Publicité

Nager dans la Seine : bientôt, renouer avec une histoire ancienne

Par
Le solarium de la piscine Deligny le 16 août 1987 à Paris.
Le solarium de la piscine Deligny le 16 août 1987 à Paris.
© AFP - Jean-Loup Gautreau

Avec l'ouverture du bassin de la Villette cet été, l'autorisation de se baigner dans la Seine n'a jamais été aussi proche. D'ici peu, la fameuse promesse de Jacques Chirac en 1988 devrait enfin voir le jour. Et Paris renouer avec une longue histoire de bains sur la Seine.

Sur cent mètres de long, un bassin s’est ouvert cette semaine en plein air à Paris, au beau milieu du canal de l’Ourcq, dans le parc de la Villette. Une vaste étendue d’eau, à quelques encablures de la Géode, au sein d’un quartier très dense du XIXe arrondissement, où pourront cohabiter jusqu’à 300 nageurs en même temps, jusqu’à la mi-septembre.

Rapidement, l’autorisation de nager à ciel ouvert dans l’eau qui coule dans la capitale doit être étendue. C’est dans la Seine qu’Anne Hidalgo, la maire de Paris, souhaite faire nager les sportifs aux Jeux Olympiques une fois Paris officiellement nommée pour les JO de 2024. En jeu derrière la photo symbolique, l’image de marque d’une ville dépolluée, naturelle et sportive.

Publicité

Apéros et baignades bravaches

Pour l’inauguration du bassin ouvert le 17 juillet, la mairie de Paris a vanté "une conquête écologique et une réponse aux usages”. De fait, de plus en plus nombreux étaient les plongeurs sauvages à improviser un petit saut dans l’eau froide du canal de l’Ourcq en marge d’un apéro ou (et ?) au détour d’un pari entre amis. Mais au-delà de ces bravades hilares, c’est l’usage de la Seine au titre des loisirs que questionne cette reconquête de l’eau. Et, plus largement, le sort de toute la capitale comme ville de loisirs.

L’attention que les élus portent à la baignade naturelle à Paris n’est pas nouvelle. Vous vous souvenez certainement de la promesse faite par Jacques Chirac de plonger dans la Seine “d’ici cinq ans”. On était alors en 1988 et Jacques Chirac était maire de Paris depuis déjà onze ans. Il promettait de pulvériser l’ordonnance de 1923 qui interdit la baignade dans le fleuve, sous peine d’une amende de 11 euros.

Finalement, plus de deux décennies se sont écoulées sans qu’on voie Jacques Chirac esquisser le moindre plongeon : pour le moment, on ne se baigne pas dans la Seine. Mais on n’en a jamais été aussi proche. Quand Bertrand Delanoë inaugurait la toute première édition de “Paris-Plages”, en 2002, l’idée de se baigner à Paris était déjà dans tous les esprits. C’est d’ailleurs à Bertrand Delanoë en personne que reviendrait la paternité de l’idée d’une plage sur les berges de la Seine.

"Paris-Plage", scénographie urbaine

Jean-Christophe Choblet, l’un des concepteurs de l’opération “Paris-Plages”, racontait sur France Culture le cahier des charges très détaillé auquel il avait été contraint. Ecoutez celui qui se présente comme “scénographe urbain” raconter dans cette archive de l’émission “Métropolitains” du 14 décembre 2005 comment il a travaillé sur la notion de plage, faute de baignade :

Le concepteur de Paris-Plage dans “Métropolitains” le 14 décembre 2005 sur France Culture

18 min

Révolutionnaire ? Dérisoire ? Symptomatique d’une génération bobo-écolo s’emparant de la Seine comme solarium plutôt que de célébrer l’activité économique de la ville ? C’est en substance ce que dénonçaient les détracteurs de Paris-Plages lors des premières éditions. Pourtant, la baignade sur les berges de Seine est en réalité une vieille tradition parisienne. La Seine a longtemps irrigué bains et bassins de nage en plein Paris. Fin XIXème, on comptait ainsi une vingtaine de piscines flottantes alimentées par l’eau de la Seine, à Paris, comme le raconte cet extrait de l’émission “Les Iles de France”, sur France Culture le 15 mai 1995 :

La baignade à Paris, dans "Les Iles de France", le 15 mai 1995 sur France Culture

10 min

Monokini et naufrage dans la Seine : le mythe Deligny

Au milieu des années 50, une seule de ces piscines avait perduré : la fameuse piscine Deligny, un bassin de bois peint érigé à fleur d’eau, en 1785 sur une douzaine de barges. Dès 1801, c’est là, à quelques mètres de l'Assemblée nationale, qu'un maître nageur portant le nom de Deligny donnait ses premiers cours de natation le long des berges du VIIe arrondissement. Devenu une institution parisienne, ce bassin était réputé moins huppé que la piscine Molitor, et c’est son solarium qui a vu fleurir les premiers bains de soleil topless dans la capitale. Pourtant, les anciens habitués sont encore nombreux à raconter que l’on s’y gelait les fesses, l’eau de la Seine n’étant pas chauffée - un excellent gage contre les microbes, se disait-il.

Longtemps, c’est la météo qui a décidé des dates d’ouverture et les Parisiens se trouvaient souvent privés de baignade d’octobre à mai, la capitale étant très mal dotées en bassins sur la terre ferme avant les années 70. Quelques années caniculaires sont d’ailleurs restées mémorables, lorsqu’à la faveur d’étés indiens exceptionnellement doux, la piscine Deligny restait ouverte tard dans l’année. C’est ce que raconte une habituée au micro d’un reporter de l’émission “Paris vous parle” le 6 octobre 1959 :

Reportage à la piscine Deligny, "Paris vous parle", 1959

2 min

Après le naufrage de la piscine Deligny à Paris, août 1993.
Après le naufrage de la piscine Deligny à Paris, août 1993.
© AFP - Michel Gagne

Il n’a pas fallu plus de quarante minutes à cette mythique piscine Deligny pour faire naufrage en 1993, engloutissant avec elle deux siècles de baignade dans l’eau de la Seine:

Une fois les bassins disparus, c’est à l’Aquaboulevard et moyennant un droit d’entrée conséquent que se pressaient les Parisiens pour se rafraîchir : par grosse chaleur, on a vu défiler jusqu’à 6000 personnes par jour sous la bulle du XVe arrondissement l’été 1998, faute de baignade autorisée dans la Seine.

Même si la circulaire rendant tout baigneur sauvage passible d’une amende de 11 euros remonte à 1923, la brigade fluviale n’a cependant pas toujours verbalisé les riverains en mal de fraîcheur. Pour preuve, écoutez cette chronique désuète diffusée dans “La gazette de Paris", sur la RTF, le 27 juillet 1949, où il est question des “petits poulbots de Paris” s’ébrouant dans les bassins de la Butte ou sur les berges. Bienvenue dans le Paris estival d'après-guerre :

La canicule à Paris, "La Gazette de Paris", 26 juillet 1949, RTF

2 min

Archives Radio France - Ina, avec l'aide de Hervé Evanno.