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Mutisme d'Aung San Suu Kyi : un Nobel de la Paix doit-il toujours prendre parti ?

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Aung San Suu Kyu, 12 juin 2017
Aung San Suu Kyu, 12 juin 2017
© AFP - Jonathan Nackstrand

Après plusieurs mois de consternation, Aung San Suu Kyi, Prix Nobel de la paix en 1991, a fini par sortir de son silence. Ses détracteurs lui reprochent de dévaluer la récompense, qui confère à ses lauréats une obligation éthique : "ne jamais se taire", disait Elie Wiesel, Nobel de la paix en 1986.

Aung San Suu Kyi est sortie de son silence, ce mercredi matin, 6 septembre, sur le drame des Rohingyas, minorité musulmane persécutée en Birmanie, pays dirigé par la prix Nobel de la Paix 1991. Évoquant un "iceberg de désinformation", elle a ainsi mis fin à un mutisme mal compris par la communauté internationale qui n'avait pourtant cessé de l'interpeller au cours des derniers mois.

À lire aussi : Rohingyas, Ouïghours... : la carte des musulmans persécutés dans le monde

Car cette controverse birmane cache en réalité un autre débat, éthique, sur la responsabilité morale et politique des Prix Nobel une fois primés. Ceux qui dénoncent le silence de Aung San Suu Kyi ravivent une question qui dépasse le sort des Rohingyas : quelle valeur le prix Nobel de la Paix a-t-il lorsque l'un de ses lauréats s'abstient de condamner publiquement une atteinte aux droits de l'homme ? La récompense prestigieuse, vieille de 116 ans, oblige-t-elle son lauréat ? A contrario, n'est-elle pas dévaluée par le silence d'une de ses icônes ?

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Le "j'attends toujours ma collègue" de Malala Yousafzai

Lundi 4 septembre, c'est sur un registre très explicite qu'une autre Nobel de la paix, la jeune Pakistanaise Malala Yousafzai (Nobel 2014), s'en était pris à sa "collègue" birmane, relançant ce débat éthique :

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Mais Malala Yousafzai n'est pas la première Nobel à avoir sommé la dirigeante birmane de sortir du silence. En décembre 2016, des prix Nobel de la paix ainsi que des membres de l'ONU dénonçaient déjà le sort de la minorité musulmane rohingya actuellement opprimée et l'inertie de la dirigeante birmane, Aung San Suu Kyi.

Une pétition, en ligne depuis 2016, demande le retrait de ce Prix Nobel décerné à la Birmane en 1991 pour son combat contre la junte. Cette pétition à l'envergure croissante avait pour l'instant recueilli, ce 6 septembre, plus de 350 000 signataires.

Un devoir : "ne jamais me taire", disait Elie Wiesel

Depuis l'instauration du Prix Nobel de la Paix en 1901, 97 prix ont été décernés. Soit à un individu, soit à une institution pour leurs actes emblématiques en faveur du maintien de la paix. Dans son histoire, le prix a parfois été partagé par deux personnalités ou deux institutions ayant œuvré conjointement. Ce fut le cas, par exemple, de Mandela et de Klerk, pour le retour à la paix en Afrique du Sud, en 1993, ou encore, l'année suivante, lorsque le Nobel 1994 sera décerné conjointement à Arafat, Rabin et Peres.

Au micro de Thierry Garcin en 2012, dans Les Enjeux internationaux, Josepha Laroche, spécialiste des Prix Nobel, retraçait l'histoire de ce Nobel :

Il y deux grands axes dès 1901 : soit l’on couronne un combat en faveur de la paix, soit l’on investit un combat futur, un parcours futur. Le prix va investir en faveur d’un candidat, pour l’aider, le soutenir à mettre en oeuvre un processus de pacification. Il y a donc une mission, le candidat est en quelque sorte mandaté un projet, et ce projet correspond aux valeurs Nobel à des priorités qui ont été défini initialement par Alfred Nobel et qui ont été affiné, précisé, tout au long du XXe siècle, jusqu’à aujourd’hui.

En 2014, dans l'Atelier du pouvoir, la même Josepha Laroche évoquait la charge symbolique qui incombe à un Prix Nobel :

Il y a un transfert de légitimité et de pouvoir symbolique qui passe de l'institution au lauréat.

Cette charge symbolique incombe au lauréat quel que soit son statut. En effet, la Fondation Nobel a décoré aussi bien des dissidents (Liu Xiabo, en 2010) ; des institutions (La Croix-Rouge en 1917 et 1944) ; des figures tutélaires (Martin Luther-King en 1964, Mère Térésa en 1979, le Dalaï-Lama en 1989 ou encore Nelson Mandela en 1993). Investis symboliquement, les lauréats sont invités à s'exprimer sur la scène internationale en tant que conscience morale. Le "refus du silence", ce sont les termes qu'Elie Wiesel, Nobel de la paix en 1986, avait employés dans son discours de réception du prix, à Oslo :

J'ai juré de ne jamais me taire quand des êtres humains endurent la souffrance et l'humiliation, où que ce soit. Nous devons toujours prendre parti. La neutralité aide l'oppresseur, jamais la victime. Le silence encourage le persécuteur, jamais le persécuté.

Depuis plus d'un siècle, l'histoire des Nobel a en fait été marquée par de nombreuses controverses, qui sont parfois allées jusqu'à interroger la crédibilité-même de l'institution.

Des lauréats controversés

L'une des premières controverse intervient dès 1906 avec le Prix accordé au Théodore Roosevelt, pour son intervention en faveur des négociations de paix de la guerre russo-japonaise : une récompense qui étonne alors même que le président président américain avait mis en place, quelques années auparavant, la politique du Big Stick pour protéger les enjeux américains, prévoyant si nécessaire, le recours à la force militaire.

Autre controverse majeure, le Nobel de la paix de 1973, accordé conjointement à Henry Kissinger et Lê Duc Tho : ce dernier a refusé le prix, considérant que le processus de paix était encore inabouti au Vietnam. En 2012, le prix Nobel attribué à l'Union Européenne avait à son tour créé surprise et contestation, arrivant à un moment de grande déstabilisation économique pour l'Europe, par ailleurs contestée de l'intérieur.

En 2009, le prix Nobel de la paix accordé à Barack Obama, avait posé question : n'était-ce pas trop rapide à l'époque, alors que Président des Etats-Unis n'était entré en fonction que quelques mois plus tôt ? Le Grain à moudre, sur France Culture, s'en était fait l'écho le 2 juin 2016 :

En 2009, dans son discours de réception du Prix Nobel de la Paix, le président américain Barack Obama appelait à voir ce prix comme un enjeu de coopération international, " un appel à toutes les nations pour qu'elles se dressent face aux défis communs du XXIe siècle " :

Pour être honnête, je ne pense pas mériter d'être aux côtés de ces personnalités qui ont transformé la société et qui ont été honorés par ce prix, des femmes et des hommes qui m'ont inspiré et qui ont inspiré le monde à travers leurs actions courageuses pour la paix. Mais je sais aussi que ce prix reflète aussi le monde que ces hommes et ces femmes, et tous les américains veulent construire. Et je sais qu'à travers l'histoire, le Prix Nobel de la Paix n'a pas seulement récompensé des réussites spécifiques. Il a aussi servi à donner un élan à certaines causes. C'est pourquoi j'accepte ce prix comme un appel à l'action.