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Mustapha Bouchachi : "La démission de Bouteflika est un combat gagné par le peuple mais pas suffisant"

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Mustapha Bouchachi dans une manifestation à Alger le 22 mars 2019
Mustapha Bouchachi dans une manifestation à Alger le 22 mars 2019
© Maxppp - Sadak Souici / Le Pictorium

Entretien. Avocat et défenseur des droits de l'homme, Mustapha Bouchachi est apparu ces dernières semaines comme l'une des rares figures de la contestation en Algérie, sans accepter d'être le porte-voix des manifestants. L'ancien député réagit à la démission du Président Bouteflika et à ce que vit son pays.

Célèbre avocat, Mustapha Bouchachi, 67 ans, a gagné la confiance des manifestants algériens ces dernières semaines. Ce défenseur des droits de l'homme a rejoint la "coordination nationale pour le changement" avec des personnalités comme l'opposant Karim Tabou ou l'ancien ministre du Trésor Ali Benouari. Considéré comme l'un des chefs de file du mouvement de contestation, sans avoir accepté d'être le porte-voix des manifestants, il commente la démission d'Abdelaziz Bouteflika et la page d'Histoire que vit l'Algérie.

Mustapha Bouchachi : "C'est un combat gagné par le peuple mais ce n'est pas suffisant." Entretien avec Nabila Amel

7 min

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Vous avez été très actif dans le mouvement qui s'est d'abord opposé à un cinquième mandat du président Bouteflika, avant de demander son départ et celui de tout le système qui dirige le pays. Comment avez vous réagi à cette démission enfin obtenue mardi soir ?

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C'est un combat gagné par le peuple algérien. Le président n'a pas démissionné de son propre gré. Les Algériens l'ont poussé à le faire et c'est positif pour nous. Mais ce n'est pas suffisant. En sortant manifester, du 22 février jusqu'à maintenant, les Algériens ont demandé en sortant manifester le départ du système, c'est-à-dire de tout le clan du président de la République, son gouvernement, les hommes et les femmes qui sont les symboles de ce système. Ils doivent tous partir. Certes, c'est un pas en avant, mais je pense que cette mobilisation des Algériens va se poursuivre.

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Quelques jours avant la démission d'Abdelaziz Bouteflika, un gouvernement a été désigné. Constitutionnellement parlant, il devrait avec le président du Sénat (un proche de l'ancien Président) mettre en oeuvre la transition. Est-ce concevable à vos yeux et comment le mouvement de contestation né le 22 février pourra agir ou influer sur la suite des événements ?

Nous n'accepterons jamais que ce gouvernement et ce chef du gouvernement, ancien ministre de l'Intérieur (Noureddine Bedoui, NDLR) et qui était derrière toutes les fraudes électorales qu'a connu l'Algérie depuis des années, organise les élections. Les Algériens ne peuvent pas avoir confiance en ce gouvernement, comme les Algériens n'accepteront pas non plus que le président du Sénat devienne le chef de l'Etat. 

Abdelaziz Bouteflika a fini par partir mais nous pensons que ces manifestations pacifiques n'avaient pas pour seule revendication son départ parce qu'il ne gérait plus le pays, ne parlait plus aux Algériens depuis des années. Des hommes et des femmes du cercle présidentiel ont géré le pays, des forces extra constitutionnelles qui n'avaient pas de postes officiels. Elles géraient avec la famille du président. Nous ne pouvons donc pas accepter que ce gouvernement et le président du Sénat organisent la période de transition. Nous demandons le départ de tout ce monde. La récente nomination d'un gouvernement est à nos yeux une provocation. La solution doit être constitutionnelle et politique, en même temps. L'article 7 de la Constitution algérienne prévoit que la souveraineté revienne au peuple. Or ce peuple a décidé qu'il ne peut pas faire confiance en ces hommes et ces femmes.

Je pense donc que les manifestants qui sortiront vendredi diront "On ne peut pas accepter une période de transition avec les symboles du système qui a confisqué la volonté populaire pendant des décennies".

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Vous êtes un fervent défenseur des droits de l'Homme. La mobilisation qui a drainé des millions d'Algériens dans toutes les villes du pays s'est déroulée pacifiquement depuis 6 semaines. Aujourd'hui, y a-t-il des craintes que cette mobilisation soit moins tolérée par le système en place ?

Non, je ne pense pas que le système peut interdire ou faire pression sur les Algériens. Ils sont déterminés, pas seulement à Alger ou dans les grandes villes mais dans toutes les régions, même dans les petites villes. Ces manifestants vont dire d'une seule voix "on veut un changement". Le pouvoir ou l'institution militaire qui a mentionné l'article 7 de la Constitution ne peuvent donc pas interdire cela. Et je suis convaincu que la mobilisation pacifique va porter ses fruits très prochainement.

Vous faites partie de la société civile. Avez-vous déjà une idée de la manière dont cette société civile doit s'organiser et réfléchir à l'après Bouteflika ?

Les Algériens, nos jeunes Algériens, nous ont rendu notre fierté. Ils ont donné un exemple extraordinaire, dont je suis fier. Je n'ai pas été fier depuis très longtemps. Pour répondre à votre question, il est prématuré de parler ou d'envisager encadrer ce mouvement. D'autre part, les revendications et la feuille de route des Algériens sont connus. Ils souhaitent aller vers une période de transition avec un gouvernement d'union nationale pour lequel la société civile et la classe politique seront concertées. Un gouvernement qui aura la confiance de la population et une présidence collégiale formée de personnalités nationales sages. Cette feuille de route est diffusée à travers les réseaux sociaux. Encore une fois, tout le monde, y compris le monde politique, s'accorde à dire que les symboles du systèmes ne doivent pas gérer cette période.

La lutte contre la corruption a été une des revendications des manifestants algériens. Des hommes d'affaires ont été arrêtés récemment ou interdits de sortie du territoire. Assiste-t-on à une opération "mains propres". Qu'en pense l'avocat que vous êtes ?

Bien sûr, c'est une période un peu fragile. Il ne s'agit pas de faire des chasses aux sorcières. Mais la justice doit faire son travail et suivre son cours. Elle doit déterminer les responsabilités  des gens connus pour être impliqués ou avoir bénéficié de beaucoup de détournements d'argent, que ce soient des officiels ou des hommes d'affaires "fabriqués" par le système et par le cercle présidentiel.

De ce côté-ci de la Méditerranée, la société algérienne était vue comme marquée par le  terrorisme des années 90 et réticente à un changement qui bousculerait son quotidien. Le pouvoir algérien n'hésitait pas, lui, à agiter l'épouvantail de la déstabilisation en Libye ou en Syrie. Cette peur a disparu chez les manifestants. Comment caractérisez-vous ce mouvement dans l'histoire contemporaine de l'Algérie ?

Nous avons tous été pris en otages depuis que ce système s'est installé. A chaque fois qu'il y a eu une manifestation de la société civile, de partis politiques ou même des petites manifestations, les autorités nous parlaient de la décennie noire, la guerre civile en Algérie.  Alors, oui, les Algériens avaient peur. Ils regardaient le printemps arabe. Ils se disaient du coup qu'ils avaient eu leur propre printemps en 1988 (les émeutes d'octobre) et puis à chaque fois qu'il y a eu des mouvements de protestation, notamment contre la réforme de la Constitution qui octroyait au Président d'autres mandats successifs et mandats à vie, la réponse était toujours la même : "Si vous ne restez pas tranquilles, vous risquez de connaître le sort de la Libye ou de la Syrie". 

Et puis, en février dernier, ils ont osé présenté la candidature de ce Président qui ne parle pas aux Algériens. 

Il y a donc eu un sentiment de déshonneur, un sentiment d'injustice. Les gens ont réfléchi, ont dit "on ne peut plus continuer" à être l'otage de ce pouvoir. Ils sont donc sortis de façon pacifique. 

Nous sommes fiers de ce que les Algériens ont fait depuis 6 semaines. Cette fierté est partagée par les Algériens qui habitent en France. Je reçois aussi beaucoup d'appels téléphoniques et de mails du Canada, de Tunisie, d'Autriche, d'Allemagne, émanant d'Algériens fiers de ce qui se passe. Ils veulent rentrer en Algérie. Notre grande responsabilité est donc que le changement se fasse réellement, pas un changement de façade !

Il y a eu l'exemple de nos parents qui, pendant la guerre pour l'indépendance, ont permis de libérer la terre. Aujourd'hui, c'est cette jeunesse qui est en train de libérer le peuple algérien.

Avec la collaboration d'Eric Chaverou