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New York, du 11-Septembre au Covid : la catastrophe et l'image juste

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Les couvertures de deux magazines pour illustrer deux catastrophes : Sandy et le covid
Les couvertures de deux magazines pour illustrer deux catastrophes : Sandy et le covid

Les images des attentats de New York ont ému bien au-delà de la ville. Le choix des photos pour illustrer un événement tragique implique de dépasser l'effroi et soulève des questions complexes. Entretien avec Paul Moakley, responsable photo de "Time Magazine", à la recherche de l'image juste.

Nicolas Champeaux a produit la série documentaire New York, l ♥️ catastrophe, qui explore la façon dont New York se relève de ses crises. Il s'est longuement entretenu avec Paul Moakley, responsable photo de "Time Magazine", sur les images de ces désastres. 

Vingt ans après, l’histoire orale du 11-Septembre est précieuse pour la génération d’Américains et de jeunes citoyens du monde née après les attentats de 2001. Depuis, New York a survécu à une crise financière lors de l’effondrement des prêts hypothécaires subprimes en 2008, à une crise climatique avec l’ouragan Sandy en 2012, et enfin, à une crise sanitaire. New York a été l’épicentre du Covid aux États-Unis, avec  54 000 décès dans l’État selon les chiffres du gouvernement fédéral de juillet 2021. Ces drames sont associés à des images massivement diffusées par les médias. Quelle image raconte le mieux un événement tragique qui vient de se produire ? Jusqu’où faut-il montrer les blessures, les cadavres ? Quel cheminement de pensée conduit les responsables d’édition à commander tel ou tel type de reportage photographique ? 

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Paul Moakley est né en 1976 à New York. Il est éditeur à Time magazine et a occupé de 2010 à 2018 le poste de vice-directeur du département photo du désormais bi-hebdomadaire américain fondé en 1923. Il est particulièrement impliqué dans les photos de couverture du magazine, et dans le choix de la photo de la personnalité de l’année, et anime le blog photo Lightbox de Time. Il est par ailleurs commissaire d’exposition au musée consacré à la photographe amateur Alice Austen à Staten Island, l’un des cinq arrondissements de New York, à vingt minutes de Manhattan en ferry. 

58 min

11 septembre 2001 : "The Falling Man"

"Je ne pense pas que c’est un suicide. Dans un tel contexte, je pense que c’est plutôt de la survie."

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Si vous deviez retenir une seule photo du 11-Septembre, laquelle choisiriez-vous ? 

Ce serait la photo du Falling Man, de l’homme qui tombe, prise par Richard Drew pour l’Associated Press. Ce n’est pas une photo facile à regarder. Elle est très dérangeante, vingt ans plus tard elle me fait encore frissonner. Derrière cet homme, on voit la façade de la tour. Il est en train de plonger la tête la première. Il y a quelque chose de surréaliste dans cette photo. Richard Drew dit qu’il est une flèche qui vient fendre l’immeuble, comme une bissectrice. La photo est très nette, donc cet homme capte toute notre attention. Parce que le 11-Septembre était un événement confus et chaotique nous avons tendance à penser aux victimes d’une façon globale. Cette photo au contraire met la focale sur l’humanité d’une seule personne. 

Connait-on l'identité de la personne ? 

Différentes théories existent sur son identité. Le journaliste Tom Jenod a mené l’enquête la plus approfondie pour le magazine Esquire, et c’est lui qui a trouvé ce titre de Falling Man. Jenod pense qu’il s’agit d’un employé du restaurant Windows on the world, parce qu’il porte l’uniforme des serveurs de ce restaurant. Il pense même connaître l’identité exacte de cet homme, mais comme sa famille est très catholique, elle ne souhaite pas que les gens puissent croire qu’il s'est donné la mort. Moi je ne pense pas que c’était un suicide. Dans un tel contexte, je pense que c’était plutôt un geste de survie. 

Comment la décision de se jeter d’un immeuble peut-elle relever de la survie ?

Dans le sens où c’était la dernière décision de cet homme. Sa dernière action. Il a choisi son destin. C’est un geste courageux, qui brise le cœur, et qui est terrifiant. Quand on repense à ce jour, et à cet énorme acte de terrorisme qui a secoué les Etats-Unis, cet acte sans précédent et rare, depuis Pearl Harbour en tout cas, cela me pose problème que l’on oublie les gens. Malgré les hordes de photographes sur place ce jour-là, je trouve étrange qu’il n’y ait aucune photo de corps au sol. J’en ai vu mais c’était surtout dans des magazines européens. Ceci dit, nous avons fait un peu de chemin depuis. Au musée du 11-Septembre, ils ont désormais une section où ces photos sont exposées, mais je pense que si nous commençons à oublier les victimes, leur consacrer un mémorial n’a aucun sens. Je pense que ces photos sont importantes pour l’histoire. Et je ne suis pas le seul à le penser. Notre interview vidéo de Richard Drew au sujet de la photo du Falling Man compte 18 millions de vues, c’est le record des vidéos de Time Magazine

Les gens ont vu l’événement se dérouler en direct à la télévision, et par la suite ces images ont tourné en boucle. Est-ce que cela a compliqué le travail des directeurs des services photos ? 

Oui, mais les médias ont été très réactifs. Newsweek et Time ont tout de suite sorti des couvertures. Les unes de Time et de Newsweek sont quasi identiques ! Ils ont choisi cette photo de la boule de feu qui jaillit au moment de l’impact de l’avion contre une des deux tours. C’est le choix de la photo du film d’action. C’est un réflexe que je comprends, mais je préfère des photos plus subtiles. C’est pour cela que je préfère l’humanité qu'exprime le Falling Man, celle de la décision finale d’une personne. Je me souviens aussi des images des brancards devant les hôpitaux, qui étaient prêts pour accueillir des survivants, mais ces brancards sont restés vides, parce qu’il y a eu très peu de blessés, il n’y a presque pas eu de survivants après l'effondrement des tours. Ces photos étaient tellement tristes.  

Votre fenêtre ici donne sur le quartier financier qui abritait les tours jumelles. Avez-vous accepté la nouvelle "skyline" et la nouvelle tour, la One World Trade Center souvent appelée Freedom Tower ? 

Cela a pris des années. Quand je conduis parfois, j’ai encore l’impression de voir les tours jumelles. Il y a quelques années, Time Magazine a déménagé et notre rédaction s’est installée juste à côté, dans une nouvelle tour. Nous avions un peu peur de nouvelles attaques terroristes. Mon bureau était au 82e étage et je n’aimais pas du tout ça car j’ai le vertige. C’est réconfortant que l’on ait érigé une nouvelle tour, c’est la réponse de New York à l’attaque. Les gens n’ont pas oublié. Ici à Staten Island, ils ont changé des noms de rue pour rendre hommage aux pompiers qui sont morts le 11-Septembre. Les gens ont encore des autocollants sur le pare-chocs de leur voiture pour rendre hommage aux victimes. Je regrette en revanche la réaction des États-Unis au 11-Septembre, qui a été une réponse nationaliste. Je suis toujours un peu inquiet quand les gens se cachent derrière des symboles, et oublient de penser aux personnes humaines et c’est pour cette raison que j’aime la photo du Falling Man. Il y a des gens qui n’aiment pas cette photo, car elle montre quelque chose d’horrible, mais il y a eu d’autres photos qui documentent d’autres faits horribles dans l’histoire, comme la bombe atomique au Japon, ou l’Holocauste. Il ne faut pas censurer ces images. 

Y a-t-il d’autres photos du 11-Septembre qui ont retenu votre attention ? 

Il y a le livre Here is New York qui a été très important. C’était une sorte de démocratie des photos, une sorte d'Instagram avant l’heure. Ce n’était pas pour des raisons commerciales. Le projet a été mené par des écrivains et des éditeurs photos, juste après le 11-Septembre. Ils se sont installés dans une boutique à Soho, et les gens de tous horizons venaient avec les photos de leurs proches disparus, qui étaient scannées sur place. C’était le début des scanners, à l’époque moi je prenais encore des photos argentiques. À la fin, ils avaient des milliers de photos et ils en ont fait un livre d’archives, et c’était une façon efficace de permettre aux gens d’affronter ce qui s’était passé. 

Vous avez travaillé sur l’impressionnant projet que Time a consacré au 11-Septembre pour le dixième anniversaire des attaques. 

Oui, nous voulions aborder les contrecoups du 11-Septembre dix ans plus tard. Et nous avons réussi à retrouver les quatre personnes qui étaient dans les étages au-dessus de l’impact des avions et qui ont survécu. Nous étions le premier média à les retrouver. C’était la première fois que j’allais au-delà de mon travail de chef de la photo, car j’ai mené des interviews avec ces survivants. Chaque entretien a duré deux heures. Ils racontent en détail comment ils ont réussi à descendre les étages. Ils étaient encore traumatisés et étaient confrontés à la culpabilité des survivants. Après les entretiens, je suis monté dans ma voiture et j’ai fondu en larmes. La directrice photo de Time Magazine à l’époque, Kira Pollack, a travaillé près de deux ans sur le projet du dixième anniversaire. Le projet a gagné en volume au fur et à mesure que nous avancions. Nous en avons fait un documentaire pour la chaîne HBO, Beyond 9/11 : Portraits of Resilience, qui a remporté un Emmy Award en 2012.

Time Magazine a-t-il déjà décidé d’un concept pour le vingtième anniversaire ? 

Oui, nous allons de nouveau nous concentrer sur des témoignages, et sur la résilience de la ville et de ses habitants. Cet anniversaire revêt une dimension particulière, car pour la première fois, nous nous adressons à une génération qui n’était pas née en 2001.

58 min

2008, la crise des subprimes : "Les gens étaient à la recherche d’un coupable."

Maisons abandonnées à Cleveland à cause de la crise des subprimes, en 2008
Maisons abandonnées à Cleveland à cause de la crise des subprimes, en 2008
© Getty - David Howells

C’est une histoire difficile à raconter visuellement. Mais je me souviens bien de l’ambiance à New York. C’était pesant.

Une crise financière se raconte-t-elle en photos ? 

C’est difficile. La crise financière à New York était vraiment étrange. Je travaillais pour Newsweek à l’époque. Je me souviens du krach de la bourse et de tous les photographes qui se bousculaient devant Wall Street à la recherche de LA photo. En tant qu’éditorialiste photo, tu attendais au bureau, et tu les appelais pour demander : "Comment ça va là-bas, est-ce que vous voyez des gens très inquiets, est-ce qu’ils pleurent, est-qu’il y en a qui se jettent des fenêtres, que se passe-il sur place ?" C’est une histoire difficile à raconter visuellement. Mais je me souviens bien de l’ambiance à New York. C’était pesant. J’étais encore jeune à l’époque et je ne mesurais pas encore l’impact de la crise.

Quelle photo retenez-vous de la crise financière ?

Je crois qu’au début, les photos qui sont sorties du lot, c’était des photos comme celles de Chris Hondros montrant ces énormes groupes d’investissement, comme Lehman Brothers, qui mettaient la clé sous la porte. Leurs employés quittaient l’immeuble avec leurs effets personnels, avec tous les médias autour d’eux. Cette photo résume bien ce moment. On voit un employé de Lehman Brothers qui porte un carton de rangement, un carton tout neuf qu’on a donné à tous les employés, et son carton doit contenir son agrafeuse. Sur cette photo, on ne voit même pas le visage de l’employé. On voit juste sa boîte, avec la ruche de journalistes autour de lui, et juste derrière il y a le gars typique de Wall Street, un Blanc en chemise Oxford et pantalon de costume. Cela correspond vraiment à l’ambiance du quartier des affaires à l’époque. Et puis, les gens étaient à la recherche d’un coupable. Qui était responsable de tout ça ? Lehman Brothers était vraiment l’une des entreprises au cœur de la crise. Chris Hondros a réussi à capter la tension à New York au moment de la crise financière. Il a été tué quelques années plus tard en Libye. C'était un grand professionnel qui savait raconter une histoire avec une photo.

Vous avez été commissaire pour une exposition plusieurs années plus tard sur l’impact de la crise des subprimes aux États-Unis. Ce qui s'est passé ensuite était-il plus visuel ? 

Oui. Il y a eu tant de gens qui ont perdu leur emploi et leur maison. En 2011, la crise battait encore son plein. Les gens étaient chassés de leur maison, des pans entiers de la Floride et d’autres États se sont vidés, et des photographes comme Lauren Greenfield ont documenté ces coins de Californie où toutes les maisons étaient vides. C’était des villes fantômes après l’éclatement de la bulle immobilière. Et je pense aussi que ça a conduit à Occupy Wall Street, parce que c’est lié à ces entreprises irresponsables qui ont fait d’énormes erreurs en jouant avec la vie des gens. Cela a engendré ce mouvement citoyen qui a commencé à poser des questions sur la source du problème et sur ce qu’étaient devenus ces grands groupes d’entreprises. J’adore cette photo de Mathew Pillsbury à Zuccotti Park qui était l’épicentre d’Occupy Wall Street à New York. Tous ces gens campaient au cœur du quartier des finances et refusaient de bouger. Il y avait beaucoup de tension dans la ville, tu étais soit avec eux, soit contre eux, mais c’était un mouvement de protestation très intéressant de la part de jeunes qui peut-être n’envisageaient pas l’avenir très sereinement. Leurs parents disaient tout le temps que ça allait être encore mieux pour la nouvelle génération mais cette génération refusait d’accepter cette version du rêve américain. Elle était aussi en colère car elle avait accumulée des dettes après les emprunts étudiants. Mais c’était aussi intergénérationnel : tous les âges étaient représentés. Il y avait beaucoup de diversité, et Matthew Pillsbury montre le flou chaotique des gens qui campent dans le parc. Tout le monde est avec son sac de couchage et ses couvertures, on dirait presque un camp de sans-abri. Mais ce sont des gens qui veulent aller jusqu’au bout, qui sont frustrés, prêts à rester dans le froid pour se battre. C’était une situation difficile à résumer, mais grâce à l’accumulation et au mouvement des gens permis par la technique de la longue exposition, à des détails dans la profondeur du champ, il a pu immortaliser le moment de façon subtile. Certains visages sont flous, on a l’impression de voir des fantômes. La photo a été publiée dans le New York Magazine, et  quand je l’ai vue, je me suis tout de suite dit  : "Mais bien sûr, c’est ça qu’il fallait faire pour résumer ce moment."

58 min

2012, l'ouragan Sandy : sans filtre

Sandy, c'était la première fois qu'un média pense à raconter un événement sur Instagram, sans filtre et en direct.

Quel type de dispositif aviez-vous mis en place en amont de l’ouragan Sandy ? 

En 2012, je commençais à me sentir en confiance dans mon métier. Sandy était intéressant parce que nous avions eu une autre tempête l'année précédente - Irene - et tout le monde avait été évacué. Quand Sandy est arrivée, les gens se sont dit : "On ne va pas bouger parce que Irene n’était pas si grave en fait". Donc pas mal de gens sont restés sur place. Mais à la rédaction de Time, nous étions très inquiets, et nous avons décidé de camper dans les bureaux du département photo. Nous avons réservé des chambres d'hôtel à côté de Times Square. Et nous avons décidé de raconter l'histoire sur Instagram. Instagram était vraiment nouveau à l'époque. Nous avons embauché cinq photographes déployés sur différents sites de New York, du New Jersey et du Connecticut, pour qu'ils puissent suivre le chemin de l'ouragan. C'était la première fois qu'un média pensait à raconter un événement sur Instagram, sans filtre et en direct. Nous avons eu beaucoup de chance car nos photographes s'étaient postés sur les lieux de passage de la tempête. Pendant deux jours, nous avons dormi dans la rédaction pour réceptionner les photos, nos photographes travaillaient 24h/24, et nous aussi, nous restions debout. Et je me souviens que nous étions dans le bar d'un hôtel, et tout à coup, les lumières se sont éteintes sur une partie de la ville. C'était une expérience très troublante, une énorme centrale électrique à l'est de la ville avait explosé à cause de l'inondation, privant d'électricité toute la moitié sud de New York. Je me souviens que la vidéo de l'explosion est très vite devenue virale.

Quelle photo retenez-vous de l’ouragan Sandy ?

Malgré tous nos efforts, ce n’est pas une photo de Time, c’est une photo qui était en une du New York Magazine ! Cette photo est dingue. Elle a été prise par Iwan Baan. C'est un photographe d'architecture qui a eu la bonne idée de grimper dans un hélicoptère. Cette photo a été prise un ou deux jours après le passage de l’ouragan, mais la ville était encore inondée. La photo capture New York à un stade d’extrême vulnérabilité, en black out. C'est une image obsédante, on voit l'eau inonder les artères de plusieurs quartiers de la ville, les rares lumières allumées sont assez sinistres, on a l'impression que la ville est devenue un marécage, on dirait les Everglades [zone humide protégée du sud de la Floride, ndr] !

Photo couverture du New York Magazine. The city and the storm, photographe Iwan Baan
Photo couverture du New York Magazine. The city and the storm, photographe Iwan Baan

Cette photo pourrait être l’affiche d’un film de science-fiction ?

Oui. On voit la pointe de Manhattan, qui abritait les tours jumelles, il y une petite partie du quartier de la finance qui est allumée, mais la moitié sud de Manhattan est plongée dans le noir. Cela montre à quel point l'une des plus grandes villes du monde peut être vulnérable. Cela nous amène surtout à réfléchir sur notre futur, et à ce qui arrive au climat. C'est vraiment une photo obsédante : on a l'impression que la ville vient d'être brûlée, et qu'une traînée de cendres a éteint les lumières. C’est l’homme contre la nature, et la nature contre l’homme.

C'est à Staten Island où vous vivez que le bilan humain a été le plus lourd. Travailler sur une tragédie qui se déroule dans votre environnement quotidien est-il plus choquant ? 

Oui. Je suis revenu à Staten Island après avoir travaillé plusieurs jours à Manhattan, et j’ai vraiment remarqué la même solidarité qui avait surgi au moment du 11-Septembre. C’était le côté positif. C’était le même esprit d’entraide. Je me souviens qu’un jour, j’étais en reportage et un homme m’a demandé si je pouvais lui donner quelque chose à manger. Un habitant de mon quartier, aux Etats-Unis ! Les gens étaient désespérés. Il y avait des distributions de nourriture et de vêtements dans les églises. Un matin, un type est arrivé avec des dizaines de pizzas. Nous avons documenté cela. Je n’aurais jamais imaginé que cela puisse se produire dans ma ville natale. Nous n’étions pas du tout préparés à cet ouragan. C’était tragique. Une mère de famille a vu ses deux enfants mourir noyés. J’ai travaillé avec le grand photographe Eugène Richards à Staten Island. Il a pris des photos d’une femme qui soulève des meubles cassés et qui fouille dans un amas de choses déchiquetées car elle cherche à sauver quelques biens dans ce qui reste de sa maison à Oakwood Beach. Et sur la photo,  on voit que quelqu’un a hissé un drapeau américain à l’arrière, dans un esprit très post-11 Septembre ! La photo montre que les gens essaient de survivre et d’avancer. Le photographe Stephen Wilkes a pris des photos aériennes d’une autre maison qui a été srelevée par les bourrasques et déplacée au milieu d’un champ ! C’était très étrange de travailler sur ce désastre dans mon quartier. J’ai toujours été sensible à l’environnement. Quand j’étais petit, tous mes exposés de sciences étaient consacrés à l’environnement. Après un tel désastre, les gens qui continuent à nier le changement climatique ne peuvent qu’être de mauvaise foi. Pourtant, ils sont nombreux et c’est très triste.

58 min

2020, Covid : "Il y a un biais sur les photos des morts américaines."

C’est vraiment une histoire sur la peur et l’incertitude, et le stress enduré par tout le monde.

Six Une du Time Magazine consacrées au covid
Six Une du Time Magazine consacrées au covid

Ce n’est pas la première fois que vous travaillez sur les ravages d’un virus. Vous étiez allé au Libéria, un pays fortement touché par Ebola en 2014 et 2015. 

Oui. Staten Island où nous sommes abrite la plus importante communauté de Libériens au monde, et je me suis fait beaucoup d’amis libériens ici. Il y a longtemps, j’avais été commissaire d’une exposition du photographe Tim Hetherington, qui a été tué en Libye. Tim voulait faire une exposition ici. Ainsi, quand Ebola a déferlé, j’ai été volontaire pour encadrer une mission de reportage au Libéria avec la photographe irlandaise Jackie Nickerson, elle a fait la photo de couverture pour notre édition de la personne la plus importante de l’année, consacrée aux soignants libériens. Mais le Covid à New York, c’était très différent.

Quelle photo retenez-vous du Covid à New York ? 

Je suis incapable de retenir une seule photo, je préfère décrire une partie du parcours qui m’a conduit à ma photo préférée. La première photographe que j’ai contactée est Angela Strassheim. Elle a longtemps photographié des scènes de crime avec des médecins légistes. Elle a travaillé sur le 11-Septembre en tant que photographe judiciaire. Je l’ai appelée pour lui demander de nous proposer des illustrations dans le métro, ce qui reste des empreintes des gens, ou quand ils éternuent ou toussent. Nous en avons parlé pendant une semaine, puis elle m’a finalement proposé quelque chose de complètement différent. Elle m’a dit : "Paul, je crois que j’ai vu la photo aujourd’hui. Je suis allée voir mon amie, elle a un rhume, elle a peur d’avoir le Covid, et elle porte un masque, et j’ai déposé des courses au pied de chez elle, et je l’ai vue à sa fenêtre, je veux la photographier à sa fenêtre". Je lui ai dit : "Fonce !" Tu vois la maison américaine typique, son amie est en robe de chambre à la fenêtre avec un masque, l’année dernière c’était une photo surréaliste. La photo a terminé en couverture de Time Magazine.

Comment Time Magazine a-t-il procédé pour avoir accès aux hôpitaux ?

Il y a eu plusieurs étapes. C’est bizarre le Covid, on a l’impression que c’était lent, mais en même temps, c’est fou la vitesse avec laquelle il s’est propagé. En quelques semaines, New York était l’épicentre, et les hôpitaux ont fermé leurs portes aux médias. Nous avons appelé Danny Kim, un de mes anciens étudiants qui avait fait un stage à la rédaction, et qui avait arrêté la photographie pour devenir ambulancier. Et nous avons demandé à son hôpital s’il pouvait prendre des photos pour nous. L’hôpital a donné son feu vert. Nous avons eu énormément de chance, car grâce à lui, nous pouvions avoir un accès total à l’hôpital, qui était dans le New Jersey, juste de l’autre côté du pont Washington.

Il a tenu un journal photo quotidien sur sa vie de de soignant pendant l’épidémie, sans filtre. Ces photos permettent de prendre la mesure du niveau d’impréparation des hôpitaux face à cette vague de patients. Tout est improvisé. Les salles sont réaménagées, ils dressent des murs avec des cloisons de fortune, tendent des bâches un peu partout. Vers la fin du mois de mars 2020, il y avait entre 7 et 11 morts par nuit dans cet hôpital ! Un jour, Danny devait se rendre dans une maison du New Jersey pour chercher un homme qui était très malade, et l’homme est mort dans sa chambre à coucher quand Danny était là. Il a dû annoncer la nouvelle à son jeune fils, encore complètement recouvert d’habits de protection. Dans Time, Danny raconte que toute sa vie, ce jeune garçon gardera en mémoire cette image effrayante de lui vêtu d'une tenue de protection, le visage couvert d’un masque, lui annonçant la mort de son père. C’est par ces lignes que Danny conclut son journal photo pour Time Magazine

Le mois suivant vous avez eu accès à l’hôpital Wyckoff, à la lisière entre Brooklyn et le Queens, où l’on a recensé le premier mort du Covid à New York.

Oui, le reporter Simon Shuster et la photographe Meridith Kohut ont fait un travail énorme pour documenter cet hôpital pendant plus d’un mois. C’est vraiment une histoire sur la peur et l’incertitude, et le stress enduré par tout le monde, alors que le virus fauchait des vies de façon disproportionnée chez les métis et les Noirs, dans des quartiers pauvres et denses. Sur cette photo, on voit Kyle Edwards, un employé de l’hôpital de 39 ans. Il est dans un camion frigorifique derrière l’hôpital, et le camion est rempli de corps enveloppés dans des sacs plastiques orange et noir. Il porte une lanterne dans un espace sombre. C’est une photo obsédante, on a vraiment l’impression que ce devait être comme ça pendant la peste. Sur les côtés, on voit quatre étages de linceuls, du sol au plafond. Cette photo ne reflète pas une exception, ça se passait ailleurs, à l’hôpital Elmhurst dans le Queens, et dans d’autres hôpitaux qui débordaient de cadavres, car les chambres funéraires étaient saturées.

Cette photo était en double-page dans le magazine.

Oui. Cette photo montre que l’on n’était pas prêt pour ça. J’aurais aimé que ces photos circulent davantage. De nombreuses publications aux États-Unis n’ont pas montré la mort durant le Covid. Nous avons mis cette photo sur Instagram et en ligne aussi. Je ne sais pas comment nous aurions pu avoir un impact plus fort encore avec ces photos, parce que les gens ne se rendaient pas compte à quel point cette maladie était mortelle. Je ne sais pas si les gens regardaient ailleurs, ou s’ils regardaient trop la télé, mais en tous les cas les preuves de l’horreur étaient vraiment là. Il aurait peut-être fallu mettre davantage de photos de ce type en couverture au lieu de les reléguer dans les pages intérieures pour avoir plus d’impact. Les médias américains ont eu moins de retenue quand ils ont illustré les morts du Covid en Inde. Ils hésitent moins lorsqu’il s’agit de montrer des morts à l’étranger. Il y a un un biais sur les photos des morts américaines.