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Musée du Louvre-Lens : dix ans et un bilan contrasté

Le concept de l'architecte japonaise Kazuyo Sejima (agence SANAA) repose sur la sobriété et la transparence.
Le concept de l'architecte japonaise Kazuyo Sejima (agence SANAA) repose sur la sobriété et la transparence.
© Radio France - François Cortade

Fin 2012, le Louvre ouvrait aussi ses portes à Lens. Son objectif : relancer l’économie d’une région meurtrie par le déclin de la mine et permettre aux classes populaires d’accéder à la culture. Si un essor économique commence à se faire ressentir, tous les Lensois ne sont pas encore au rendez-vous.

“Ce qui est particulier ici, c’est qu’on peut faire le tour en peu de temps. Au Louvre à Paris, il vous faut deux semaines. Ici, c’est une heure”, se réjouit Hans, retraité, venu avec sa femme Cécile des Pays-Bas pour passer des vacances dans la région. “On est venu faire du golf, mais comme il fait moche, on a voulu visiter le musée. On a entendu qu’il était sublime - et c’est le cas !”, ajoute-t-elle.

Hans et Cécile, touristes venus des Pays-Bas

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L'exposition permanente du musée du Louvre à Lens. La galerie du temps.
L'exposition permanente du musée du Louvre à Lens. La galerie du temps.
© François Cortade/Radio France - François Cortade

Il y a dix ans, au micro de France Culture, Marlène Virey, de l’Office de tourisme de Lens, espérait que des touristes souhaitent passer un week-end dans l'ancienne ville ouvrière. C’est devenu une réalité : depuis 2012, le nombre de nuitées a augmenté de 20 %. Lens dispose désormais de plus de 1 200 lits, plusieurs hôtels ont ouvert, dont un 4 étoiles dans un ancien coron. Et d’autres sont prévus, notamment un hôtel à prix moyens dans l’ancien théâtre, puis cinéma, art-déco Apollo en face de la gare. “Si des grands groupes investissent à Lens, remarque Marlène Virey, c’est qu’il y a une activité économique”. Aujourd’hui, le panier de dépenses d’un visiteur s’élève à 119 euros en moyenne.

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Marlène Virey, Office de tourisme de Lens

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"L'ouverture du Louvre-Lens a modifié la donne en termes de visitorat et aujourd'hui, on a des visiteurs qui viennent passer un week-end à Lens. On a eu un développement assez exponentiel des hébergements. Et nous également des habitants qui, à travers leur tradition d'hospitalité, ont ouvert des chambres d'hôtes et des meublés de tourisme. Cela reste le moteur, la principale source de motivation de venue sur ce territoire."

Marlène Virey travaille à l'Office du tourisme de Lens depuis plus de dix ans. Ici, le 6 avril 2022.
Marlène Virey travaille à l'Office du tourisme de Lens depuis plus de dix ans. Ici, le 6 avril 2022.
© Radio France - Niklas Mönch

Toutefois, un rapport de la  Chambre Régionale des Comptes (CRC), paru l’an dernier, critique la faible part de visiteurs étrangers. En 2019, année de référence pré-Covid, ils ne représentaient que 14 % des entrées. Il y a dix ans, l’objectif était fixé à presqu’un tiers. “Mais les objectifs étaient peut-être fixés trop haut”, tempère Frédéric Advielle, Président de la CRC.

Mais selon Gilles Huchette, directeur délégué à l’innovation et l’action territoriale au Pôle Métropolitain de l’Artois, l’impact du Louvre-Lens va même au-delà du tourisme. En dix ans, le chômage dans la zone d’emploi de Lens a chuté de 5,7 % et se retrouve désormais à 11 %. “Le territoire a créé plus de 6 100 emplois privés nets. Il a une dynamique de croissance qui reste dans la moyenne régionale. Mais il faut se remettre dans le contexte il y a dix ans, où on était en queue de peloton sur ce sujet-là”.

Des chiffres peu transparents

Au premier regard, les chiffres semblent convaincants : une fréquentation entre 435 000 visites par an (2015) et 530 000 visites (2019) par an, 250 000 habitants de Lens accueillis depuis l’ouverture et un public constitué de 23 % d’ouvriers et employés. Mais le diable se cache dans les détails.

Le rapport de la CRC pointe la méthodologie du recensement de la fréquentation : “[…] une personne qui visiterait, le même jour, la Galerie du Temps et le Pavillon de verre d’un côté et l’exposition temporaire de l’autre, serait comptée comme deux visiteurs ce jour-là. Ainsi, parmi les 533 170 visiteurs en 2019, certains sont, en réalité, comptés deux fois le même jour”.

Concernant les visites des Lensois, il ne s’agit pas de visites uniques. Possible donc, qu’une même personne s’y soit rendue plusieurs fois. Puis, le musée ne fait pas de distinction entre ouvriers et employés dans ses statistiques. Il ne livre par ailleurs pas de définition de ces deux catégories socioprofessionnelles. De manière plus générale, on peut effectivement remettre en question la pertinence des enquêtes barométriques sur lesquelles se basent les chiffres. Ces enquêtes sont réalisées d'après la communication de l’établissement par “L’Observatoire des publics (1 personne dédiée au sein du musée) tout au long de l’année à raison de 30 questionnaires administrés par semaine aux visiteurs (publics individuels, de plus de 16 ans) par l’équipe d’accueil”.

L’effet Bilbao ? Non merci !

“Lens attend son effet Bilbao”, pouvait-on lire par exemple il y a dix ans dans Le Figaro, mais pas seulement. Au début des années 2000, le ministre de la Culture de l’époque, Jean-Jacques Aillagon, souhaite décentraliser les grands établissements parisiens, tels que le Centre Pompidou ou le Louvre. Le Centre Pompidou ouvre ainsi en 2010 à Metz et deux ans plus tard, fin 2012, l’antenne du Louvre à Lens. La Chambre Régionale des Comptes (CRC) estime ses retombées économiques depuis l'ouverture à 191,3 millions d’euros. Une somme sans doute remarquable pour ce territoire, mais loin d’un effet dit Bilbao (L'arrivée du musée Guggenheim à Bilbao est le symbole de l'essor de l'ancienne ville industrielle en Espagne, ndlr). “Ce n’est pas notre démarche", tient à préciser Marie Lavandier, la directrice du Louvre-Lens depuis 2017.

Ici, c’est un projet à la française qui se distingue du projet à Bilbao. Rappelons-le, ce dernier est fondé sur l’implantation d’une marque américaine. Le pari du Louvre-Lens, c’est un ancrage local, une venue des plus belles collections du monde pour redonner de la fierté à ce territoire. On ne voulait pas plaquer sur un territoire meurtri quelque chose qui vient de l’extérieur, comme si ce territoire n’avait aucune valeur, aucune capacité de redressement en soi.

Bref, le Louvre-Lens se veut “un projet muséal engagé au cœur d’un territoire”.

Créer un lien avec la population locale

Juste en face du Louvre-Lens, dans une maison mitoyenne en briques rouges, se trouve le bistro “Chez Cathy”. La décoration rend hommage au passé minier de la région, un casque, des photos d’un chevalement et d’une “gueule noire” sont soigneusement exposés sur le rebord derrière le comptoir. Au menu : des frites aux sauces variées, de la bière et des plats classiques de la région. Marie Dubois, gérante, originaire de Lens, estime que “même pas 10 %” de son entourage a franchi le seuil du musée. “Si je vais au-delà, ce serait mentir. J’ai deux clientes, elles y vont toujours. Mais ce n’est pas le cas de tout le monde”.

Marie Dubois, gérante du bistrot "Chez Cathy"

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Par exemple Mathias, son cuisinier, n’a jamais mis les pieds au Louvre, dont il aperçoit la façade argentée à travers la vitre du compartiment friterie, évidemment intégré au restaurant. “La culture et l’histoire, ce n’est pas mon truc”, admet-il. “Ma fille y est allée avec l’école, elle a bien aimé”.

Marie Dubois, gérante du bistrot "Chez Cathy" qui se trouve en face du Louvre-Lens.
Marie Dubois, gérante du bistrot "Chez Cathy" qui se trouve en face du Louvre-Lens.
© Radio France - Niklas Mönch

Les jeunes semblent effectivement s’approprier le lieu. Un visiteur sur quatre a moins de 26 ans. Et avec plus de 600 000 élèves en dix ans, l’objectif de créer une génération Louvre-Lens est en bonne voie. À titre d’exemple : Alexandre et Liona, 18 et 17 ans. “Moi, je venais à l’époque avec le collège, se souvient Alexandre. Et là, on avait pas grand chose à faire. Pourquoi pas un petit tour au Louvre ?”. “On est venu sur un coup de tête. Ça s'est décidé cinq minutes avant de venir”, sourit sa copine.

Alexandre et Liona, 18 et 17 ans. Ils viennent de Souchez et Liévin, deux communes à côté de Lens.
Alexandre et Liona, 18 et 17 ans. Ils viennent de Souchez et Liévin, deux communes à côté de Lens.
© Radio France - Niklas Mönch

La volonté de séduire les classes populaires est là. Des partenariats avec Pôle emploi et des associations, des événements autour et à l’occasion des expositions. Il y a eu aussi des expositions sur, par exemple, le très célèbre club de foot RC Lens ou la Pologne, dont sont originaires beaucoup de familles dans le bassin minier.

Toutefois, la programmation reste souvent pas assez adaptée au public populaire de Lens, estime Laurence Zaderatzky, présidente de l’association d’éducation populaire “Culture et Liberté”, basée dans le quartier prioritaire de Grande Résidence, dans le Nord de Lens. Selon les derniers chiffres de l'INSEE, seulement 4 % des près de 30 000 Lensois sont cadres ou exercent des professions intellectuelles supérieures. Même si Laurence Zaderatzky salue et reconnaît les efforts du Louvre-Lens d’intégrer la population locale, elle pense que le chemin est encore long.

Parfois les gens ne s’autorisent pas à pousser la porte pensant que les musées ne sont pas faits pour eux. On a une culture qui pose des hiérarchies entre les ‘grands savoirs’ qui seraient dans les musées et puis les savoirs plus populaires qui sont dans la vie de tous les jours. Dans les musées, la vie de tous les jours est une espèce d’identification. C’est vrai qu’on voit [aujourd’hui] plutôt des œuvres d’art qui étaient au niveau des rois et des reines, ce qui fait qu’on se dit ce sont des choses qui ne me concernent pas, dont je ne me sens pas proche.

Jean-Michel Tobelem, professeur associé à l’Université Paris 1 Sorbonne, et auteur du livre La culture pour tous (Fondation Jean Jaurès, 2016), va dans le même sens. “Est-ce que la façon dont se présente le Louvre-Lens actuellement, dans ces différentes composantes, est la plus à même de faire venir ce public très populaire ?”. Selon lui, il y a trois points d’amélioration : repenser l’atmosphère, la médiation et essayer d’attirer les sceptiques à travers leurs enfants.

Tout est à repenser. Il faut créer une atmosphère d’accueil, de bienvenue qui soit perceptible par les gens. Puis, travailler sur les outils de médiation afin qu’ils soient réellement convaincants et capables de s’adresser à un public peu familier, ce qui n’est pas le cas actuellement. Et enfin, il faut notamment réfléchir à travers le public des familles et des enfants. Si on n’a pas d’offre grand public - en dehors des ateliers et des manifestations précises - forcément on va rester en retrait par rapport à cela. On se prive d’une possibilité de faire en sorte que les parents surmontent leur appréhension. Ils ne viennent pas parce qu’ils ont peur, parce qu’ils sont intimidés, parce qu'ils se disent que leurs enfants vont toute suite voir qu'ils y connaissent rien. Donc, les enfants fournissent un bon prétexte : Ce n’est pas pour moi, c’est pour mes enfants. Il faut créer des conditions pour qu'une petite familiarité se crée, pour qu’on leur donne confiance pour qu’ils aient envie de revenir ensuite.

Quant à la programmation, Laurence Zaderatzky souhaite davantage une conjonction de ces deux mondes pour qu’ils se rencontrent d’égal à égal. “Je pense que c’est important d’avoir toujours cette notion d’aller-vers et de faire-ensemble. C’est-à-dire une programmation où il y aurait un croisement, un dialogue entre les savoirs. C’est un chemin qui permettrait cette appropriation par toutes et tous du Louvre-Lens”. Mais “dix ans, c’est tout jeune”, ajoute-t-elle.

En ce moment, le Louvre Lens accueille deux expositions temporaires : au rez-de-chaussée, un grand panneau l'indique, près de 300 chefs-d 'œuvres des collections romaines, prêté par le Louvre parisien. Un peu moins mise en valeur : l'exposition du photographe Robert Doisneau sur les mineurs. Pour rencontrer les 27 clichés inédits, il faut avoir un œil attentif… et descendre au sous-sol.

À redécouvrir aussi notre enquête [au Louvre-Lens en 2017](La renaissance des musées au service de leurs visiteurs)

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