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Nègre littéraire : quand la France s'obstine avec un mot raciste depuis 3 siècles

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Image d'illustration de 1951.
Image d'illustration de 1951.
© Getty - GraphicaArtis/Getty Images

Saviez-vous que Pétain avait demandé à De Gaulle d'être son nègre? Le terme ne devrait plus être utilisé pour qualifier les plumes de l'ombre, dénonce le ministère de la Culture. Alors que les anglo-saxons disent "ghost writer", les Français ont conservé un terme raciste.

Le Cran, Conseil représentatif des associations noires de France, a obtenu hier, jeudi 16 novembre, que le ministère de la Culture se prononce contre l’utilisation du mot “nègre” en littérature. La rue de Valois, publiant une recommandation écrite, reconnaît l’usage habituellement “dépréciatif” du terme "associé à l’esclavage [et] qualifié de dépréciatif, péjoratif, raciste, vieilli…" [par les dictionnaires] et suggère de lui préférer le mot "prête-plume". Alternatives recommandées par le ministère de la Culture : "auteur ou écrivain ou plume cachée", voire "auteur ou écrivain ou plume de l’ombre".

Plume de l’ombre” est en fait une adaptation du terme anglais utilisé dans les pays de littérature anglo-saxonne pour ce qu’on a pris l’habitude, en France, d’appeler “nègre littéraire”. On dit en effet “ghost writer” en anglais, c’est-à-dire, littéralement, “auteur fantôme”. "Ghost writer", c'est aussi le nom du film de Roman Polanski en 2010 qui racontait l'histoire de la plume dans l'ombre d'un ancien Premier ministre britannique (voici la bande annonce) :

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La référence raciale n’existe qu’en français. Elle s’est installée au fil de l’histoire de l’édition en France. Jean-Yves Mollier, historien des lettres, explique dans  L'Histoire de l'édition, du livre et de la lecture en France aux XIXe et XXe siècles qu’on a d’abord parlé des “collaborateurs” avant de dire “nègres” au XVIIIe siècle. C’est au XIXe que la formule se généralisera.

Eric Fassin relevait dans un article de Vacarme en 2010 que les maisons d’éditions, loin d’abandonner la référence polémique, ont plutôt rempilé quand elles ont accouché du terme “métis”. Le “métis” désignant l’auteur caché, le double besogneux de l’auteur, lorsque son travail devient su et que le fantôme sort de l’ombre. C’est par exemple un usage de plus en plus répandu en matière d’autobiographies, dont on connaît aujourd’hui plus facilement les “prête-plumes”. “Métis” désignant un noir mélangé de blanc, on voit évidemment la permanence de la métaphore racialiste et l’enjeu de la représentation d’une inégalité raciale.

D’autres voix ont pu soutenir que le terme “nègre” avait le mérite de souligner l’exploitation dont pouvait être victimes les auteurs cachés. Au mieux, les intéressés touchent 8 à 10% des ventes, souvent un pourcentage plus proche de 2 ou 3%, c'est-à-dire une rétribution forte uniquement en cas de best seller. Lionel Duroy, aujourd’hui auteur reconnu (Le Chagrin, Colères, L'Hiver des hommes...) a longtemps été journaliste à Libération tout en prêtant sa plume à des célébrités dont l’éditeur Bernard Fixot publiait l’autobiographie - Ingrid Betancourt, Mireille Darc, Gérard Depardieu ou Jean-Marie Bigard. Or Lionel Duroy réfute le mot “nègre” qu’il jugeait “insultant” lorsqu’il racontait en 2009 au Journal du Dimanche qu’il lui fallait souvent une année de travail pour accoucher le récit de ses interlocuteurs (quatre ans au total pour Farah Pahlavi, la dernière femme du Chah d'Iran, et pas moins de cinq semaines d’entretiens en tête à tête avec Ingrid Betancourt ont été nécessaires). 

A la 30e minute de cette émission ”Hors champs” diffusée le 5 mai 2015, vous l’entendrez raconter ses choix d’écrivain prête-plume “pour le plaisir de l’écoute avant l’écriture”’ :

Des recherches universitaires existent sur le travail dans l’ombre d’œuvres classiques. Slate rapportait par exemple l’an dernier que Catherine Mory avait exploré le manuscrit des Trois mousquetaires afin d’y distinguer la réalité du travail d’Alexandre Dumas… de ce que nous devrions plutôt attribuer à Auguste Maquet, son plus célèbre collaborateur. Elle avait établi que Maquet avait en réalité signé une trame basée sur ses connaissances historiques, que Dumas avait ciselée, enrichie… et finalement, transformée en littérature : des "douze pages écrites par Maquet, elles se portent à soixante-dix après la réécriture de Dumas", après analyse du manuscrit des Trois mousquetaires, estimait Catherine Mory dans La Littérature pour ceux qui ont tout oublié

Pour d’autres livres, y compris chez Dumas, le travail de l’ombre est beaucoup plus conséquent, déterminant. Or celui qu’on appelle “nègre” disparaît des radars au moment de la sortie. Le 31 août 1997, l’émission “Tire ta langue” intitulée “Des soutiers de la littérature” et consacrée aux prête-plumes, invitait la psychanalyste Nicole Fabre pour envisager l’incidence psychologique du fait de disparaître sous le nom célèbre, promu :

"Les soutiers de la littérature", Tire ta langue le 31/08/1997 sur France Culture

57 min

Tous les "nègres" ne subissent pourtant pas l'ombre et l'oubli à vie : saviez-vous que De Gaulle avait été la plume de Pétain ? C’est ce que révélait le collectionneur Hubert Heilbronn dans la Grande Traversée "Un autre De Gaulle" par Pierre Assouline en 2008 sur France Culture. L’invité exhumait notamment une lettre de 1938 de De Gaulle qui réclamait la paternité de La France et son armée, que Pétain avait rêvé un temps de publier sous son nom dix ans plus tôt. Écoutez De Gaulle se rebiffer dans ce qui sera son premier crime de lèse-majesté... littéraire envers Pétain :

De Gaulle, nègre de Pétain... avant la rebellion, dans "L'autre de Gaulle", 13 août 2008

3 min

Mais la polémique autour du mot "nègre" dépasse le champ littéraire et vous avez certainement en tête le débat autour de cette pâtisserie au nom de "Tête de nègre" qui fleure "bon" les colonies, ou encore la mobilisation autour de la réouverture du "Bal nègre" de la rue Blomet, rebaptisé "Bal Blomet". Voici ce que disait début 2016 l'historien Pap Ndiaye de l'origine du terme lors d'une polémique ouverte par Laurence Rossignol, alors ministre PS sous François Hollande :

Si vous consultez un dictionnaire de français de la fin du XVIIIème siècle, au mot "nègre" vous pourrez lire : "Voir esclave". Il y a une équivalence complète entre les deux termes "nègre" et "esclave". "Nègre"  a toujours été explicitement lié à l'état de servitude. Jusqu'à la fin  du XVème siècle , l'esclavage n'est pas racialisé : au marché aux  esclaves de Chypre, vous trouviez des esclaves originaires du Proche  Orient, d'Europe de l'Est ou d'Afrique. A partir de la fin du XVIIème  siècle, l'esclavage se caractérise par le fait qu'il est assimilé au  monde noir.