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Musiques actuelles : un marché qui reste très diversifié selon l'Autorité de la concurrence

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Malgré l'arrivée de certains géants, la diversité reste importante dans le milieu des musiques actuelles (à l'AccorHotels Arena de Bercy, le 29 mai 2021)
Malgré l'arrivée de certains géants, la diversité reste importante dans le milieu des musiques actuelles (à l'AccorHotels Arena de Bercy, le 29 mai 2021)
© Radio France - Fiona Moghaddam

Entretien. L'Autorité de la concurrence a été saisie pour avis sur la concentration dans le domaine des musiques actuelles, festivals et concerts. Après deux ans d'enquête, elle estime que la diversité reste très présente dans le secteur même s'il a connu une profonde transformation ces vingt dernières années.

En 2019, l’Autorité de la concurrence a été saisie par la commission des Affaires culturelles de l’Assemblée nationale au sujet de la concentration dans les musiques actuelles, aussi bien dans le milieu des festivals que des salles de concerts. Les députés ont exprimé leur préoccupation suite à l’arrivée de grands acteurs dans ce secteur et par leur rachat de salles. L'Autorité de la concurrence vient de rendre son avis sur le sujet. Cette étude qui a nécessité deux ans de travail est la première enquête d’envergure dans le milieu de la musique, aussi bien en France, qu’à l’étranger.

"Nous avons essayé d’identifier les grandes dynamiques de transformation du secteur musical", explique la présidente de l’Autorité de la concurrence. Un secteur qui est en pleine mutation et dans lequel la diversité reste importante. Entretien avec Isabelle de Silva, présidente de l'Autorité de la concurrence

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L’arrivée du numérique n’a pas bouleversé que l’industrie musicale, elle a aussi transformé le secteur de la scène ?  

Tout commence avec les usages numériques qui sont à la fois le fruit des innovations technologiques et des changements d’habitudes. Il y a vingt ou trente ans, la musique s’écoutait sur un poste de radio ou un baladeur. L’accès à la musique en streaming, sur ordinateur puis smartphone, a changé énormément de choses. D’abord une forte crise, avec l’effondrement des ventes de disques, puis une grande bagarre pour faire respecter le droit d’auteur. L’industrie du disque qui a failli s’écrouler - on a pu se demander si les maisons de disques allaient disparaître – a finalement commencé sa remontée, sa transformation, avec des revenus issus du numérique. 

Lorsque les revenus de disques se sont effondrés pour les artistes, il est devenu vital d’avoir des revenus tirés du spectacle vivant. Cela a introduit toute une série d’évolutions comme la montée du prix des billets. Un artiste gagnant moins sur les disques, le disque devient le moyen de promouvoir la tournée alors que c’était l’inverse auparavant. Cela change le poids du spectacle vivant dans toute la chaîne musicale et lui donne une valeur très importante. Un artiste peut donc difficilement se passer des revenus tirés du spectacle vivant. 

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Cela a aussi eu comme conséquence des maisons de disques qui se lancent dans la production de spectacles ?

C’est un développement nouveau. Les maisons de disques ont fait une sorte d’intégration verticale ou en tout cas sont allées vers de nouvelles activités, à la fois dans les festivals, en les rachetant ou en accompagnant des collectivités par des conventions mais aussi dans la production d’artistes voire de spectacles. Des groupes de médias importants, comme TF1, sont aussi intervenus dans la production musicale qui n’était pas très développée par le passé et des salles très reconnues comme l’Olympia ont été rachetées par des groupes puissants (Vivendi en l’occurrence, ndlr). Ce sont des stratégies conglomérales, elles conduisent à mettre ensemble des secteurs qui auparavant pouvaient être séparés.

Nous avons notamment étudié les problèmes d’exclusivité : un artiste lié à telle maison de disque ne pourrait pas être accessible à d’autres festivals. Pour le moment, les réponses que nous avons eues du marché semblent plutôt rassurantes. Il y a certes des exclusivités : un artiste qui se produit à un festival un été n’en fera pas un autre à côté, par exemple. Mais il n’y a pas de stratégie visant à évincer l’accès à certains artistes. Cette stratégie reste proportionnée même si elle peut faire partie des points de vigilance à l’avenir.  

Il n’y a donc pas de monopole des maisons de disques dans le secteur du spectacle ?

Elles ont toujours un rôle important. Il est parfois remis en cause par des artistes qui pourraient vouloir s’émanciper de leur maison de disques. Elles doivent donc aujourd’hui défendre leur rôle spécifique d’accompagnement des artistes pour garder la place qui est la leur. Il faudra, dans quelques années, faire le bilan de cette stratégie de diversification vers l’exploitation de salles ou les festivals. L’impression que nous avons eue des grands acteurs qui allaient vers ces activités peut correspondre à une démarche culturelle ou volontariste, plutôt qu’une recherche de revenus, qui ne se situent pas nécessairement à ce niveau de la chaîne. 

Finalement, la diversité est-elle toujours importante dans le domaine des concerts et festivals ?

C’est l’une des choses qui nous a frappés dans l’avis. Il existe une grande diversité des formats et des modèles économiques, avec un très gros poids des formats associatifs. Si l’on prend l’ensemble des festivals (de musique actuelle, ndlr), soit 1 800 en France, le modèle associatif est le plus représenté. Il y a bien sûr des modèles de sociétés commerciales et l’on a vu l’arrivée de très gros acteurs mondiaux comme Live Nation ou AEG qui avaient déjà une surface mondiale avant d’arriver en France. La part de la subvention publique – si elle existe car des salles ou des festivals ont été fortement promus par les acteurs locaux – n’est pas majoritaire et varie d’un festival à l’autre. Par exemple, Les Vieilles Charrues, l’un des festivals qui a connu le plus grand succès et qui s’est développé très fortement ces dernières années, n’est pas un festival qui reçoit des subventions publiques, alors que d’autres festivals se sont plutôt développés sur ce modèle. La programmation est aussi très diversifiée, certains festivals sont très éclectiques donc il y a autant de modèles que de festivals. Par exemple, des festivals se sont construits sur la musique celtique en Bretagne, d’autres s’identifient à un lieu…

L’un des messages rassurants de cet avis est qu’il y a de la place pour tout le monde et tous les modèles. Certes les gros festivals comme Main Square, en termes de public, font des chiffres considérables, mais les autres festivals trouvent aussi leur place. Les événements plus petits, plus locaux, réussissent à se développer. On a aussi vu ces dernières années, des festivals créés à l’étranger venir s’implanter en France, comme Lollapalooza. C’est un paysage en perpétuel renouvellement. Il faut maintenant voir comment il survivra à la crise du Covid-19 et pourra poursuivre les innovations développées depuis l'an dernier. Ce sont par exemple les concerts en streaming, une activité extrêmement minoritaire, très difficile à valoriser. Car il est compliqué de faire payer un concert en streaming. Ceux qui ont essayé avaient peu de spectateurs. En revanche, les initiatives d’artistes de jouer à distance pendant la crise leur ont permis de maintenir un lien avec le public et ont été très appréciées par celui-ci.

Nous avons aussi regardé avec intérêt les nouveaux formats développés par certaines plateformes, comme Facebook avec la réalité virtuelle. Y a-t-il une place pour ce type de concerts qui pourrait être nourri des nouvelles techniques numériques ? Il y a un grand point d’interrogation. Les revenus pour la filière restent majoritairement les ventes de musique par abonnement, les diffusions à la télévision ou à la radio avec les droits d’auteurs qui en découlent, la scène qui reste extrêmement importante et puis ces nouveaux revenus appelés "endorsement", tous les parrainages des artistes ou la façon dont ils peuvent concéder leur image pour des usages divers.

Vous évoquiez les plateformes qui se lancent dans le format "live", est-ce source d’inquiétude aujourd’hui ?

Dans tous les domaines de l’économie, y compris dans les musiques actuelles, l’arrivée des GAFA est quelque chose qui peut inquiéter. Pas forcément parce que c’est négatif mais parce que leur puissance pourrait tout écraser. Dans d’autres pays qu'en France, certains comme Apple ou Facebook ont pu développer des incursions, y compris dans le domaine des festivals ou de l’organisation de concerts. Cela reste encore très ponctuel.

L’un des grands sujets est aussi celui des plateformes développant des stratégies qui vont plus nettement vers les contenus. Amazon s’intéresse à des contenus cinéma avec MGM, sportifs également puisque l’entreprise s’est positionnée en France sur les droits de la Ligue 1 de football. Est-ce que l’un de ces acteurs serait intéressé par le rachat de maisons de disques par exemple ? Cela pourrait certainement changer la donne ou l’équilibre.

Les plateformes, quel que soit le domaine dans lequel elles envisagent d’aller, ont des avantages considérables, notamment avec les effets de réseaux et leurs effets d’écosystème. D’une certaine façon, elles sont déjà devenues des poids lourds de la musique avec le streaming. Apple est l’un de ceux qui a inventé ce modèle avec iTunes, qui a été l’un des premiers magasins de vente de musique numérique. La plateforme YouTube est aujourd’hui un acteur majeur de diffusion de la musique. Sans parler d’Instagram, qui sert de plateforme à beaucoup d’artistes. Ces plateformes ont déjà acquis une place considérable. Reste à voir s’il y a des acquisitions dans ce domaine, qui pourraient être d’ailleurs contrôlées par les autorités de concurrence.

Avant la crise sanitaire, le montant élevé du cachet de certains artistes était critiqué. Cela a-t-il obligé à ce que des grands groupes financent la scène en France ?

Il y a un vrai débat pour savoir d’où est venu ce phénomène. Pour des concerts comme ceux de Beyonce, par exemple, le prix des places s’élève à 100 euros voire plus. C’est un phénomène assez nouveau qui avait d’ailleurs fait polémique il y a quelque temps. Auparavant, une place de concert dépassait rarement les 40 ou 50 euros. Il y a certainement un effet de méga tournée avec des moyens de production considérables. C’était déjà le cas il y a bien longtemps avec les tournées de Michael Jackson qui coûtaient très cher à monter, le prix des places était assez élevé. Mais avec des concerts comme ceux de Beyonce ou d’autres artistes au Stade de France, les montants sont bien plus importants. Cela vaut pour certains types de spectacles aussi. D'autres artistes, bien que très connus, proposent des prix de place très raisonnable, c'est le cas de Bruce Springsteen par exemple, qui n'a pas souhaité aller vers ce type de concerts. Est-ce une bonne ou une mauvaise évolution ? Elle se comprend, tant qu’il y a des spectateurs pour les payer, je ne vois pas à titre personnel, de raison de s’en offusquer. D’autant qu’il y a ces phénomènes de carrières parfois très courtes, on peut comprendre qu’un artiste qui a un tube qui marche bien veuille le valoriser autant que possible sur un espace de temps.

Cela peut en tout cas déséquilibrer les discussions pour les acteurs de la chaîne et susciter des problèmes économiques nouveaux en termes de risque de production. C’est ici que les salles et festivals ont un rôle à jouer : en ne faisant pas payer de tels prix selon leurs habitudes de programmation ou leurs politiques sociales et de diversités des publiques. C’est donc une pratique plutôt limitée aux grandes salles et grands stades. De même, les festivals en général ont des politiques de prix qui ne sont pas dans cet ordre d’idée. On peut donc avoir l’impression que cette problématique des prix de concerts très élevés est limitée à certaines catégories d’acteurs, pour un certain temps, pour certains types de salles. 

Si l’on résume l’avis de l’Autorité de la concurrence sur les musiques actuelles, le constat est donc positif avec des règles de la concurrence respectées ?

Malgré les bouleversements et révolutions du secteur, il n’y a pas de position dominante qui se constitue. On voit des rassemblements, des concentrations, des intégrations verticales et on a l’impression d’un secteur qui expérimente, fait des tentatives, suit différents modèles. Cette diversité est plutôt positive car elle peut être le gage d’une diversité des types de musique. La diversité du nombre de festivals et des modèles de musique en France ne se voit pas toujours à l’étranger. L’Autorité de la concurrence doit rester vigilante sur certains domaines, comme celui de la billetterie où il peut y avoir des effets de réseaux importants lorsque le nombre d’acteurs diminuent. Des pratiques légitimes lorsqu’une entreprise a une part de marché assez faible peuvent devenir interdites si elle est en position dominante. Pour le moment, ce n’est pas le cas. On est face à une économie très dynamique et qui se transforme. 

On voit aussi le rôle que l’État ou les politiques des acteurs locaux peuvent jouer pour accompagner, aider, inciter un festival à boucler son économie. Les sommes ne sont pas toujours considérables mais elles permettent à cette diversité de se maintenir, sans oublier le rôle économique, social et culturel de ce secteur. 

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