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Nancy Fraser : "Aux États-Unis, l'épidémie met en lumière les problèmes systémiques et structurels"

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Quelle justice sociale aux Etats-Unis ?
Quelle justice sociale aux Etats-Unis ?
© AFP

Coronavirus, une conversation mondiale. Depuis New-York, la philosophe Nancy Fraser analyse la crise actuelle comme une mise à nu des problèmes systémiques et structurels du système de santé américain.

Face à la pandémie de coronavirus, Le Temps du Débat avait prévu  une série d’émissions spéciales « Coronavirus : une conversation  mondiale » pour réfléchir aux enjeux de cette épidémie, en convoquant  les savoirs et les créations des intellectuels, artistes et écrivains du  monde entier. 

Cette série a dû prendre fin malheureusement après le premier épisode : « Qu'est-ce-que nous fait l'enfermement ? ».   Nous avons donc décidé de continuer cette conversation mondiale en  ligne en vous proposant chaque jour sur le site de France Culture le  regard inédit d’un intellectuel étranger sur la crise que nous  traversons.

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Aujourd'hui, la philosophe américaine Nancy Fraser nous interpelle depuis New-York sur les problèmes systémiques et structurels que révèlent la crise sanitaire actuelle. 

Aux États-Unis, nous n’avions pas besoin de preuves supplémentaires pour signifier l’inconsistance et la dangerosité de Donald Trump. Son incompétence parle d’elle-même et ses conséquences sont terribles. Cependant, la critique nécessaire et peut-être facile à son égard ne doit pas faire l’économie d’une analyse plus profonde. Car l’épidémie de COVID-19 met davantage en lumière nos problèmes systémiques et structurels, ici, comme partout dans le monde.  

La crise actuelle met d’abord à nu les failles de notre système de santé.  Elle démontre que les efforts initiés par le Président Obama étaient insuffisants, et que même le single-payer-system, tentative d’assurance santé universelle, par lui-même ne permettrait pas de protéger complètement la population. 

Au-delà des débats autour des polices d’assurances ou du modèle de protection sociale, la situation nous rappelle combien les gouvernements n’ont que trop peu réfléchi à la  structure, à l’organisation et au bon fonctionnement du système santé. Cela concerne aussi bien le matériel que les personnels et prouvent que derrière la faiblesse des politiques d’assurance, nos infrastructures aussi sont défaillantes.

Le manque de ressources médicales, allant des médicaments à l’assistance respiratoire, montre la nécessité d’aborder frontalement la question de la production. L’architecture de nos  infrastructures révèlent la place centrale des organisations privées dans la gestion de ces biens, biens nécessaires à la (sur)vie de la population. Pourtant, ces organisations sont régies par des logiques de profits, ce qui explique pourquoi non seulement ils n'ont pas livré les équipements nécessaires, mais ils se sont aussi engagés dans une course aux prix effrénée, les villes et les États se disputant les rares ressources dans des guerres d'enchères. 

Tant que ces logiques de marché prévaudront, nous resterons incapables d’organiser la production et la distribution du matériel essentiel de façon rationnelle, selon nos besoins actuels. Cela montre aussi le lien très étroit entre le système gouvernemental de santé sociale, comprenant toutes les formes d’aides publiques, et le système de production privé : dans une période normale, cette division marche plus ou moins bien selon votre position sociale. Mais dans un moment de crise, la contradiction se fait plus nette. L’économie privée ne peut pas tout gérer ni prévoir. Au manque de rationalité s’ajoute l’absence d’harmonisation entre la production, la distribution et les besoins.

Nous pouvons décrire le moment actuel comme injuste et inégalitaire. Si vous habitez une favéla, un camp de réfugiés ou d’internement, vous n’avez pas les mêmes chances de respecter la distanciation sociale. Prenons l’exemple de la ville de New York, si durement touchée : selon les quartiers, la propagation du virus est corrélée au niveau de revenu par habitant.

Dans les quartiers pauvres, on constate une exposition nettement supérieure aux autres, parce que les personnes n’ont pas le luxe de rester à la maison, qu’elles sont obligées de travailler dehors, le plus souvent pour des emplois risqués et mal payés. Et quand ils restent chez eux, cela se fait dans des appartements minuscules, où l’exposition est démultipliée. Ce sont aussi des personnes qui souffrent plus que d’autres de l’asthme, d'hypertension, d’obésité ou d’autres maladies liées à leur condition et qui les fragilise davantage face au virus. Enfin, dans ces quartiers, les hôpitaux publics manquent de ressources et l’accès à l’hôpital privé demeure un privilège de classe.

À cela s’ajoute les discriminations envers les personnes d’origine asiatique. La formule de « virus chinois » répétée à l'envie par Donald Trump a causé beaucoup de tort à ces populations, et il vous suffit désormais d’une « apparence  chinoise » pour être relié au virus. Cela me rappelle une même pratique à l’encontre des personnes vues comme des ressortissants japonais aux États-Unis pendant les années 70 et la période de la grande concurrence automobile. Une stratégie de la division qui fragilise un corps social déjà éprouvé.  

Cette crise révèle aussi de nouvelles questions dans notre rapport au genre, avec la nécessité et l’importance sociale du travail du care. Nous n’avons pas vraiment attendu cet épisode pour nous rendre compte, le temps du néolibéralisme faisant son effet, qu’une crise du care  était en formation. Alors que de nombreuses femmes entraient dans le travail salarié, le secteur financier appliquait d’importantes pressions pour limiter les dépenses sociales de l’État-Providence. Autrefois, il existait une forme de division du travail du care entre les foyers privés, celui des femmes principalement, et le système social public. Mais avec la pression de l’austérité et des logiques néolibérales, le système social a vu ses moyens diminuer. Dans un même moment, les femmes, habituées à générer du soin dans l’espace privé, ont dû quitter en partie cet espace pour accéder au travail salarié. Voilà que la crise du soin que nous traversons témoigne du vide créé par cette dynamique. 

C’est aussi un moment important pour les féministes comme moi dans notre rapport théorique à la production. Nous avons beaucoup insisté et argumenté sur l’importance sociale du travail non-salarié, dénonçant que le système capitaliste était incapable de reconnaitre et de payer les coûts de production de cette énergie si importante à la société. Nous défendions que le système de production dépendait du système du care et non l’inverse. 

Maintenant, je suis obligée de mettre à jour ma pensée et de constater la fonction inverse : le système du care dépend aussi du système de production.

Les difficultés que rencontrent les chaines de production le prouvent, et il est impossible de faire correctement le travail du soin si on ne peut accéder aux produits de premières nécessités, par exemple les masques ou les gants. Le problème actuel, dans son enjeu systémique, réside dans l’incapacité à faire coordonner ces deux sphères. 

Enfin, le moment actuel permet aussi de révéler l’actualité du conflit social aux Etats-Unis. Les employés d’Amazon se sont mis en grève pour protester contre le manque de protection sur leur lieu de travail, ce qui représente un motif classique de grève. Cependant, cela met en lumière une forme de recomposition sociale où les travailleurs de la distribution et du soin sont devenus centraux dans nos sociétés. 

Si nous craignons le report de notre élection présidentielle, il est à constater que les crises favorisent une accélération de la compréhension des enjeux sociaux et politiques.

Les symptômes étaient bien visibles. Restons lucides, car il y a beaucoup de leçons à tirer de ce moment. Celle sur notre système en est la plus importante. Beaucoup de gens commencent à comprendre. Reste à savoir combien de temps va prendre celui des solutions. Nous ne commençons pas de zéro. Des idées ont déjà pu émerger dans la campagne de Bernie Sanders où il était clairement question de ces failles. Nous disposons de bases dans le débat public pour traiter de ces enjeux.  

Avec cette crise se pose finalement la question de la société rationnelle et égalitaire. Aucune solution ne sera possible non plus sur la santé et le climat si nous restons au niveau national ou régional. Si la mondialisation dans son rapport marchand est remise en cause, ces deux questions ne pourront être traitées à l’avenir sans une coopération globale étroite. La faillite de l’Union Européenne dans l’aide à l’Espagne et l’Italie doit nous alerter sur la nécessité de gouvernance et de solidarité. Que face à des enjeux d’une telle ampleur, des institutions démocratiques de prévision et de justice sociale sont plus que jamais nécessaires.  

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.