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Musique classique : de Barthes à Duras, la playlist des grands écrivains

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Marcel Proust à genoux, tenant une raquette de tennis devant Jeanne Ponquet debout sur une chaise, au tennis du Boulevard Bineau à Neuilly en 1892
Marcel Proust à genoux, tenant une raquette de tennis devant Jeanne Ponquet debout sur une chaise, au tennis du Boulevard Bineau à Neuilly en 1892
© AFP - Doppia / Leemage

D'Umberto Eco, "foudroyé" par Chopin, à Marguerite Yourcenar amoureuse de la musique de chambre de Beethoven, en passant par Cioran qui avait Bach pour religion, écoutez six grands écrivains parler de leur passion pour le répertoire classique.

"C'est comme si des portes gigantesques s’ouvraient devant moi tout à coup", "Cela chante simplement, terriblement, à la limite du possible", "S'il y a quelqu'un qui doit tout à Bach, c'est bien Dieu".... lorsqu'on convoque à la fois l'univers de la littérature et celui de la musique classique, le nom qui vient est immanquablement celui de Proust, avec sa fameuse "Sonate de Vinteuil", morceau fictif qui émaille A la recherche du temps perdu. Mais nombre de grands écrivains cultivent ou cultivaient un rapport passionné à la musique dite "classique". Nous avons fouillé dans les archives sonores de France Culture et de France Musique, afin de vous concocter cette playlist toute spéciale : Yourcenar, Cioran, Umberto Eco, Philip K. Dick... écoutez six grands écrivains vous parler de leurs émotions musicales, alors qu'est décerné pour la première fois le Prix littéraire des musiciens à la Philharmonie de Paris, ce 23 novembre 2018.

En savoir plus : La petite sonate de Proust

Marguerite Duras et la "Valse du petit chien", de Chopin

La Musica (1965), Moderato cantabile (1958), India song (1973)… Ces titres parlent d’eux mêmes. Pourtant, s'il y a une chose que Marguerite Duras estimait avoir raté dans sa vie, c'est bien la musique, comme elle le confiait elle même. Dans l'émission Les Greniers de la mémoire sur France Musique, en 2009, elle affirmait ainsi : “J'écris des livres dans une place difficile, c'est-à-dire entre la musique et le silence. Je crois que c'est quelque chose comme ça. On rate toujours quelque chose, ça c'est forcé, c'est une obligation dans la vie, j'ai raté la musique”

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Marguerite Duras_Les greniers de la mémoire, 26/04/2009

59 min

Celle qui plaçait le silence au centre de son écriture n'était pas musicienne. Elle n'en avait pas moins chez elle un piano, "comme avant, dans les cercles". Ainsi : "Quand quelqu’un passe et qu’il sait jouer du piano, il y a quand même de la musique dans la maison. Devant la musique, les mots ne signifient plus rien. Après, il n’y a plus que Dieu, mais Dieu n’existe pas. Alors il n’y a plus que les enfants.

Pianiste laborieuse dans son enfance, c'est seulement à l'âge de 17 ans que Marguerite Duras entend sa première oeuvre du répertoire classique. Elle racontait ainsi cette épiphanie musicale, survenue vers minuit sur un paquebot qui ralliait Saïgon à Marseille, alors qu’elle rentrait en France pour faire sa rentrée à l’université  :

Un soir, j’ai entendu dans le salon de musique du bateau quelqu’un jouer une valse de Chopin. C’était sans doute, à 17 ans, ce qui pouvait me toucher le plus. L’émotion était si violente que je m’en souviens encore, comme si des portes gigantesques s’ouvraient devant moi tout à coup ; et après, pendant des années, j’ai été au concert toutes les semaines. [...] J’ai encore le son de la valse à travers le bruit de la mer, le bruissement de l’eau. Je crois que c’était la "Valse au petit chien", une valse assez difficile, la plus belle de Chopin. C’était le premier contact avec la musique et en même temps j’ai compris que je n’en ferai pas, que je n’arriverai jamais à en jouer d’une façon qui me satisfasse.

Umberto Eco et la sonate numéro 2 en si bémol de Chopin

Umberto Eco jue de la flûte dans son appartement de Milan en octobre 1997, Italie
Umberto Eco jue de la flûte dans son appartement de Milan en octobre 1997, Italie
© Getty - Gianni GIANSANTI/Gamma-Rapho

Il qualifiait la musique de "littérature sérieuse". Le célèbre auteur du Nom de la rose a joué dans sa vie de six ou sept instruments différents : piano, violoncelle et surtout, à partir de ses vingt ans, flûte à bec. Il aimait d'ailleurs raconter que son ami, le compositeur et pionnier de musique électroacoustique Luciano Berio, affirmait qu'il en jouait “de plus en plus mal” : "J’ai commencé à jouer régulièrement de la flûte à bec, avec laquelle j’ai toujours joué de la littérature sérieuse très mal, comme du Bach."

Mais c'est seulement assez tardivement, comme Marguerite Duras, qu'Umberto Eco découvre la musique classique ; il est âgé de 16 ans quand il entend pour la première fois du Chopin à travers son poste de radio : "J’habitais dans une petite ville, il n’y avait pas de salle de concert", confiait-il dans l'émission Le Temps des écrivains sur France Culture en 2015, un an avant sa mort, "la radio donnait seulement un concert le vendredi soir et parfois c’était de l’opéra, il n'y avait pas beaucoup d’œuvres symphoniques, et on devait tendre l'oreille pour capter, à trois heures du matin, de petits morceaux de piano par-ci et par-là."

Umberto Eco_Le temps des écrivains (extrait), 16/05/2015

2 min

Une oeuvre de Chopin, en particulier, enchantait l'auteur italien : la sonate numéro 2 en si bémol, jouée par le grand Vladimir Horowitz :

La découverte de Chopin m’a foudroyé et j’ai commencé à faire des voyages, mêmes nocturnes, pour aller à Turin où il y avait des concerts de la radio. J’écoute toujours cette sonate. Si je peux, j’aimerais l’entendre jouer au moment de ma mort… je devrais le mettre dans mon testament.

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La musique jouait un rôle particulier dans l'oeuvre de l'écrivain italien dont l'écriture, selon ses propres dires, était influencée de manière générale par les "phénomènes non-verbaux" : 

Ce n’est pas un hasard si je m’occupe de sémiotique, donc de tout le système de signes, et pas seulement du langage verbal. Beaucoup de mes techniques narratives, je les ai apprises par le cinéma, plus que par les autres romans. Les faits musicaux peut-être également, sans que ce soit trop conscient : la partition d’un texte d'une ouverture d'opéra, un minuetto… jouent un certain rôle sans que j’y pense beaucoup.

Roland Barthes et l'andante du premier trio de Schubert

Pianiste et chanteur lyrique amateur, Barthes aimait particulièrement Schumann (il avait préfacé un ouvrage autour de sa "musique pour piano"), Fauré, Debussy, Ravel, et Schubert. Quiconque connaît bien son oeuvre sait que les références au répertoire classique n'y sont pas rares (Pelléas et Mélisande de Debussy, Ma mère l'oye de Ravel...). En 2009, l'émission de France Musique Les greniers de la mémoire rapportait une analyse d'un andante de Schubert qu'avait faite l'auteur des Fragments d'un discours amoureux en 1976. C'était sur France Culture, dans une émission traitant "du chant romantique et du rapport intime et immédiat à la musique" :

Le rythme des mots : Roland Barthes_Les greniers de la mémoire (France Musique), 19/04/2009

59 min

Ce soir, donc, de nouveau, j’écoute la phrase qui ouvre l’andante du premier trio de Schubert. C’est une phrase parfaite, à la fois unitaire et divisée, une phrase amoureuse s’il en fut ; et je constate une fois de plus combien il est difficile de parler de ce qu’on aime. Que dire de ce qu’on aime, sinon : «je l’aime», et le répéter sans fin ? [...] Tout discours sur la musique ne peut commencer, me semble-t-il, que dans l’évidence ; de la phrase schubertienne que nous avons entendue, je ne puis dire que ceci : cela chante, cela chante simplement, terriblement, à la limite du possible. Mais n’est-il pas surprenant que cette assomption du chant vers son essence, cet acte musical par lequel le chant semble se manifester ici dans sa gloire, advienne précisément sans le concours de l’organe qui fait le chant, à savoir la voix ? On dirait que la voix humaine est ici d’autant plus présente qu’elle s’est déléguée à d’autres instruments : les cordes. Le substitut devient plus vrai que l’original ; le violon et le violoncelle chantent mieux, ou pour être plus exact, chantent plus que le soprano ou le baryton, parce que, s’il y a une signification des phénomènes sensibles, c’est toujours dans le déplacement, la substitution, bref, en fin de compte, l’absence, qu’elle se manifeste avec le plus d’éclat. 

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Philip K. Dick et le "Parsifal" de Wagner

Il avait pris des cours de piano, enfant, mais cet apprentissage n'avait pas duré très longtemps. Devenu étudiant au campus de Berkeley, en Californie, il avait retrouvé la musique classique au rayon du magasin de disques dans lequel il travaillait, avant de devenir programmateur d'une émission de musique classique dans une radio locale. En 2004, dans l'émission Surpris par la nuit sur France Culture, qui brossait le "Portrait de Philip K. Dick en madrigaliste élizabéthain", l'anthologiste et traducteur Robert Louit soulignait les nombreuses références musicales dans l'oeuvre du Maître du Haut Château : "Il peut s'agir de références à des œuvres musicales, ou de petites inventions qu’il glisse dans ses romans, liées à la musique [...] qui sont des éléments biographiques. [...] Je pense au personnage du pianiste de 'Simulacres'". Une de ses nouvelles, Cantate 140, racontant l'histoire de chômeurs cryogénisés, emprunte d'ailleurs son titre à Bach - cette cantate a pour paroles "Wachet auf, ruft uns die Stimme“, qui signifie "Eveille-toi, la voix appelle".

Portrait de Philip K. DICK en madrigaliste élizabéthain_Surpris par la nuit, 09/04/2004

1h 29

Dans cette même émission, Robert Louit expliquait que Wagner occupait aussi beaucoup l'esprit de l'écrivain : dans son grand roman mystique, SIVA, il y a notamment de nombreuses allusions à l'opéra métaphysique Parsifal :

J'imagine bien Richard Wagner aux portes du paradis. "Vous devez me laisser entrer. J'ai écrit "Parsifal". Il y est question du Graal, du Christ, de souffrance, de pitié et de guérison. D'accord ?" Et on lui répond : "Eh bien, nous l'avons lu et ça ne veut rien dire." Et on lui claque la porte au nez. Wagner a raison et les autres aussi. Encore un piège chinois. [...]                                                      
Encore une absurdité de Parsifal : l'idée que la sottise possède une vertu salvatrice. Pourquoi ? Dans l'opéra, la souffrance communique au timide et sot Parsifal "suprême force et pitié". Comment ? Pourquoi ? Des explications, s'il vous plaît." Philip K. Dick, extrait de "SIVA"

Pour Frédéric Gabriel, directeur de recherche au CNRS, lui aussi participant à cette émission, la musique dans l'oeuvre de Dick est un élément, le seul peut être, auquel ses personnages peuvent se raccrocher ; bien plus qu'à l'espace, puisque les protagonistes dickiens se meuvent dans des mondes truqués, des réalités qui se dérobent, ou encore des structures paranoïaques dignes de Kafka :

La musique qui est un langage non-verbal à travers lequel l’émotion passe directement, est peut être quelque chose de plus fiable que toute autre forme d’expression. Et en ce sens, pas mal de personnages dickiens, et je pense Philip K. Dick lui même, ont trouvé dans l'écoute de la musique une relative forme de stabilité dans la dérive générale qui les emportait.

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Marguerite Yourcenar, les quatuors à cordes de Beethoven et le chant des baleines

"La musique n’est pas indiscrète, et lorsqu’elle se lamente elle ne dit pas pourquoi”, écrivait magnifiquement Marguerite Yourcenar dans Alexis ou Le traité du vain combat en 1978 :

Woroïno était plein d'un silence qui paraissait toujours plus grand, et tout silence n'est fait que de paroles qu'on n'a pas dites. C'est pour cela peut-être que je devins un musicien. Il fallait quelqu'un pour exprimer ce silence, lui faire rendre tout ce qu'il contenait de tristesse, pour ainsi dire le faire chanter. Il fallait qu'il ne se servît pas des mots, toujours trop précis pour n'être pas cruels, mais simplement de la musique, car la musique n'est pas indiscrète, et, lorsqu'elle se lamente, elle ne dit pas pourquoi. Il fallait une musique d'une espèce particulière, lente, pleine de longues réticences et cependant véridique, adhérant au silence et finissant par s'y laisser glisser. Cette musique, ç'a été la mienne. 

L'autrice des Mémoires d'Hadrien disait craindre de faire partie des auditeurs "qui très vite abandonnent le problème musical en lui même pour s’enfoncer dans une rêverie qui est élargie et illuminée par la musique." C'est ce qu'elle confiait, dans des extraits d'entretiens rediffusés sur France Culture en 2002, dans Thématique Phonothèque :

Marguerite Yourcenar_Thématique Phonothèque, 27/09/2002

30 min

C’est une des grandes qualités de la musique : chacun peut traduire à son gré sans nécessairement trahir l’artiste tandis que traduire à son gré une oeuvre de Victor Hugo ou Shakespeare, c’est probablement trahir, car les mots sont là qui ont un sens qu’il faut respecter, tandis que l’auditeur, jusqu'à un certain point, fait ce qu’il veut.

Dans cette même émission, on l'entendait confier que son compositeur préféré était Beethoven, et qu'elle nourrissait une grande passion pour ses quatuors. Plus étonnant, elle confessait aussi son amour pour la "musique naturelle" du chant des baleines.

Emil Cioran, et tout Bach

"S'il y a quelqu'un qui doit tout à Bach, c'est bien Dieu", estimait le philosophe et écrivain roumain Emil Cioran. Dans le brouillard de son pessimisme nihiliste, Wagner, Chopin, mais surtout Bach, faisaient figure d'éclaircies. Il en parlait avec la voix vibrante, comme en témoignait en 2004 l'émission Les Vendredis de la philosophie, qui rediffusait des archives de ses confessions radiophoniques :

La musique a joué dans ma jeunesse un très grand rôle, moins maintenant. Une de mes très très grandes passions a été Bach. De toutes mes passions, c'est celle qui est restée absolument intacte, même ma passion pour Dostoïevski a diminué, mais pas celle pour Bach. Je ne sais pas comment l'expliquer, ç'a été pour moi une espèce de religion.

Cioran : on se suicide toujours trop tard_Les vendredis de la philosophie, 27/02/2004

3 min

Dans ses Cahiers (1957-1972), Cioran estime que la passion de la musique est une forme d'aveu, et qu'il en savait plus sur quelqu’un qu'il ne connaissait pas mais qui aimait la musique, que sur quelqu'un qu'il fréquentait tous les jours et qui ne l'aimait pas.
Dans cette même émission de France Culture, Georges Liébert, qui fut le dernier éditeur de Cioran, témoignait :

Il était sans arrêt à l'écoute de la vie et de lui-même, du néant. Et en même temps, de ce néant d'où surgissait inextinguible, la vie. Et c'est je crois ce qui fait qu'il a retrouvé dans les dernière années de sa vie la passion pour la musique ; la musique en tant que telle qui est une forme de figuration, de métaphore de la vie, l'instinct vital, l'action sans activité quand vous êtes un mélomane...