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Mort de Michel Piccoli : "On ne devrait pas s'habituer à vivre, on devrait être étonné tous les jours"

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Michel Piccoli assiste à la conférence de presse de "Habemus Papam" présentée en compétition au 64ème Festival de Cannes.
Michel Piccoli assiste à la conférence de presse de "Habemus Papam" présentée en compétition au 64ème Festival de Cannes.
© AFP - Anne-Christine POUJOULAT

"J'ai joué à avoir plusieurs vies", disait-il. Michel Piccoli, grand acteur de cinéma et du théâtre, notamment connu pour son rôle dans "Le Mépris" de Jean-Luc Godard, est mort à l'âge de 94 ans.

Monstre sacré du cinéma français et du théâtre, acteur, réalisateur, producteur et metteur en scène, Michel Piccoli est mort le 12 mai à l’âge de 94 ans, a annoncé lundi sa famille dans un communiqué transmis à l’AFP.

"Michel Piccoli s'est éteint le 12 mai dans les bras de sa femme  Ludivine et de ses jeunes enfants Inord et Missia, des suites d'un  accident cérébral", a précisé à l'Agence France Presse Gilles Jacob, ex-président du Festival de Cannes et ami de l'acteur.

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Né à Paris le 27 décembre 1925, Michel Piccoli fait ses premiers pas dans une famille d'artistes, dans un milieu aisé. Sa mère, Marcelle Expert-Bezançon, est une pianiste française et son père, Henri Piccoli, est un violoniste d'origine italienne. Invité en 2006 pour une série d_'A Voix Nue_, l'acteur confiait avoir découvert la comédie à l'âge de neuf ans, alors qu'il était pensionnaire à Compiègne et interprétait un personnage du conte d'Andersen, Les Habits neufs de l'empereur. Il disait son étonnement à ce que les adultes l'écoutent à son tour :

J'étais un enfant taiseux mais j'ai peut-être réussi à parler en réalisant que les adultes écoutaient enfin l'histoire que je racontais, qui n'était pas mon histoire, qui n'était pas un secret que j'avais envie de dire, qui n'était pas des questions que j'avais envie de poser. C'est quand assez petit à l'âge de neuf ans, je crois, j'ai  fait du théâtre dans mon collège et que j'ai joué la comédie, que j'ai  été émerveillé d'entendre les adultes se taire et écouter ce que je racontais. Et comme je racontais une histoire qui n'était pas mon  histoire propre, intime et secrète, je me suis régalé.

Fort de cette vocation, Michel Piccoli souhaite s'adonner à la comédie et suit une formation de comédien au cours Simon. Mais la Seconde guerre mondiale, qui le pousse à s'exiler en Corrèze, vient tempérer les ambitions du jeune homme. Le comédien doit attendre 1945 pour faire ses débuts en tant que figurant dans Les Sortilèges, de Christian-Jaque. Formé au cours Simon, il obtient son premier rôle en 1949, dans le film Le Point du jour (1949), de Louis Daquin.

S'il se fait déjà remarquer en 1954 grâce à son rôle dans le film French Cancan, c'est néanmoins au théâtre que Michel Piccoli fourbit ses armes. Il intègre les compagnies Renaud-Barrault et Grenier-Hussenot, ou l'avant-gardiste Théâtre de Babylone. Sur les planches, il travaillera avec Jean Vilar, Peter Brook, Luc Bondy, Patrice Chéreau ou encore André Engel.

Un acteur incontournable

En 1956, il tourne avec le réalisateur Luis Buñuel dans le film La Mort en ce jardin. Encore méconnu, Michel Piccoli suffit à intriguer suffisamment le cinéaste pour que ce dernier lui confie et lui adapte le rôle du prêtre missionnaire Lizardi, prévu pour un homme plus mûr. La collaboration est un succès : Luis Buñuel fera appel à Michel Piccoli cinq autres fois, (Le Journal d'une femme de chambre (1963), Belle de jour (1966), La Voie lactée (1969), Le Charme discret de la bourgeoisie (1972) et Le Fantôme de la liberté (1974)) : Michel Piccoli entame en effet une carrière prolifique. 

Dans A Voix Nue, il prenait plaisir à raconter son amitié et son travail de comédien avec le réalisateur Luis Buñuel qu'il dépeignait comme étant "d'une rigueur extraordinaire, d'une droiture parfaite, d'une imagination fulgurante, d'une grande sévérité". 

J'ai passé toute ma vie jusqu'à sa mort avec lui si je puis dire. Nous sommes devenus amis. J'ai tourné beaucoup de ses films, peu importe ce que je jouais du moment que j'étais à son service. J'apprenais et je délirais avec lui. 

Après quelques passages remarqués à la télévision, dans Sylvie et le fantôme de Stellio Lorenzi, Tu ne m'échapperas jamais de Marcel Bluwal ou encore L'Affaire Lacenaire de Jean Prat, c'est au cinéma que Michel Piccoli explose.

Déjà remarqué face à Jean-Paul Belmondo dans Le Doulos, de Jean-Pierre Melville, en 1962, il devient un acteur incontournable en 1963 en donnant la réplique à Brigitte Bardot dans Le Mépris, de Jean-Luc Godard. 

Ce succès lui permettra de tourner avec les plus grands cinéastes français comme internationaux, dans une liste qui en dit long sur la renommée de l'acteur : Jean Renoir, René Clair, Alain Resnais, Agnès Varda, Jacques Demy, Michel Deville, Claude Sautet, Claude Chabrol, Louis Malle, Jacques Doillon, Jacques Rivette, Costa-Gavras, Marco Ferreri, Alfred Hitchcock, ou encore Raoul Ruiz, Hiner Saleem... pour ne citer que ces derniers.

En plus de Luis Buñuel, Michel Piccoli sera particulièrement fidèle à deux autres grands réalisateurs. D'abord Claude Sautet, dès 1970 avec Les Choses de la vie, et avec qui il tournera quatre autres films, puis Marco Ferreri avec lequel il tourne six films, dont La Grande Bouffe, en 1973, qui fera scandale. Il s'agissait pourtant d'un film "métaphysique et sensuel en même temps" selon le comédien, comme il le racontait dans A Voix Nue. Il tentait alors toujours de comprendre ce qui avait déclenché un choc pour les spectateurs, ce "qui les a bouleversés et qui les a mis en fureur", jugeant "tout à fait extravagante" la réaction des spectateurs au festival de Cannes.

Un acteur politiquement engagé contre la mondialisation et l'abrutissement des masses

Dans ce même entretien, Michel Piccoli exprimait son inquiétude face à la vie politique : "Nous sommes abandonnés, la politique nous abandonne. Mais c'est beaucoup plus grave qu'on ne le croit." La mondialisation achète tout, pille les pays, "c'est une machine banquière, guerrière mondiale gigantesque" :

Il y a des machines qui nous endorment, qui savent nous endormir dans un bien-être du sport, de la farce, du pornographique : je parle de la  télévision qui "enconarde" le monde entier. [...] Nous sommes doublement manipulés par des fantômes gigantesques qui achètent les pays, qui vendent les pays et par la communication, la grande communication des télévisions qui nous endort dans le confort de l'achat. Plus vous achèterez, plus vous serez heureux. 

Car bien que discret, Michel Piccoli est un acteur engagé depuis le début de sa carrière, notamment dans son combat contre les extrêmes : il s'opposera toute sa vie au Front National. Il est notamment membre du Mouvement pour la paix, d'inspiration communiste. Il s'affiche cependant socialiste, en s'engageant d'abord aux côtés de François Mitterrand lors des élections présidentielles, avant de soutenir Ségolène Royal quelques années plus tard. 

Comédien et réalisateur

Au cours de sa carrière, le comédien remporte pas moins de quatre Césars du meilleur acteur (pour Une étrange affaire (1982), La Diagonale du fou (1985), Milou en mai (1991) et La Belle Noiseuse (1992)) mais est également récompensé du Molière du comédien à deux reprises, en 2006 et 2007, pour Le Roi Lear, mis en scène par André Engel. "J'avais passé l'âge de la coquetterie", précisait-il dans A Voix Nue, là où auparavant affirmait-il, il avait toujours cherché "à prendre des risques" au théâtre : 

Je ne sais toujours pas si c'est un métier, si c'est pas la farce d'un métier... Il faut être farceur pour être acteur, faut pas être solennel,  faut pas se dire qu'on est créateur, c'est pas vrai. On est créateur à deux, au moins avec l'auteur et aussi avec le metteur en scène, ça fait trois et aussi avec le partenaire, ça fait quatre.

A la fin des années 90, le comédien à l’impressionnante filmographie était à son tour passé derrière la caméra, s'étant toujours dit que cela devait être "être tellement plus passionnant d'être derrière que devant" :

Il faut être attentif et très fidèle à l'auteur, il faut être attentif au metteur en scène, créateur du spectacle, et il faut être très très attentif aux partenaires. On ne peut pas jouer comme si on était un grand solitaire cabot. Il faut attendre ce que le ou la partenaire va vous apporter, de façon à savoir de quelle manière vous allez pouvoir entrer dans son jeu et en même temps lui voler son jeu.

S'il regrettait que le théâtre soit "devenu, dans nos sociétés, un art destiné aux intelligents, et non pas aux populaires", lui se faisait un plaisir "d'être le haut-parleur de textes merveilleux" :

On ne devrait pas s'habituer à vivre, on devrait être étonné tous les  jours. (...) Mais moi je suis un peu étonné tous les jours quand même.  Il y a tous les jours quelque chose qui m'étonne.