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Nellie Bly : mieux que Phileas Fogg, un tour du monde en 72 jours

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Portrait de Nellie Bly
Portrait de Nellie Bly
© Getty - Library of Congress / Collection Corbis Historic

Elle a fait le tour du monde en 72 jours en 1889. Son pari ? Être plus rapide que Phileas Fogg, le célèbre personnage de Jules Verne qui, lui, fit "Le Tour du Monde en 80 jours". L'intrépide journaliste rencontra même Jules Verne en personne à cette occasion !

Lorsqu’il publiait Le Tour du Monde en 80 jours en 1872, Jules Verne pouvait-il imaginer qu’une journaliste entreprendrait de faire un tour du monde en un temps plus rapide que son personnage fictif, Phileas Fogg ? Et pourtant ! C'est le défi qu'a relevé l'américaine Nellie Bly en 1889.  L'histoire a cependant retenu le nom d'un héros fictif, aussi célèbre soit-il, plutôt que celui d'une femme.

En utilisant bateaux, montgolfières, trains, l'intrépide journaliste a fait le tour du monde en 72 jours, 6 heures et 11 minutes en passant par Londres, Amiens, Suez, Singapour, Hong Kong ou encore, Yokohama et San Francisco. Un périple qu'elle a elle-même raconté dans son livre Le tour du monde en 72 jours : 

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La gare était remplie de milliers de concitoyens et, lorsque je posai enfin pied à terre, la foule cria comme un seul homme, suivie par les canons de Battery et Fort Greene qui tonnèrent en mon honneur. J'ôtai mon chapeau et criai joyeusement avec la foule, non parce que j'avais accompli mon tour du monde en soixante-douze-jours, mais parce que j'étais de nouveau parmi les miens.

"Seul un homme peut relever le défi !" Vraiment ? 

L'idée est originale, voire saugrenue, pour l'époque. Si faire un tour du monde relève déjà de l'excentricité, vouloir battre un record de vitesse l'est encore plus à une époque où il n'existe encore ni avion ni géolocalisation. Et de surcroît, quand on est une femme... Lorsqu'elle propose le sujet à son rédacteur en chef, un an auparavant, le refus est sans appel : 

Vous n’y arriverez jamais ! Vous êtes une femme, vous aurez besoin d’un protecteur, et même si vous voyagez seule, il vous faudrait tant de bagages que cela vous ralentirait. En plus, vous parlez uniquement l’anglais. Rien ne sert d’en débattre : seul un homme peut relever ce défi !

Son projet est néanmoins transmis au directeur du journal, Joseph Pulitzer (le même qui fondera en 1904 le fameux prix Pulitzer qui récompense aujourd'hui encore journalistes, écrivains et musiciens). Un matin de novembre, le patron du presse lui propose de débuter son tour du monde. 

Le 14 novembre 1889, à 9h40, Nellie Bly quitte New York à bord du paquebot Augusta Victoria, en route pour Londres. Rapidement, l'expédition devient aussi un engagement pour la cause des femmes. Et le "Philadelphia Inquirer", un journal quotidien américain, publie le 18 novembre 1889, soit quatre jours plus tard : 

En confiant à sa brillante petite journaliste une mission aussi spéciale que dangereuse, le New York World a d'un seul coup accompli pour la gente féminine ce qu'en une décennie personne n'avait réalisé. Depuis toujours, de nombreuses âmes méritantes sont restées au bas de l'échelle sous prétexte qu'on ne les pensait pas capables d'agir par elle-mêmes.  [...] Il est la preuve que le sexe faible, quand il est doté d'un esprit sain et d'un corps sain et est libéré des carcans habituels, peut rivaliser avec les hommes les plus brillants. 

Une du "New York World" le 26 janvier 1890, au retour de Nellie Bly
Une du "New York World" le 26 janvier 1890, au retour de Nellie Bly
© Getty - Bettmann

Une expédition "avec le soutien amical de Jules Verne"

Dès le lendemain le 15 novembre, le New York World, qui finance l'expédition, scénarise le voyage. On peut alors lire dans le journal : 

Battra-t-elle le record de Phileas Fogg ? L'intrépide globe-trotteuse du World a embarqué hier hier à 9h40 avec pour unique bagage une robe !

Le New York World ouvre les paris pour savoir combien de temps la journaliste mettra à faire le tour du monde. En récompense, un voyage est promis à celui qui fera l'estimation la plus proche de la réalité. 

De passage en France, Nellie Bly rencontre Jules Verne à Amiens, même si elle craint de prendre trop de retard dans son expédition. Car, comme Phileas Fogg, "l'homme au temps calculé", Nellie Bly scrute le temps pour relever son défi. Le 06 août 2012, dans sa chronique "Le Rayon Verne", François Angelier dressait le portrait du dandy anglais, célèbre héros de Jules Verne :

Au cours de leur entrevue à Amiens dans la maison de l'écrivain, Jules Verne et Nellie Bly parlent de voyage, d'écriture, de Phileas Fogg. Autour d'un verre de vin, l'écrivain lui souhaite bonne chance pour son "étrange entreprise", et déclare : 

Si vous le faites en 79 jours, je vous applaudirai des deux mains

Le New York World profite alors de la notoriété de Verne mentionnant dans les articles "_le soutien amical de Jules Vern_e". Lorsque la journaliste téméraire reposa le pied en Amérique le 25 janvier 1890, le couple Verne lui adressa immédiatement ses félicitations par télégramme.

Pionnière du journalisme d'investigation 

Lorsqu'elle embarque pour son tour du monde, Nellie Bly a déjà initié dans la presse américaine un nouveau journalisme. Elle s'est infiltrée dans une usine pour décrire la réalité des femmes ouvrières, puis dans un asile psychiatrique en se faisant passer pour folle. Dans l'émission "Les Chemins de la philosophie", Jacques Munier s'entretenait avec Géraldine Muhlmann, spécialiste de l'histoire du journalisme américain, et revenait notamment sur le rôle de Nellie Bly en tant que pionnière du journalisme d'investigation : 

Nellie Bly sera considérée comme la première stunt-girl, littéralement une fille du coup de force [...] Ce sont des journalistes qui pratiquent de l'investigation en allant dans des institutions occultes, par exemple un asile psychiatrique [...] Toute la démarche de Nellie Bly sera de dire : "On en parle beaucoup, mais personne n'est allé y voir." 

Nellie Bly, pionnère du journalisme d'investigation (Les Chemins de la connaissance, 07.02.2006 )

9 min

(Durée : 9'17) 

Travailler à partir du terrain et aller voir de ses propres yeux : c'est une méthode dont Nellie Bly a fait sa marque de fabrique. Un dynamisme nouveau, qui intervient dans la presse américaine en même temps que l'essor de la "Yellow Press", la presse à sensations et à feuilleton : une dynamique qui éclaire les enjeux éditoriaux de l'époque et la l'exposition médiatique du tour de monde de Nellie Bly. 

Pour finir avec des bulles de bandes dessinées et découvrir plus largement la vie de cette pionnière du journalisme d'investigation, découvrez les dessins de Pénélope Bagieu extrait du deuxième volume 2 de sa bande dessinées Les Culottés.