Publicité

Naissance du prix Renaudot : quand tout est parti d'une blague

Par
Remise du Prix Renaudot à Georges Perec au restaurant 'Chez Drouant' , Paris, 22 novembre 1965
Remise du Prix Renaudot à Georges Perec au restaurant 'Chez Drouant' , Paris, 22 novembre 1965
© Getty - Keystone-France/Gamma-Rapho

Si le prix Renaudot est aujourd’hui un prix littéraire convoité, c'est pourtant au détour d'une plaisanterie qu'il a été créé en 1925. Sur France Culture en 1989, Georges Charensol racontait la création impromptue de ce prix. Histoire d’un anti-Goncourt né sous le signe de la boutade.

Tout commence en 1925. A cette époque, le jury du prix Goncourt était très divisé, et les délibérations pouvaient durer plusieurs heures jusqu'à l'annonce du lauréat. Certains journalistes s'agaçaient de cette attente qui coïncidait souvent avec l'heure du repas. Dans un souci pratique, pour avoir le temps de déjeuner, le critique Georges Charensol proposa à ses confrères journalistes de déjeuner tous ensemble aux alentours de 11 heures, alors que les jurés délibéraient encore, avant de débuter le marathon journalistique de l'après-midi. Les plaisanteries s'enchaînent alors :

- Gaston Picard : Pourquoi est-ce que nous ne décernerions pas, nous aussi, un prix ?

Publicité

- Georges Charensol : Je ne suis pas contre ton idée, mais à une condition, c’est que ce soit un prix à la blague. Nous n’allons pas essayer de rivaliser avec les Goncourt, nous, jeunes journalistes. Faisons un peu la blague, on va rigoler, on va essayer de trouver un bouquin marrant.

Si l'on connait aujourd'hui cette anecdote qui date de 1925, c'est parce que Georges Charensol lui-même l'a partagée à l'antenne de France Culture, dans l'émission "A voix nue". Ecoutez-le au micro de Thierry Garcin, le 7 juillet 1989 :

Georges Charensol raconte la création du Prix Renaudot

2 min

(Durée : 2'26)

Anecdotique ? Pas autant qu'on pourrait le croire car l'histoire montre que les dix confrères se sont bien réunis l'année suivante, formant le tout premier jury du prix Renaudot. Un nom trouvé en référence à Théophraste Renaudot, qui avait lui-même créé en 1651 le premier journal périodique intitulé La Gazette.

Pour décerner leur tout premier Renaudot en 1926, les journalistes délibèrent... et tout ne se passe pas exactement comme prévu. En effet, la plaisanterie est vite devenue plus sérieuse que prévu, expliquait encore Georges Charensol en 1989 dans "A voix nue" :

Il se trouve, malheureusement, que cette année-là, on a beau chercher, on ne trouve pas de livre correspondant à la conception que j’avais imposée. En revanche, nous sommes tous emballés par le premier livre d’un jeune professeur du lycée de Monte-Carlo qui s’appelait Armand Lunel, et qui avait écrit un livre Nicolo-Peccavi ou l'Affaire Dreyfus à Carpentras, que nous avions trouvé un livre plein d’esprit, plein de vivacité et d’originalité, et nous avons viré de bord. Nous avons dit : “Voilà un garçon inconnu, on va lui donner un coup de pouce, on va lui donner le prix”. Nous étions pris à notre piège. Nous étions foutus. A partir du moment où nous avions couronné un bon livre, nous ne pouvions plus revenir en arrière. Ça aurait été désobligeant pour lui.

Ce sera le départ d'une longue aventure littéraire, qui a notamment récompensé Louis Ferdinand Céline (1932), Louis Aragon (1936), Michel Butor (1957), Georges Perec (1965) ou encore Annie Ernaux (1984), pour ne citer qu'eux.

La blague originelle finit ainsi par s'estomper et les journalistes, malgré eux, s'érigent en expert. Un renversement dont Jean-Yves Mollier, historien de l’édition, parlait en ces termes au micro en Jean-Noël Jeanneney le 5 novembre 2016 dans l’émission “Concordance des temps” :

Ils ont un sens extrêmement aiguisé de ce qu’est la littérature, et même des mutations de la littérature. A un certain moment, ils considèrent qu’au fond, les jurys ne remplissent plus le rôle qui leur était dévolu et donc en quelque sorte, ce sont eux, les journalistes, qui vont juger les juges et devenir, à leurs tours, des juges.

La prescription passe du côté des journalistes et le prix Renaudot devient un anti-Goncourt. Mais pas le premier : en plongeant dans l'histoire des prix littéraires, on voit que, très tôt, le prix Goncourt - dont le jury est composé exclusivement d'écrivains - rencontre des détracteurs. Alors que le Goncourt existe depuis 1903, il se trouve malgré lui à l'origine de la création du Femina (à cette époque encore appelé "Prix Femina - Vie Heureuse") dès sa deuxième édition : refusant de décerner le Goncourt à Myriam Harry, favorite de l'époque, les dix jurés du Goncourt avait suscité un tollé. En réaction, vingt-deux femmes de lettres lui avaient décerné le prix Femina.

Archives INA - Radio France,