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Municipales 2020 : "Un bon maire, on le garde !"

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Au 100e congrès des maires, fin 2017.
Au 100e congrès des maires, fin 2017.
© AFP - Jacques Demarthon

Près de neuf maires sur dix ont été élus au premier tour des élections municipales le 15 mars dernier, dont deux tiers sont des maires sortants. Une très grande majorité d’entre eux sont des hommes.

On évoque une nouvelle convocation des électeurs en juin prochain en raison de la crise sanitaire due à la pandémie de coronavirus, mais on peut d’ores et déjà faire ce constat que dans bien des cas, il n’y aura pas de second tour. Dans près de neuf communes sur 10, les élections municipales de 2020 appartiennent au passé. Un peu plus de 30 000 conseils municipaux sur 35 000 ont été élus au premier tour. 

La prime aux maires sortants s’est exprimée massivement à l’occasion de ce scrutin

Il reste précisément 4 771 communes où il sera nécessaire d’organiser un second tour de scrutin. Parmi elles, 3 336 sont des communes de moins de 1 000 habitants où le futur conseil municipal est incomplet étant donné que les électeurs ont la liberté de rayer des noms sur la liste qu’ils glissent dans l’urne.

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A l’occasion de ce scrutin municipal, plus encore que lors des précédents, s’est manifestée une forte prime aux maires sortants. Un phénomène résumé en ces termes par Jean-Baptiste Forray, journaliste à l’hebdomadaire La Gazette Des Communes, "un bon maire, aujourd’hui, on le garde !".

Dans les petites communes, le maire est le "chef du village" comme sous la IIIe République

On dénombre encore en France près de 18 000 communes de moins de 500 habitants. Et dans ces communes, le maire représente, aujourd’hui encore, le "chef du village" tel qu’il est apparu au XIXe siècle.

L’attachement de la population à cette figure tutélaire y est viscéral, explique Jean-Baptiste Forray, journaliste à l’hebdomadaire La Gazette Des Communes. En témoigne la participation particulièrement élevée dans ces villages le 15 mars dernier. Malgré la menace pandémique du coronavirus, 64% des électeurs sont allés voter :

Jean-Baptiste Forray, journaliste à l'hebdomadaire La Gazette Des Communes : "Dans les petites communes, il y a un attachement viscéral à la figure du maire."

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Dans beaucoup de ces communes, on trouve des maires historiques qui enchaînent les mandats. C’est le cas de Paul Girod, élu la première fois en 1958 à Droizy, dans l’Aisne, un village près de Soissons qui compte aujourd’hui 73 habitants. 

Paul Girod maire de Droizy (Aisne) depuis 1958 - devant sa mairie, en janvier 2020
Paul Girod maire de Droizy (Aisne) depuis 1958 - devant sa mairie, en janvier 2020
© Radio France - Sébastien Baer

A 88 ans, il a été réélu pour un douzième mandat avec plus de 95% des voix. "Il n’y a personne pour prendre la relève, c’est pour ça que j’y retourne", explique celui qui a aussi exercé les mandats de sénateur et de président du Conseil Général de l’Aisne.

La première fois que j’ai été élu, reprend-il, je n’étais même pas candidat. On a voté pour moi parce que j’étais le plus gros cultivateur du coin. C’est d’ailleurs un problème d’avoir supprimer, depuis 2014, dans nos villages, la possibilité d’être élu sans être candidat. Cela freine les vocations. Auparavant, quelqu’un qui n’avait pas imaginé se présenter était flatté de se trouver propulsé conseiller municipal sans avoir rien demandé. Et du coup, il acceptait son mandat, bon gré, mal gré. Cela permettait de détecter et de former les potentiels successeurs. Aujourd’hui, c’est plus compliqué…                                              
Paul Girod

Et puis le mandat de maire s’est "complexifié", comme dit Paul Girod. A cause d’une administration de plus en plus exigeante et de plus en plus tatillonne. "Vous savez ce qu’on dit chez nous ? reprend l’édile de 88 ans : il y a une compétition entre le préfet et la poule pondeuse__. Et la plupart du temps, c’est le préfet qui gagne, il pond au minimum trois circulaires par jour." Malgré tout, il reste des bons côtés, et notamment la "satisfaction de se sentir pas complètement inutile."

Dans les plus grandes villes, la prime aux sortants a profité aux barons locaux, habitués du premier tour

Dans les villes moyennes et les grandes villes, une vraie compétition s’organise pour prendre les rênes de la ville. Et c’est là que devra être organisé le plus grand nombre de seconds tours. Avec parfois quatre, cinq, voire six listes en capacité de se maintenir, comme par exemple à Bergerac (24) ou à Biarritz (64).

Dans un certain nombre de cas, cependant, des "barons locaux" sont plébiscités par les électeurs. A Toulon, dans le Var, par exemple, Hubert Falco, le maire LR sortant, ancien sénateur et ancien ministre, a été réélu sans peine face à ses adversaires le 15 mars avec 61% des voix. A 72 ans, il part donc pour un quatrième mandat, et depuis son arrivée à la mairie de Toulon en 2001, c’est la troisième fois qu’il est élu dès le premier tour.

Deux barons des Hauts-de-Seine sont eux aussi facilement réélus, comme à leur habitude. A Puteaux, la liste LR menée par la maire sortante Joëlle Ceccaldi-Raynaud emporte 65% des suffrages. Celle d’André Santini (UDI) à Issy-les-Moulineaux dépasse les 60%. "On disait que c’était le combat de trop pour le vieux", ironise l’homme de bientôt 80 ans, maire depuis 40 ans, en se frottant les mains d’un si bon score. 

André Santini, maire d'Issy-Les-Moulineaux (photo de 2008)
André Santini, maire d'Issy-Les-Moulineaux (photo de 2008)
© AFP - François Guillot

"Ce titre est remis en jeu à chaque élection, et on gagne au premier tour à chaque fois depuis 1983, c’est pas mal", trouve André Santini pour qui les résultats démontrent qu’il est "en phase avec sa population". L’élu souligne encore que ce passage dès le premier tour lui offre "une très grande majorité au conseil municipal, ce qui permet d’estampiller tout le chemin parcouru d’un fort taux de validation et de créer une formidable dynamique".   

Pour André Santini, maire réélu d'Issy-Les-Moulineaux : "Les (électeurs) ont été fidèles parce que reconnaissants"

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En Seine-et-Marne, à Meaux, l’ancien ministre LR Jean-François Copé est encore plus largement plébiscité. Sa liste s’offre 76% des voix et passe donc dès le premier tour. "La seule fois où je n’ai pas été élu au premier tour, se rappelle d’ailleurs le maire, c’est la première, en 1995." 

Etre élu dès le premier tour, c'est encore plus engageant. Jean-François Copé

Pour l’ancien secrétaire général de l’UMP, c’est avant tout "très engageant", mais c’est aussi le résultat d’une "alchimie complexe qui a trait à la cohérence de la parole donnée, la clarté des engagements pris et les résultats obtenus" dans sa ville. 

Il explique également ses très bons scores par son positionnement dans la campagne. "On a démarré dès le mois d’août, et j’ai appliqué le principe que m’a enseigné Jacques Chirac : quand on court pour une réélection, c’est comme si c’était la première élection. J’ai donc passé beaucoup de temps sur le terrain, comme si c’était la première fois, nous avons fait comme si nous étions challengers et je pense que c’est ça qui a joué", analyse le maire de Meaux. 

Il rappelle, en précisant qu’il sait de quoi il parle, "qu’en démocratie, on est toujours sur un siège éjectable" et met enfin en avant la "relation de proximité" construite avec ses administrés pour expliquer son succès dans les urnes.

Jean-François Copé, maire réélu de Meaux : "En démocratie, on est toujours sur un siège éjectable"

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Cette relation très personnelle se rapproche du "clientélisme" pour Jérôme Sainte-Marie. "Cela n’a rien de péjoratif dans ma bouche", précise immédiatement le politologue et président de PollingVox.

La fonction municipale s’est progressivement dépolitisée, mais dans le même temps, les services individuels rendus par le maire restent toujours très importants en terme d’emploi, de logement, de présence à un événement. Cela crée des fidélités qui résistent au temps et aux alternances, cela permet au maire d’apparaître comme la figure paternelle du lieu. Jérôme Sainte-Marie

Ce qu’il met en avant n’est "pas un clientélisme mafieux__". C’est au contraire "un travail de terrain que seul le maire en place peut effectuer et qui entretient des clientèles : les gens se disent que le maire a protégé l’emploi d’untel, sauvé l’usine ou la gendarmerie de la ville, préservé les petits commerces du centre-ville, réussi à drainer des fonds… et que, dès lors, perdre ce maire, c’est risquer de remettre cela en cause".

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Cela joue d’autant plus, selon le politologue, lorsque l’abstention est forte, comme cela a été le cas le 15 mars 2020. "Quand le corps électoral réellement mobilisé est beaucoup plus réduit que ce qu’il devrait être, ce sont ceux qui ont un intérêt pratique au maintien de l’équipe sortante qui se mobilisent le plus", souligne Jérôme Sainte-Marie. 

Il rappelle aussi que "quand vous êtes maire, vous avez une équipe, des salariés, vous mobilisez tout le monde pour l’élection, et quand vous pouvez être élu avec quelques milliers de voix seulement, c’est plus facile parce que les réseaux clientélistes vont peser beaucoup plus que s’ils étaient noyés dans une participation massive".  

Ce phénomène, André Santini ne le nie pas. "On travaille beaucoup, je ne prends ni samedi, ni dimanche, ni vacances et c’est vrai que je suis présent à la plupart des spectacles", reconnaît le maire d’Issy-les-Moulineaux. "Quand vous êtes capable d’être sur le terrain, d’écouter les petites gens, de détruire des HLM pour reloger les gens dans de bonnes conditions, c’est de l’humanisme territorial, et les gens trouvent cela formidable parce qu’ils n’y croyaient pas au départ", explique encore André Santini qui met également en avant l’organisation régulière de "réunions en présence des ingénieurs des chantiers" pour détailler ce qu’ils font dans la ville :

Tout ça, c’est du pointillisme. On peut l’appeler clientélisme si vous voulez, mais pour faire régulièrement plus de 60% dans les urnes, il faut quand même faire beaucoup de pointillisme. André Santini

Jean-François Copé, maire de Meaux, en 2016
Jean-François Copé, maire de Meaux, en 2016
© AFP - Thomas Samson

Pour Jean-François Copé, en revanche, rien que l’emploi du terme "clientélisme" ne convient pas. Quoi qu’on en dise, pour le maire de Meaux, c’est un "mot péjoratif, négatif, voire insultant, et c’est exactement l’inverse de ce qui se passe, on n’est pas dans une logique de clientèle qui a pu se pratiquer dans certaines villes ou certains partis politiques", selon l’ancien ministre qui assure avoir "toujours veillé à dissocier complètement le traitement des personnes qui viennent vous demander de l’aide de tout engagement". Ce ténor de la droite s'appuie plutôt sur ce qu'il considère être "le rôle du maire au sens républicain : aider ceux qui souffrent, d’où qu’ils viennent et quels qu’ils soient ; et quand vous arrivez à débloquer des problèmes que le citoyen n’arrive pas toujours à régler, alors il se dit qu’il y a en vous une forme de générosité, d’attention, d’écoute, qui fait la différence ; ce n’est pas une question d’être redevable ou pas".

Ces réélections systématiques ou très régulières au premier tour ne dépendent pas des étiquettes politiques pour Jérôme Sainte-Marie. "Il y a longtemps eu un communisme municipal qui répondait aux mêmes logiques", relève le politologue. 

Mais il dépeint tout de même une situation un peu particulière pour les municipalités dites d’extrême droite. Prenant le cas de Béziers, dans l’Hérault, où le maire sortant soutenu par le Rassemblement national, Robert Ménard, s’empare cette fois de plus de 68% des voix, il explique que "l’ethnicisation du vote est telle que l’alternance devient très difficile : ce sont les Européens contre les autres et c’est donc une autre façon de construire l’identité locale autour du maire, de la construire par la radicalisation du sujet et la communautarisation. La communauté majoritaire vote contre une autre communauté et cela revient donc à une forme de communautarisation du vote", selon le président de PollingVox. Jérôme Sainte-Marie nuance tout de même l’ensemble de son propos en assurant qu’il ne faut pas tirer trop de conclusions du scrutin du 15 mars tant les conditions de sa tenue en pleine crise du coronavirus ont été "aberrantes".

Le vote dans les villes « symboles » ou « emblématiques », une spécificité ? 

Dans les villes « symboles » du pays, l’identité singulière que confère la spécificité locale semble générer, de la part des électeurs, la volonté de mettre en place ou de conserver un maire « emblématique », qui incarne véritablement la commune.

C’est ce que semble, par exemple, indiquer le résultat du premier tour de scrutin au Mont-Saint-Michel (Manche). Les habitants ont montré "leur attachement" à leur commune raconte le nouveau maire Jacques Bono, directeur en ressources humaines. A 59 ans, il a été élu pour son premier mandat avec 89,2% des voix et un taux de participation record de 82% ! "Nous sommes maintenant tenus à nos engagements et parmi ceux-ci la conservation de notre indépendance budgétaire", explique-t-il.

Jacques Bono estime en effet que son village de 30 habitants est le grand perdant du développement touristique. "Aujourd’hui, nous ne sommes qu’un centre de coût avec nos 29 fiches de paie pendant la saison touristique. Il nous faut livrer les commerçants, sécuriser la commune et assurer le balayage à la main car les machines ne passent pas dans les ruelles." C’est pourquoi il demande un pourcentage de la marque Mont-Saint-Michel en cours de validation à l’INPI (institut national de la propriété intellectuelle). 

Jacques Bono compte également affirmer la place des habitants dans le nouvel EPIC, cet établissement public national instauré il y a quelques semaines et censé harmoniser la gestion du site. "Il n’est pas question de subir un rouleau compresseur comme à Chambord où le maire considère avoir perdu ses prérogatives ces dernières années."  

A Saint-Etienne-du-Rouvray, 29 000 habitants, en Seine-Maritime, où s’est déroulé un attentat terroriste en 2016, la volonté de conserver le maire en place s’est exprimée massivement. Son maire sortant, le communiste Joachim Moyse, a été réélu avec 78,94% des voix. Une élection dont il garde un goût amer car l’abstention s’est élevée à 70% mais qui lui permet dès à présent d’être à pied d’œuvre dans la crise du coronavirus.

Joachim Moyse, maire de St-Etienne-Du-Rouvray, en juillet 2017
Joachim Moyse, maire de St-Etienne-Du-Rouvray, en juillet 2017
© AFP - Damien Meyer

Joachim Moyse, maire réélu de Saint-Etienne-Du-Rouvray : "L'abstention laisse un goût amer."

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Après la crise, Joachim Moyse se sentira également légitime pour entreprendre son programme et notamment répondre à la démographie en hausse de sa commune :

Nous avons le projet de construire un groupe scolaire important pour 12 millions d’euros et nous allons investir dans l’accès à la culture pour tous en construisant une médiathèque municipale pour 10 millions d’euros.

Sur la terre du général de Gaulle, à Colombey-les-Deux-Églises en Haute Marne, un enfant du village, Pascal Babouot, 62 ans, a été réélu pour la sixième fois. 88% des habitants ont voté pour ce chef d’entreprise. Il a même augmenté son résultat par rapport à 2014 dans un contexte de forte participation (75%). "C’est très appréciable", précise-t-il, "ça m’offre une cohérence remarquable et toute l’énergie peut être consacrée à la réalisation des projets. Nous ne nous battons pas"

Pascal Babouot en profitera pour affirmer sa nouvelle priorité : la transition écologique. Le groupe scolaire de Colombey et des neuf villages alentours sera rénové énergétiquement pour 300 000 euros. Il s’agira aussi de prendre soin des 1 000 hectares de forêts touchés par de nouveaux prédateurs et maladies. "Nous cherchons de nouveaux modes d’exploitation respectueux de la ressource." 

Le maire reste très souvent un homme

Malgré la parité obligatoire dans la composition des listes électorales, le poste de maire peine à se féminiser. Ce sont en très grande majorité des hommes qui figuraient en tête de liste le 15 mars dernier. Et si cette prééminence de liste est respectée, comme il est très probable que ce sera le cas lors de l’installation des conseils municipaux et lors de la désignation du premier magistrat, on retrouvera un homme à la tête de la commune dans plus de 80% des cas.

Lors de ce premier tour des élections municipales, 8 500 communes de plus de 1 000 habitants ont élu leur conseil municipal au premier tour. Et on ne compte que 18,6% de femmes en première place sur les listes victorieuses.

Pourtant, la féminisation du mandat de maire progresse dans un certain nombre de communes. A Trélivan, par exemple, commune de 2 900 habitants dans les Côtes-d’Armor, c’est une femme, Suzanne Lebreton, qui va prochainement succéder au maire sortant, Claude Le Borgne, qui ne se représentait pas. 

Ma candidature en tête de liste s’est faite sans difficulté, j’étais déjà adjointe aux finances et à la petite enfance depuis 2001. Et il n’y avait personne d’autre pour prendre cette responsabilité. » Suzanne Lebreton

Elle se dit "consciente" que ce ne sera "peut-être pas toujours facile" d’assumer certaines décisions. "Par exemple quand il faudra décider de réaliser des travaux de voiries ou de lancer un chantier, je m’attends à ce qu’on me dise : 'Vous n’y connaissez rien !' "

Mais "une chose va l(m)’aider" : comme elle était tête de liste, que la loi faisait obligation d’avoir une parité entre hommes et femmes et qu’il y avait 23 élus à désigner, "il y aura désormais plus de femmes que d’hommes au conseil municipal de Trélivan". 

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