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Mort de Pierre Péan : "Il était passionné par la vérité mais n'avait rien d'un moraliste"

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Pierre Péan le 13 janvier 1984 devant un exemplaire du Canard Enchaîné où il révélait le scandale des "avions renifleurs". L'un des nombreuses scoops au crédit du journaliste mort le 26 juillet 2019.
Pierre Péan le 13 janvier 1984 devant un exemplaire du Canard Enchaîné où il révélait le scandale des "avions renifleurs". L'un des nombreuses scoops au crédit du journaliste mort le 26 juillet 2019.
© AFP - Pierre Verdy

Entretien. Le journaliste Pierre Péan est mort jeudi soir à l'âge de 81 ans. Auteur de nombreux livres sur l'Afrique, les médias et la face cachée des personnalités politiques, son nom est associé aux révélations sur le passé trouble de François Mitterrand sous Vichy. Entretien avec l'auteur Laurent Ducastel.

Grande figure du journalisme d'enquête, Pierre Péan s'est éteint jeudi soir à Argenteuil. Auteur de nombreux ouvrages sur les dessous des médias et de la politique, il avait réalisé son coup de maître en 1994 avec son livre sur François Mitterrand, Une jeunesse française. Un pavé dans lequel il détaillait les ambiguïtés du chef de l'Etat sous l'Occupation. Pierre Péan avait aussi écrit sur Jacques Chirac, Bernard Kouchner ou Jean-Marie Le Pen. Il s'était également intéressé aux grands médias : TF1 et sa tentative ratée de faire élire Edouard Balladur à l'Elysée, Le Monde et son trio dirigeant de l'époque : Jean-Marie Colombani, Edwy Plenel et Alain Minc. Pierre Péan avait aussi travaillé au Canard Enchaîné où il avait révélé l'affaire des diamants de Bokassa en 1981 ou encore les avions renifleurs d'Elf en 1983.

2h 05

Salué par une grande partie de la profession et au-delà, Pierre Péan s'est tout de même attiré quelques inimitiés, notamment de ceux qui ont été l'objet de ses travaux. L'auteur rejetait le terme de journaliste d'investigation car il y voyait une dimension accusatoire mais ses méthodes ont été critiquées, parfois vigoureusement. Dans Noires fureurs, blancs menteurs publié en 2005, ses détracteurs dénonçaient un livre écrit "sur commande" pour dédouaner la France de ses responsabilités lors du génocide rwandais. Une polémique nationale avait aussi accompagné la publication de son enquête sur Bernard Kouchner, Pierre Péan ayant été accusé d'antisémitisme par Bernard-Henry Lévy, Philippe Val et le ministre lui-même.

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Entretien avec Laurent Ducastel, auteur et collaborateur de Pierre Péan pendant douze ans. Ils ont notamment écrit à quatre mains Jean Moulin : l'ultime mystère aux éditions Albin Michel en 2015.

Comment qualifiez-vous le style de Pierre Péan ?

Il avait un style simple et très "punchy", c'était quelqu’un qui avait beaucoup d’énergie, qui continuait à rouler à moto. Il continuait d'avoir 30 ans dans sa tête et avait encore de nombreux projets. C'était quelqu’un d’extrêmement calme, contrairement à moi. Lorsque je travaillais avec lui, c’était une leçon d’histoire ou de politique contemporaine. Mais il avait aussi toujours de nouvelles idées, de nouvelles informations. Il aimait aussi beaucoup débriefer et nous passions des heures à discuter, il était très à l'écoute des autres.

Quelle était sa méthode de travail ?

Il travaillait essentiellement avec le relationnel via un énorme carnet d’adresses mais toutes les informations qu'il publiait devaient être coupées et recoupées. Et parfois, cela pouvait mettre un temps infini. Il avait une information, il savait qu’elle était valable mais tant qu'il ne l’avait pas recoupée, il ne la sortait pas. Dans tous les livres où j’ai participé dans les coulisses : je le voyais à l’oeuvre. Et je savais qu’il avait des informations qui ne figuraient pas dans l'ouvrage parce qu'elles n'étaient pas vérifiées suffisamment. Tout ce qu’il disait était étayé ; ce qui lui permettait de gagner en justice quand il était attaqué, ce qui n’arrivait pas si souvent que ça finalement.

Vous parlez du temps : c'était un aspect important de son travail.

Le temps était important pour lui parce qu’il trouvait que notre époque allait trop vite. Il me le disait fréquemment : "le problème de notre époque, c’est la vitesse, les gens ne prennent plus le temps de réfléchir, d’analyser". Lui n'était pas du tout comme ça, il prenait son temps, il était très calme, posé, il réfléchissait, écoutait. Il avait une capacité d’analyse extrêmement grande.

Il faut aussi parler de son style d’écriture : ses livres se lisaient presque comme des polars.

Oui c’était délibéré, il aimait beaucoup le polar, il en lisait beaucoup et aimait que ses livres ressemblent à ça. La seule différence était que ses livres n’étaient pas de la fiction. Mais il faisait en sorte que justement, il y ait du temps, que les idées soient clairement énoncées. Il me disait : "un chapitre pour une idée" par exemple. Quitte parfois à entamer la narration avec de longues incises pour pouvoir placer une idée pleinement développée, et que cela ne nuise pas au récit en lui-même.

Des idées, des informations mais pas de leçon de morale ?

Non, jamais non. Il n'avait rien d'un moraliste. C’était quelqu’un qui avait des valeurs fortes, républicaines, qui aimait beaucoup la France et qui était avant tout au service de son pays. Et la grande différence avec Edwy Plenel, c’est que Pierre Péan pensait que tout ne pouvait pas être dit. Il a fait de nombreux scoops mais il y avait toujours un moment où il savait ne pas aller trop loin. Il était pour le secret défense par exemple pour certaines choses et estimait que l'Etat devait garder certains secrets, que la transparence n'avait pas que des bons côtés.

Dans la vie, c'était quelqu'un d’étonnant. Je ne sais pas si cela transparaît dans ses livres mais c’était quelqu'un qui avait la passion de la vérité. Quand il avait trouvé un sujet et qu’il avait trouvé une information, il s’animait. Il avait un sens de l’enquête et cette façon de dénicher des informations qui était juste extraordinaire. C'était quelqu'un d'étonnant et je l'aimais beaucoup