Mouvements et familles de pensée. Avec Eugénie Bastié, Pierre Dardot et Christian Laval, Kenneth Roth...

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Mouvements et familles de pensée. Avec Eugénie Bastié, Pierre Dardot et Christian Laval, Kenneth Roth...

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Décroissants, écologistes, souverainistes, populistes : chaque chapelle idéologique croit-elle que le "monde d'après" sera le sien ?
Décroissants, écologistes, souverainistes, populistes : chaque chapelle idéologique croit-elle que le "monde d'après" sera le sien ?
© Getty - John Lund

La Revue de presse des idées. Souverainisme, féminisme, progressisme : quand les concepts en –isme du monde d’avant resurgissent dans le monde d’avec... pour commencer à penser le monde d’après.

Nous arrivons au terme de ce confinement inédit. Lundi, commencera le "déconfinement", d’après le plan établi par le gouvernement. Sans doute commencera alors une nouvelle ère pour les idées. Mais d’ores et déjà, la journaliste du Figaro Eugénie Bastié constate que "jamais dans l’histoire une rupture ne s’est pensée aussi intensément et immédiatement" :

La crise du coronavirus a été un formidable catalyseur de la vie intellectuelle, accentuant des clivages établis, accélérant des recompositions en cours, convertissant certains cœurs, voyant le retour de vieilles idées émigrés, ou bien la péremption de certaines qu’on croyait nouvelles.

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Six familles

Eugénie Bastié a donc exploré six familles de pensée face au virus, pour en prendre le pouls, du souverainisme à l’écologie en passant par la gauche radicale qui "croit son heure venue". 

Le libéralisme, malgré les accusations de toutes parts, "les banderilles des souverainistes, des populistes, des écologistes et des conservateurs" n’a pas dit son dernier mot. 

Le populisme sortira "probablement conforté de la défiance inoculée par l’impuissance des pouvoirs publics » même si "les populistes sont aussi fragilisés car les thématiques identitaires (islam, immigration) passent au second plan, derrière le champ économico-social [...] Les leaders populistes, Johnson, Trump, n’ont pas particulièrement brillé dans leur gestion de crise, et personne n’a vu dans Marine Le Pen le de Gaulle de la débâcle de 2020.

Reste le progressisme, que la journaliste donne pour mort. C’est le progressisme qui 

sort le plus affaibli de ce match des idées. Les thèmes habituels des Social Justice Warriors (SJW), le féminisme, l’obsession de la race et du genre, passent au second plan devant l’urgence sanitaire qui rétablit les priorités politiques. La parité vole en éclats sur les plateaux télés où se succèdent des mâles blancs urgentistes [...] Le virus, fléau d’un autre siècle paralysant en quelques jours l’Occident, vient frapper d’un démenti cinglant et définitif la Weltanschauung [conception du monde] progressiste, fondée sur l’ouverture à la mondialisation et l’émancipation des individus, l’avancement sans peur dans la modernité, qu’avait cru porter Emmanuel Macron. On attendait la «maximisation des possibles» et ce fut l’attestation dérogatoire de déplacement.

Alors, qui imposera son hégémonie culturelle ? 

On ne sait pas encore qui prendra les rênes et imposera son ‘’hégémonie culturelle’’ dans le ‘’monde d’après’’. Mais une chose est sûre : l’union nationale n’est pas pour demain dans la vie des idées. Eugénie Bastié, Le Figaro

Féminisme

À partir de là, tout est ouvert et discutable. 

Prenons le féminisme. Sur le site de The Conversation, Eliane Viennot, professeure émérite de littérature, se demande si la Covid-19 s’attaquerait aussi à la langue française :  "Pourquoi cette Une de Corse-Matin, le 12 avril, avec une quarantaine de visages féminins accompagnés de la manchette « On est avec eux » ? Pourquoi ces titres sur « nos héros » ? Pourquoi cette insistance, chez tant de journalistes, à camper sur « Bonjour à tous » ? Et pourquoi cet acharnement à parler du virus qui s’attaque à « l’homme », comme si les femmes étaient épargnées, comme si le mot « humain » n’existait pas depuis des siècles?" 

Pourtant, notre langue ne manque pas de ressources permettant de s’exprimer sans sexisme. L’auteure ne comprend pas dès lors pourquoi, alors que "Les femmes ont beau être 87 % d’infirmières, 91 % d’aides-soignantes, 97 % d’aides à domicile et d’aides ménagères, 76 % de caissières et de vendeuses, 73 % d’agentes d’entretien, c’est en suivant la règle qui veut que « le masculin l’emporte sur le féminin » qu’on nous parle de ces populations."

Preuve, s’il en était besoin que "l’idéologie selon laquelle le masculin est "le genre le plus noble", théorisée sous Richelieu et relookée sous la IIIe République, semble ces jours-ci devoir être respectée avec la même intransigeance que les ordres concernant le confinement" et que la "(re)conquête du terrain" n’est pas terminée pour le genre féminin. Un féminin qui, nous dit l’auteure, devra "se relever de cette crise", qui aura été, "aussi, celle d’une masculinité aiguë difficile à soigner – mais dont on connaît le remède : l’égalité."

Autre questionnement dans Libération cette fois, où l’auteure d’une thèse sur la culture médiatique néoféministe Anne Kaftal s’interroge sur le port du masque dans une tribune intitulée "Sois belle et masque-toi". À l’heure où les masques prolifèrent au coin des rues, de plus en plus d’initiatives fleurissent pour décliner cet accessoire sanitaire en nouvel accessoire de mode. L’occasion d’une nouvelle injonction de la beauté sur la femme ? Ou le masque va-t-il tous nous loger à la même enseigne, tous genres confondus ? 

Un certain type de discours médiatique, "aussi familier qu’il est problématique, encadre les pratiques de mode féminines depuis plusieurs décennies déjà, en mobilisant des arguments inspirés du féminisme pour stimuler l’économie de la consommation. La mode et le style sont ainsi vendus aux femmes comme des outils de pouvoir et de construction identitaire, alors qu’ils s’accordent suspicieusement avec les normes séculaires de la féminité ; et, sans surprise, ces messages ne ciblent que très rarement la population masculine, sans doute parce que les hommes savent, depuis longtemps déjà, qu’ils peuvent s’exprimer sans l’aide de leurs vêtements."

Serait-ce un moyen comme un autre de relancer l’économie ? 

Face à la menace de l’effondrement, convaincre les femmes qu’elles doivent consommer pour exister offre la sécurité d’une stratégie économique copieusement éprouvée. Faut-il donc se limiter au masque en papier pour prétendre être une femme libre ? La solution n’est évidemment pas si simple. D’abord, la mode n’est pas qu’une exploitation commerciale : pour l’instant, les masques en tissus sont majoritairement fabriqués par les utilisatrices elles-mêmes. Ensuite, si les femmes ont longtemps été réduites à leur apparence au sein de la société patriarcale, elles ont fait de la mode un lieu d’expertises et de plaisirs "spécifiquement féminins" qui méritent d’être reconnus et respectés comme tels, bien qu’ils soient devenus la cible d’une condescendance misogyne. Anne Kaftal, Libération

Souverainisme ou souveraineté ? 

Et qu’est-ce que la souveraineté nationale ? La question est posée dans Le Monde par le journaliste Nicolas Truong à Pierre Dardot et Christian Laval, respectivement philosophe et sociologue, qui publieront le 27 août Dominer, une grande "enquête sur la souveraineté de l’Etat en Occident", aux éditions La Découverte. La question a été soulevée, rappelle le journaliste en préambule de cet entretien, par le président de la République pour faire face à la crise sanitaire qui a affirmé vouloir "rebâtir notre souveraineté nationale et européenne". Les deux chercheurs sont catégoriques : "Emmanuel Macron ne s’est nullement « converti » pour autant à la souveraineté de l’Etat. Le "Jupiter" français s’en est toujours réclamé."

Ils rappellent que la contradiction a priori entre la souveraineté de l’Etat et le néolibéralisme "repose sur un contresens total : le néolibéralisme, dès sa naissance dans les années 1930, a prôné non la dissolution de l’Etat ou le laisser-faire, mais la mise en place d’un Etat fort capable d’imposer la "dépolitisation" de l’économie en soustrayant les règles du droit privé au champ de la délibération publique et au jeu électoral."

Sur les tentations à droite comme à gauche de souverainisme et de protectionnisme, Dardot et Laval pensent que "toute la question est de savoir si la gauche sera un jour capable de surmonter la limite étatico-nationale pour affronter les questions globales qui se posent à l’humanité. Etant donné son inertie intellectuelle et ses réflexes nationalistes, il est permis de douter que, dans ses formes actuelles, elle y parvienne. Pour se montrer à la hauteur, il lui faudrait devenir elle-même une gauche globale. Ce qui, en revanche, n’est pas douteux, c’est qu’aucune souveraineté d’Etat au monde ne permettra de prévenir, outre le retour de pandémies, la catastrophe climatique et la dégradation de la biodiversité."

Eux préfèrent croire en une "transnationalisation des pratiques", seule à même d’instituer la santé ou le climat comme "commun mondial". 

Car aux yeux des deux animateurs du groupe d’études et de recherche Question Marx, le seul espoir possible à leurs yeux tient dans "la réinvention d’une "politique du monde", selon la belle formule du philosophe Etienne Tassin. 

Nous l’appelons "cosmopolitique du commun" pour souligner que cette politique doit viser l’institution du monde comme commun. Tout tient en effet à la capacité des citoyens de se ressaisir des décisions sur leur propre vie. Il n’est qu’une voie pour y parvenir, l’expérimentation de la démocratie à tous les échelons, du plus local au plus global, par la création et la multiplication d’institutions nouvelles, celles des communs, qui ont pour caractéristiques de faire prévaloir les droits d’usage, le respect des milieux de vie, les règles les plus strictes de la codélibération et de la codécision. Les ZAD, les fablabs, les Amap, les coopératives de production, de consommation ou d’habitants, enfin les expériences innombrables, souvent liées à des luttes locales, ouvrent la voie à une démocratie délibérative et conflictuelle, mise en œuvre par les acteurs eux-mêmes.

Et eux voient comme un signe encourageant la multiplication des formules "Vivre autrement", "ne pas recommencer comme avant", "penser le monde d’après", qui expriment cette imagination aujourd’hui comme jamais.

La Grande table (2ème partie)
33 min

Progressisme

Quant au "progressisme", il ne semble pas être mort pour tout le monde. En témoigne par exemple  la tribune dans le Washington Post du procureur général américain Kenneth Roth qui s’inquiète des mesures restreignant les libertés individuelles et collectives prise dans le lutte contre la Covid-19. À tous les –ismes qui ont resurgi à l’aune de cette crise, on aurait pu ajouter ce que d’aucuns ont appelé "le droit de l’hommisme". Or, "c_e n’est qu’en protégeant les droits de l’homme que nous pouvons battre le virus"  _écrit Kenneth Roth, également directeur exécutif de l'ONG Human Rights Watch.

Le Temps du débat
40 min

La crise ne doit pas être un prétexte pour réduire les libertés fondamentales, faire taire les opposants, et intensifier la surveillance : "Pas seulement pour des questions de principes, mais aussi par simple pragmatisme, ajoute le procureur, qui liste ses arguments. Une bonne politique de santé publique, par exemple, requiert un accès libre à une information de qualité pour permettre une réponse rapide aux menaces. Les premières semaines de la pandémie en Chine illustrent le danger de la limitation de la liberté de parole. Imprégné par la doctrine que rien ne devait ternir l’image du Président Xi Jinping, les autorités chinoises ont d’abord censuré plutôt qu’écouté les médecins de Wuhan qui les alertaient sur l’arrivée d’un nouveau virus, ce qui a permis, d’une certaine manière, l’expansion du virus dans le monde. La censure tue." 

De la même manière, pour le procureur général américain_,_ permettre un accès égal à tous à la santé évite de créer des marges sociales, ethniques, raciales, qui se transformeraient vite en "foyers d’infections" :

L’abus des mesures d’urgence, comme sont tentés de le faire Jair Bolsonaro au Brésil, Donald Trump ou Abdel Fattah Al-Sissi en Egypte, mettent en péril la santé publique [...] En fin de compte, ceux qui traitent les droits de l'homme comme un obstacle à la santé publique font les choses à l’envers. Le respect des droits de l'homme n'est pas seulement la bonne chose à faire. Il est également essentiel que les gouvernements protègent la santé publique plutôt que leur propre maîtrise du pouvoir. Kenneth Roth Washington Post 

"Résilientisme"?

Enfin, il y a un mot qui échappe encore (mais pour combien de temps ?) à son "ismisation", c’est le mot de "résilience" dont le journaliste Rémi Noyon retrace l’histoire dans L’Obs.

C’est en rentrant des Etats Unis en 1936 que Paul Claudel butte sur un mot qu’il tente de traduire, mais dont il ne trouve pas de pareil en France : “Resiliency”, un mot qui décrit pour l’écrivain "le tempérament américain" et qui "unit les qualités d’élasticité, de ressort, de ressources et de bonne humeur". 

"Aujourd’hui, remarque le journaliste_, ces hésitations prêteraient à sourire,_ tant le terme a inondé les manuels de développement personnel, le discours des écologistes qui l’utilisent pour décrire l'adaptabilité de la nature, les sciences managériales qui entendent par résilience de maintenir le même niveau de productivité quelque soit les conditions, et in fine, les politiques : "C’est Ségolène Royal qui publie un livre manifeste titré Résilience française. C’est Emmanuel Macron qui nous encourage à “retrouver” la “résilience” qui peut nous permettre de “faire face aux crises à venir”.

Pour la sociologue israélienne Eva Illouz que Rémi Noyon a interrogée, "la résilience permet de “maintenir des hiérarchies implicites, de légitimer les idéologies dominantes et les exigences des employeurs". 

Alors faut-il laisser tomber le terme ?  Pour le directeur de recherche au CNRS Raphaël Mathevet, le terme est intéressant dans la mesure où "les défenseurs de l’idée de résilience ont inclus les questions d’inégalité et d’injustice dans leurs modélisations. Ainsi, dans le cas du Covid-19, la résilience à la sauce Macron perpétuerait le système en renforçant sa sécurité sanitaire, tandis que la résilience façon écolo profiterait du tumulte pour transformer en profondeur notre société". Et Rémi Noyon se demande si, "après liberté, laïcité ou progrès, résilience n’est pas en train d’accéder à l’Olympe sémantique des concepts que l’on s’arrache pour changer la société..."

Références