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Ni bohémien, ni gitan : la fabrique du mot "Rom"

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Jeune manifestant le 4 septembre 2010 à Marseille, à l'occasion d'un rassemblement contre les expulsions de Roms roumains et bulgares.
Jeune manifestant le 4 septembre 2010 à Marseille, à l'occasion d'un rassemblement contre les expulsions de Roms roumains et bulgares.
© AFP - ANNE-CHRISTINE POUJOULAT

Previously. A l'origine dérivé du nom du dieu indien Râma, le terme "Rom", protéiforme, sème aujourd'hui la confusion entre actualité et histoire. Voici un retour sur la genèse de ce mot, à l'occasion de deux expositions à Paris, à la Maison Rouge, et au Musée national de l'histoire de l'immigration.

A l'honneur à travers deux expositions à Paris, l'une à la Maison Rouge, l'autre au Musée national de l'histoire de l'immigration, l'histoire des populations tziganes fait encore l'objet d'une grande méconnaissance. L'instrumentalisation politique récurrente de la situation de certains immigrés venus d'Europe de l'Est tend à brouiller encore plus les cartes, à travers la figure du "Rom".

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"La Fabrique de l'Autre", c'est chaque mois dans La Fabrique de l'Histoire l'analyse d'un mot qui catégorise un groupe de gens, et une plongée dans l'histoire pour comprendre la genèse du terme en question et du groupe désigné. Aujourd'hui, le nom de "Rom", s'il peut renvoyer à l'ensemble des populations tziganes en Europe, est également largement utilisé dans les médias pour désigner une minorité d'immigrés d'Europe de l'Est. Ce qui sème la confusion.

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À l'origine était l'Inde

"Rom" est un terme générique utilisé comme tel au niveau européen pour désigner les descendants d'une population originaire d'Inde, venue s'installer autour de l'an mille progressivement vers l'ouest, jusqu'à l'Europe, afin de former trois groupes : les Sinti, les Kalé et les Roms (le terme étant ici entendu dans une acception restreinte, donc). Des groupes distincts par leur région d'installation, mais aussi parfois par la langue, la langue romani n'étant pas la seule pratiquée. L'origine étymologique de "Rom" est incertaine, l'une des hypothèse faisant du mot un dérivé du nom du dieu indien Râma.

Une utilisation qui nourrit les clichés

Si le terme "Rom" a été adopté aujourd'hui par certains représentants de ces populations pour revendiquer leur existence comme peuple à part entière, il est aussi utilisé à tort et à travers dans le langage médiatique, semant la confusion : "rom" désigne souvent dans les médias les populations "roms" de Roumanie, de Bulgarie et de Hongrie qui émigrent en France depuis les années 1990, et en particulier celles se retrouvant à la rue dans une situation sociale complexe.

Cette désignation revient à une stigmatisation, car elle ne rend pas compte de la réalité : l'immigration des "Roms" d'Europe de l'Est s'intègre dans un mouvement plus global d'immigration issue de ces pays, elle ne concerne donc pas les seuls Roms. En outre, la situation sociale très précaire de certains de ces immigrés visibles dans le paysage urbain, nourrit le cliché d'une population itinérante, alors même qu'en Europe de l'Est, la majorité des Roms sont depuis plusieurs dizaines d'années sédentaires. Enfin, sur la base de ce cliché, et à tort, le terme "Rom" va jusqu'à désigner l'ensemble des populations dite tziganes en France, dont l'histoire est bien plus ancienne.

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Les Tziganes français victimes de la confusion

La confusion qui règne dès qu'on parle de populations tziganes s'appuie sur la tendance à assimiler tziganes et étranger, un phénomène à l'oeuvre de longue date dans l'histoire française.

La population tzigane est présente en France depuis le XVIe siècle, avec l'implantation progressive de dynasties Sinti et Manouche, un groupe apparenté aux Sinti. Si l'Ancien régime accordait la protection seigneuriale à certaines familles, comme l'a montré l'historienne Henriette Asséo, la stigmatisation de cette population par les autorités se construit progressivement pour s'accélérer à la fin du XIXe siècle, dans un contexte de lutte contre l'insécurité publique. A l'époque, on ne parle pas de "Roms" ni de Tziganes, mais plutôt de "bohémiens" et de "romanichels".

Du "bohémien" au "nomade"

Un ensemble de décisions administratives et juridiques vont renforcer la création, à partir de stéréotypes anciens, d'une figure de paria moderne, censée être incarnée par ces Tziganes. A commencer par la décision en 1895 de recenser "tous les nomades, bohémiens et vagabonds", suivie quelques dizaines d'années plus tard, par la loi du 16 juillet 1912 "sur l’exercice des professions ambulantes et la circulation des nomades".

Cette loi instaure définitivement dans le paysage politique et social la catégorie des "nomades" : citoyens à part, français pour leur majorité, ils sont soumis à différents contrôles de circulation, effectifs grâce à des carnets d'identité anthropométriques. De fait, chaque individu y figure en photo de face et de profil, enfant comme adulte, avec ses empreintes digitales et ses feuilles de vaccination. Le carnet doit être visé à chaque entrée et sortie d'une commune, quelle qu'elle soit, rendant la mobilité très difficile.

Tout en les distinguant des forains, la loi de 1912 définit donc sans les nommer les populations tziganes : la définition se réduit au nomadisme, particularité assimilée à un danger pour la communauté nationale.

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L'internement pendant les deux guerres mondiales

Cette dangerosité présupposée amènera le gouvernement français à développer un traitement particulier de cette population, dès la Première Guerre Mondiale. Comme l'a bien montré Emmanuel Filhol, les Tziganes des zones récupérées par l'armée en Alsace et en Lorraine dès 1914 sont évacués puis internés sur ordre du gouvernement, qui les assimile à des espions menaçant la Défense nationale.

Ces Tziganes d'Alsace-lorraine seront finalement regroupés dans le camp de Crest dans la Drôme, jusqu'en 1918, tandis que les Tziganes du reste du territoire sont mobilisés comme tous les Français. 

Un scénario qui ne fait qu'anticiper celui du Second conflit mondial, plus connu. Sous Vichy, un décret de 1940 assigne à résidence tous les "nomades" visés par la loi de 1912. Le régime s'appuie rapidement sur une décision allemande pour interner quelques 6000 Tziganes dans des camps, entre octobre 1940 et mai 1946. L'Etat français créera également des camps spécifiques pour cette population, comme celui de Saliers par exemple, près d'Arles (Bouches-du-Rhône).

"Gens du voyage" ou l'impossibilité de nommer ?

Après la Seconde Guerre mondiale, l'Etat ne cessera de traiter de façon particulière ces populations, notamment avec la loi de 1969 qui remplace celle de 1912, tout en créant une nouvelle catégorie administrative : les "gens du voyage". Une fois de plus l'expression créé une catégorie de citoyens à part, sans pour autant la caractériser : une façon de désigner sans reconnaître les spécificités et surtout la variété culturelle de ces sociétés.

Bibliographie

Henriette Asséo, "Des «Égyptiens» aux Rom, histoire et mythes",  Hommes et Migrations, n°1188-1189, juin-juillet 1995.

Emmanuel Filhol, "Discursivités et pratiques tsiganes : autour de la loi de 1912 sur les « nomades » en France", Droit et cultures, 64 | 2012-2.

Jean-Yves Blum Le Coat ; Christine Catarino ; et Catherine Quiminal, Les gens du voyage : errance et prégnance des catégories, Villes et hospitalité : Les municipalités et leurs «étrangers», Paris : Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2004 .

Patrice Maniglier, "Il n'y a pas de question rom", Les Temps Modernes 2014/1 (n° 677), p. 126-139.

Sabira Kakouch, "Les Roms ou l’invention d’un peuple : dé-formation identitaire de la plus grande minorité d’Europe. L’exemple de l’Italie et de ses politiques ségrégationnistes", Mémoire(s), identité(s), marginalité(s) dans le monde occidental contemporain, 13 | 2015.