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Mort de Ruwen Ogien, penseur de la liberté

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Ruwen Ogien en 2012
Ruwen Ogien en 2012
© Getty - Foc Kan/WireImage

Le philosophe spécialiste d'éthique avait fait de la maladie, de ses représentations sociales et de la critique du "dolorisme" le sujet de son dernier essai.

Ruwen Ogien avait fait de son "cancer capricieux, chaotique" le point de départ de son dernier essai, Mes Mille et Une Nuits (Albin Michel), publié début 2017. Cette maladie qu'il décrivait comme une "bouffonnerie sociale" a fini par le tuer, le philosophe moral élève de Jacques Bouveresse en est mort ce jeudi après une vie marquée par la pensée de la liberté.

Jusqu'au bout, Ruwen Ogien aura lutté contre ce "dolorisme" qu'il critiquait dans son livre, décrivant la maladie comme tension entre un drame intime et une comédie sociale, refusant les injonctions morales faites au patient, assigné à la souffrance, à la quête intime voire à la résilience. Cet essai intime, original, mêle description du quotidien hâché par la douleur et analyse des relations mises en scène, faussées par la maladie. Avec, toujours, cet humour joyeux qui accompagne la réelle liberté. Il était l'invité de la Grande table en février dernier, pour l'un de ses derniers passages dans les médias.

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La maladie, entre drame intime et comédie sociale (La Grande Table)

33 min

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Philosophe libertaire

De la liberté, Ruwen Ogien avait fait l'objet de sa quête philosophique. Souvent défini comme libertaire, il a cherché dans nombre de ses ouvrages à imaginer comment l'individu pouvait échapper à la police morale. Il a construit ce qu'il a baptisé "l'éthique minimale", définie comme "ne pas nuire aux autres, rien de plus". Une éthique sans aucun devoir envers soi-même, une éthique nue, à vif, débarrassée de ce que tant de philosophes avaient ajouté, du souci de se préserver jusqu'au devoir de protéger autrui contre lui-même.

Corrosif, engagé, joyeux et suscitant un fort attachement de ceux qui le côtoyaient, Ruwen Ogien était, en toute logique, favorable à l'euthanasie, aux mères porteuses, à la PMA pour les couples homosexuels, à la légalisation de la drogue et opposé à toute morale, notamment la "laïque" prônée par Vincent Peillon lorsqu'il fut ministre de l'éducation… Toutes thèses défendues avec précision et logique dans ses ouvrages, sur la sexualité, l'amour, la honte, les paniques morales (La panique morale) jusqu'au La Vie, la Mort, l'Etat sur la bioéthique et ce livre final sur la maladie qui l'a emporté.

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Le parcours de Ruwen Ogien, comme son oeuvre, est atypique : né en Allemagne "un 24 décembre" dans une famille d'origine polonaise, il arrive en France après sa naissance en 1949. Il sera formé à Bruxelles, Tel-Aviv, Cambridge, Paris, à la Columbia University de New York et à Montréal. Il travaille tout d'abord comme anthropologue social, sur les questions d'immigration et de pauvreté. Sa thèse en philosophie est conduite par Jacques Bouveresse, et est publiée en 1993 sous le titre La faiblesse de la volonté.

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