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Nadav Lapid : "Notre époque est précaire mais son potentiel romantique doit pénétrer l'art"

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Nadav Lapid, à la Berlinale en 2019
Nadav Lapid, à la Berlinale en 2019
© AFP - John MACDOUGALL

Comment la création des réalisateurs est-elle affectée, elle-aussi, par le virus et ses conséquences sur notre quotidien ? Si les salles de cinémas sont fermées, où le cinéma survit-il encore ? Et comment ceux qui en ont fait leur art continuent-ils de l'écrire, de tourner, de penser son rôle ?

Dès le début du confinement l’équipe du Temps du débat a commandé pour le site de France Culture des textes inédits sur la crise du coronavirus. Intellectuels, écrivains, artistes du monde entier ont ainsi contribué à nous faire mieux comprendre les effets d’une crise mondiale. En cette rentrée, nous étoffons la liste de ces contributions en continuant cette Conversation mondiale entamée le 30 mars. En outre, chaque semaine, le vendredi, Le Temps du débat proposera une rencontre inédite entre deux intellectuels sur les bouleversements actuels.

Nadav Lapid est cinéaste. Il a réalisé "Synonymes" en 2019, qui a remporté l'Ours d'Or à la Berlinale de la même année. Depuis Tel Aviv, en Israël, il nous raconte son rapport au cinéma en période de crise sanitaire. 

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J’imagine que c’est comme à l’époque de la prohibition aux États-Unis, dans les années 30, quand l’alcool était interdit et que les gens se réunissaient dans les cages d’escalier, des petits espaces alternatifs et subversifs, pour remplir leur ventre de liqueurs : je trouve toute sorte de moyens pour regarder du cinéma. C’est trop dur de vivre sans. 

Évidemment, on sait aujourd’hui qu’il y a des possibilités légales et illégales de voir des films. Mais je suis personnellement très en retard sur le plan technologique ! Donc je ne télécharge pas. Et ici, en Israël, dans ce pays où il n’y pas vraiment de loi ou de règle, les gens trouvent leur propre stratégie. 

Mais il y a un océan qui sépare cette expérience de remplacement avec celle qui consiste à aller dans une vraie "salle obscure". Je me souviens qu’au mois de septembre, quand je je présidais le jury des Venice Days, cela faisait déjà six mois que je n’étais pas allé dans une salle de cinéma. Dès le premier extrait d’un film, j’étais secoué. Je me sentais comme ce premier spectateur de cinéma, à La Ciotat, qui observe le train des frères Lumières progresser dans la gare. Il y avait ce sentiment de jamais vu et qui m’est apparu immédiatement comme quelque chose de primordial. C’était très émouvant. 

Après, malheureusement, Israël est un pays où la vraie cinéphilie existe à peine. Elle est absente du rapport habituel qu’entretiennent les gens avec la culture. Ici, il n’y a presque plus de salles de cinéma. Les gens s’en foutent. Personne ne croit qu’il faille soutenir cet art. D’ailleurs, pour les directeurs de départements culturels, les responsables d’institutions ou même le maire de Tel Aviv qui se dit libéral, la culture se résume aux bons restaurants et à quelques pièces de théâtre institutionnel. Avec la frénésie de l’immobilier, c’est bien plus rentable d’ouvrir une salle de gym ou un magasin Zara sur les ruines d’un cinéma. Les salles sont enterrées dans toutes sortes de mall,à l’américaine. On ne va pas voir un film spécifique, on se rend dans un centre commercial et le cinéma fait partie de cette expérience. 

Ce serait délicat de dire que la chose la plus désastreuse avec le Covid, c’est l’ennui, parce que le virus tue des centaines de milliers de gens. Mais pour moi la vraie agonie se trouve dans la pensée, avec ce vocabulaire qui s’est imposé à nous. Confinement, vaccin, restrictions, distance sociale. Ces mots prennent la place d’autres mots. Certes, c’est toujours comme cela. Mais je me prends à regretter les temps où les gens discutaient vaguement du temps qu’il fait. Il fait chaud, il fait froid, il fait tiède. Pour moi, le virus assèche l’épaisseur de la pensée – mais peut-être est-ce inspirant pour d’autres personnes ? Certains doivent être sensibles à cette épidémie comme le signe de ceci, la fiction de cela. Mais moi, cela m’ennuie. 

Je suis un grand admirateur de l’instant, du présent. Cette affection se retrouve dans mes films où il n’y a jamais de place pour la nostalgie. J’ai toujours l’impression que le présent a raison parce qu’il a gagné. Il a gagné sur les autres temps, sur le passé qui disparaît. Je me trouve donc partagé, déchiré entre ce refus du présent qui m’ennuie et le fait d’y être accro tout de même. Peut-être n'avons-nous jamais vécu un temps où l’on ignore tout de l’avenir, d’une manière aussi profonde. Nous étions habitués à un temps découpé par période : la période électorale, la période de représentation d’un film ou d’une pièce de théâtre, même la période d’un match de foot, ou de choses qui nous touchent, comme l’amour. Mais être complètement aveugle à notre futur proche, à ce qui renvoie à notre routine la plus quotidienne, c’est quelque chose de nouveau. 

Dans un monde si chaotique, étrange, incompréhensible, la nécessité de créer des films ronds, protocolaires me paraît sordide. Je refuse tout conformisme, toute obligation à créer du superflu, parce que l’on en aurait besoin dans ce temps si grave. Je ne veux écrire que la beauté de la scène, que cet instant qui la fait exister. Ce n’est pas le moment de se forcer à tourner des plans techniques, majestueux ou impressionnants. À la manière des points de suspension de Céline, il faut rester suggestif et ne pas vouloir à tout prix créer des ponts, être pédagogue et chercher sans cesse l’accompagnement. Il y a un côté précaire et hystérique à notre époque. Mais aussi un potentiel romantique qui doit pénétrer l’art. En ce moment, j’écris quelque chose de pas très masqué, de très frontal. C’est sans doute ma manière de me rebeller : tout dévoiler. 

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.