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Naissance du personnage : chaque vie porte son roman

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Vif-Argent de Stéphane Batut - Crédits : Zadig Production - Films du Losange
Vif-Argent de Stéphane Batut - Crédits : Zadig Production - Films du Losange

Pour un cinéaste, recueillir une simple expérience ou un souvenir peut faire surgir la trajectoire d'un personnage. Un individu rencontré peut alors devenir un modèle, comme en peinture, et le film se faire le spectacle de sa métamorphose en héros de fiction.

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Captation de l'ACID POP du 16/11/2019 au mk2 Quai de Seine (Paris), avec les cinéastes de l'ACID Stéphane Batut & Michaël Dacheux.

DU MODÈLE AU PERSONNAGE - A propos de Lola Montès de Max Ophüls (1955) & de Les Bureaux de Dieu de Claire Simon (2008)

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Quelqu'un fait le récit singulier de sa vie ou d'un souvenir à un spectateur (le cinéaste ou le spectateur du film lui-même). Dès lors que ce récit s'inscrit dans un dispositif d'écoute tel que le propose le cinéma, une projection fantasmée du spectateur s'opère à l'endroit de celui qui raconte son histoire - une métamorphose. En devenant le sujet d'une fiction, d'un fantasme, la personne se soustrait au bénéfice du personnage tout en l'alimentant de la puissance de son existence réelle (son corps, son histoire…). Certains films se font entièrement le témoin de cette métamorphose tout en tentant de dessiner, chacun à leur manière, le lieu singulier de ce passage du documentaire à la fiction.

L'exposition de l'intimité d'une personne réelle à un public peut avoir une dimension scandaleuse. Ceci est par ailleurs la force du documentaire, qui trouve ses héros tragiques dans le réel. Dans l'extrait des Bureaux de Dieux l'actrice qui joue la prostituée est choisie pour sa proximité avec le modèle et porte en son corps une histoire qui fait écho à celle du personnage. Claire Simon tâche de s'approcher, par le casting, le plus possible du modèle. La portée romanesque du personnage est ainsi contenue tout entière dans l'origine réelle du texte et de l'actrice.

LE SPECTATEUR COMME CRÉATEUR DE FICTION - A propos de Le goût de la cerise d'Abbas Kiarostami (1997)

Dans ce film, le héros est à la fois spectateur et metteur en scène des histoires que racontent les passagers de sa voiture. Cependant l'incidence de ces récits sur lui va déterminer son évolution en tant que héros de l'histoire. De spectateur, il devient acteur de son destin. Le conducteur voit en celui qui lui raconte l'histoire de la mûre qui lui fait renoncer au suicide une sorte de sage, et dans son récit une véritable parabole. Cet extrait représenterait I'identification du spectateur au récit qui lui est fait.

L'ÉVAPORATION DU MODÈLE AU PROFIT DU SOUVENIR RÉINVENTÉ - A propos de Irène d'Alain Cavalier (2009)

Quand la mémoire ou l'archive (le journal intime) sert de support au récit qui donne forme au personnage : Alain Cavalier filme l'absence d'Irène. Il est impossible pour le cinéaste d'incarner, à travers une actrice, le lien qui l'unit au modèle. Il s'agit de la femme qu'il a aimée et qui est morte. Impossible pour lui de la « remplacer » aujourd'hui par une actrice alors même qu'il a pu le faire à travers Catherine Deneuve dans La chamade - du vivant d'Irène. 

DU FANTASME À L'OBSESSION - A propos de Barbara de Mathieu Almaric (2018)

Le metteur en scène, qu'il soit incarné par un alter ego ou non dans la fiction, cherche la réincarnation du modèle à travers la réalisation de son fantasme.

Ceci s'illustre par exemple dans Vertigo d'Alfred Hitchcock (la scène d'essayage du tailleur gris) ou dans Barbara de Mathieu Amalric : la scène où le metteur en scène (joué par Amalric lui-même) est pris de vertige devant l'interprétation de Barbara (par Balibar). Il prend la place d'un spectateur dans le public et voit se superposer devant ses yeux, l'actrice et son modèle. De ce fait il révèle l'artifice de la fiction mais convoque d'autant plus la croyance du spectateur.

Vif-Argent de Stéphane Batut questionne aussi cette place flottante où se forme la fiction, au point de rencontre entre le surgissement du récit documentaire dans le champ du film et l'imagerie fantasmée qu'elle suscite chez son auditeur (cinéaste ou spectateur).

Extraits projetés :

  • Lola Montès, Max Ophüls (1955)
  • Les Bureaux de Dieu, Claire Simon (2008)
  • Le Goût de la cerise, Abbas Kiarostami (1997)
  • Irène, Alain Cavalier (2009)
  • Barbara, Mathieu Amalric (2017)

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