitude, sont publiés la même année, en 1982. En proie à une sorte de crise existentielle, cette période est paradoxalement particulièrement féconde pour l'écrivain. De 1983 à 2016, il publie pas moins d'une quarantaine d'ouvrages avec, en 1995, son dernier véritable roman : Bal dans la tête

Ces dernières années, Marcel Moreau avait dédié la plupart de ses écrits aux louanges de la beauté féminine avec, notamment, Féminaire en 2000 ou l'année suivante, Lecture irrationnelle de la vie dans lequel il désigne le féminin comme la source de son écriture : "Pourquoi j’écris ? Et pourquoi pas « Pour qui j’écris ? » J’écris pour la Femme* dont les entrailles sont belles."

A l'occasion du prix de littérature francophone Jean Arp récompensant l'ensemble de son œuvre en 2006, il publie trois opus : Souvenirs d'immensité avec trouble de la vision, un carnet de voyage; Une Philosophie à coups de reins, un essai sur le rythme de l'écriture, sous-titré "De la danse du sens des mots dans la vie organique"; enfin, Insolation de nuit, en collaboration avec Pierre Alechinsky. 

Dans son Egobiographie tordue rédigé en 1984, Marcel Moreau se décrivait comme une sorte d'archéologue, à la recherche des instincts refoulés qu'il pourrait révéler dans l'écriture : "Je pouvais fonder en moi, à la lueur sauvage des instincts, des formes qui ne devraient rien à l'habitude de l'oeil."

En 2016, Laurine Rousselet faisait entendre dans l'émission "Sur les docks" sur France Culture, la voix de Marcel Moreau, pour éclairer son obsession de l'écriture. Il se confiait librement et l'on découvrait son intérieur : les taches de vin rouge sur la table, les piles de brouillons raturés sur le bureau, ses livres fétiches et ses souvenirs... En 2018, Jacques Bonnaffé lisait des poèmes de Marcel Moreau, dans une série intitulée "Les Hardis". Vous pouvez entendre des extraits de La Violencelliste, et de Donc !

En savoir plus : Avec Ardeur, les Hardis
3 min

Rectification (10 avril 2020) : la revue littéraire Le Sabot (et non l'éditeur comme cela avait été initialement écrit) a annoncé le décès de Marcel Moreau.