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Ni idéal ni repoussoir : raconter l'histoire du logement populaire tel qu'on y vit

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Salon  d'un logement de la cité Émile-Dubois, à Aubervilliers, dans les années 1980.
Salon d'un logement de la cité Émile-Dubois, à Aubervilliers, dans les années 1980.
- © Patrice Lutier

La création d'un musée du logement populaire en Seine-Saint-Denis se dessine depuis quelques années. L'objectif : retracer, à travers le récit de la vie d'habitants d'un immeuble de quartier populaire, l'histoire sociale et culturelle des banlieues depuis la fin du XIXe siècle.

Alors qu'une ville de banlieue pourrait devenir capitale européenne de la culture en 2028, que la préparation des Jeux olympiques et paralympiques 2024 implique des réaménagements urbains en Seine-Saint-Denis et que le Grand Paris réinterroge l'avenir des quartiers populaires autour de la capitale, comment intégrer pleinement l'histoire des banlieues parisiennes à celle d'une métropole en pleine mutation ? 

Une initiative portée par l'Association pour le Musée du Logement Populaire (l'AMuLoP), pourrait être l'une des réponses. Réunissant des enseignants, historiens et sociologues ainsi que des acteurs du monde de la culture et du patrimoine, le collectif mène depuis 2014 le projet de création d'un musée consacré à l'histoire des quartiers populaires de la banlieue nord de Paris, de la fin de la révolution industrielle à aujourd'hui, en prenant l'habitat populaire comme fil rouge. Ni une simple exposition d'images d'archives et de buffets en formica, ni un travail centré sur le patrimoine architectural de ce territoire, l'institution se veut être le lieu d'un récit incarné de cette histoire, grâce à la mise en scène du quotidien de ses habitants. 

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À réécouter : Quel avenir pour les quartiers populaires ?

Un musée des banlieues en banlieue

 Bulletin municipal d'Aubervilliers, 1947.
Bulletin municipal d'Aubervilliers, 1947.
- Archives municipales d'Aubervilliers

Si les quartiers populaires des banlieues d'Île-de-France font l'objet d'expositions, qu'elles portent sur la "mémoire des grands ensembles" comme en 2019 à la Maison de la Banlieue de l'Architecture, ou abordent les clichés médiatiques qu'elles inspirent comme dans l'exposition "Jusqu'ici tout va bien" au Palais de Tokyo l'été dernier, il n'existe pas encore d'institution culturelle dédiée. L'AMuLoP œuvre pour la création d'un tel lieu, qui permettrait d'intégrer l'histoire des quartiers populaires et de leurs habitants dans le patrimoine de la métropole parisienne, mais aussi dans le récit historique national.

Pour l'association, le choix de la banlieue nord de Paris permet de partir d'un lieu caractéristique de l'évolution que connaissent les territoires en périphéries des grandes villes de France. "Faire l’histoire de la banlieue nord de Paris, c’est faire celle de l’industrialisation, de l’urbanisation, des migrations, de la désindustrialisation, des politiques de rénovation urbaine et aujourd’hui, des phénomènes de gentrification qui transforment à marche forcée ces territoires sous l’effet de la pression foncière et de la métropolisation", décrit Aurélien Fayet, président de l'AMuLoP et professeur d'histoire. Le travail de conservation de la mémoire de ces lieux apparaît d'autant plus important du fait de ces mutations. En valorisant l'histoire sociale de la banlieue, le projet entend également participer à la déconstruction des représentations stigmatisantes qui ont pu lui être associées, sans pour autant tomber dans une "une vision nostalgique du passé populaire" : 

Tout au long du XXe siècle, la banlieue est apparue comme un territoire repoussoir, image inversée de la ville-centre riche et dynamique, en particulier en région parisienne. À travers la dénonciation des maux de la banlieue - insalubrité, épidémies, pauvreté, chômage, délinquance toujours d’actualité à l’heure de la Covid-19 -, ce sont ses habitants qui sont bien souvent désignés comme responsables. Pourtant, un tout autre récit, plus proche de ce que révèlent de ces territoires les recherches en sciences sociales, peut être transmis à ceux qui veulent bien prêter l’oreille. Aurélien Fayet

Pour l'heure, l'association dont le projet est soutenu par Plaine Commune, n'a pas encore trouvé le bâtiment dans lequel le musée pourrait élire résidence. "On souhaite que ce soit un immeuble qui ait de la profondeur historique. Ce sera dans un quartier populaire, mais pas forcément dans un HLM ; ça peut être un immeuble de rapport, du XXe siècle voire de la fin du XIXe siècle", précise Aurélien Fayet. En revanche, le collectif a élaboré et testé la démarche didactique qu'il souhaite mettre en œuvre dans ce futur musée : raconter la vie quotidienne des habitants d'un immeuble populaire pour aborder des problématiques socio-historiques plus larges.

À réécouter : Le "banlieue tour"

Pénétrer le logement par la micro-histoire

 Cuisine dans un logement de la cité Émile-Dubois à Aubervilliers, dans les années 1980.
Cuisine dans un logement de la cité Émile-Dubois à Aubervilliers, dans les années 1980.
- © Archives Patrice Lutier

En s'intéressant au logement, l'association s'inscrit dans une démarche micro-historique, c'est-à-dire à une échelle plus restreinte, au plus proche des individus, et en l'occurrence de la façon dont ils ont habité et investi ces logements populaires. "L'histoire des quartiers populaires sera abordée à partir de la vie de quelques familles ordinaires, reconstituées grâce à une enquête", décrit le président de l'association. D'un point de vue muséographique, cette perspective micro-historique se traduirait par un travail de reconstitution de ces logements qui permet d'aborder des thématiques qui dépassent celle de l'habitat : 

Visiter des logements reconstitués in situ permet au visiteur, au gré de l'immersion dans les différentes pièces et les trajectoires personnelles des habitants d’être matériellement sensibilisé à des problématiques collectives : l’évolution du confort, de la consommation et des loisirs (à travers l’ameublement et les objets domestiques), la vie intime (la chambre), les relations entre générations, entre hommes et femmes, les rythmes de vie (les espaces collectifs et parties communes). Le cadre du logement, à partir d’objets, de documents comme une fiche de paie, un tract syndical ou un exemplaire de "L'Huma”, nous parle des conditions de travail, des formes d’engagements politiques. Aurélien Fayet

L'objet de ce projet scénographique : entrer dans la pièce pour pénétrer dans le quotidien des habitants des ces logements. "On est dans une logique du sensible, explique-t-il. On souhaite que les gens ressentent des émotions que l'on ne peut pas forcément faire transparaître dans un musée d'histoire classique."

À réécouter : Politiques de la ville

Depuis 2014, l'association constitue diverses ressources qui permettent d'imaginer les parcours d'exposition du futur musée. À partir, d'une part, de recherches scientifiques via l'organisation de journées d’études thématiques ou des travaux du projet de recherche "Migrants dans le logement ordinaire" financé par l’Institut Convergence Migrations, fruit d’un partenariat entre l’AMuLoP et le Centre d'Histoire Sociale des mondes contemporains (CHS), unité mixte de recherche de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et du CNRS. Fondée sur l'étude de quatre immeubles situés à Saint-Denis et Aubervilliers, leur enquête sociologique vise à comprendre comment les migrants ont accédé à ces logements ordinaires et se les sont appropriés au cours du XXe siècle :

Alors que de nombreux travaux ont récemment été consacrés au logement des migrants dans des formes d’habitat spécifiques tels que meublés, bidonvilles, foyers et cités de transit, la question de l’habitat ordinaire reste peu étudiée. Les intérieurs domestiques de ces logements ordinaires en particulier n’ont guère été étudiés, alors qu’ils font l’objet de stéréotypes persistants qui renvoient les migrants à une supposée incapacité d’habiter “correctement” leur logement à l’origine de troubles de voisinage. Le migrant rural stockant le charbon dans la baignoire des années 1950, les moutons égorgés des années 1960, ou encore le “bruit et l’odeur” des années 1990 sont les manifestations les plus connues de cette idée qui délégitime le droit des migrants au logement ordinaire. Membres du projet "Migrants dans le logement ordinaire" du CHS 

Rapport de gardien, 1975.
Rapport de gardien, 1975.
- Archives municipales d'Aubervilliers

Les ressources viennent, d'autre part, du terrain. Des collaborations avec les services d’archives d’Aubervilliers et de la Seine-Saint-Denis pour obtenir les registres d’état civil, listes électorales, recensements de l’INSEE, dossiers de naturalisation, etc. ; des entretiens avec les habitants et des échanges avec les associations du territoire ; enfin, la collecte de photos et d'objets qui permettent de reconstituer des lieux à différentes époques. Ces archives n'ont pas en soi une valeur patrimoniale, mais doivent servir de support aux récits des parcours de visites du futur musée. 

À réécouter : Banlieues : comment la crise sanitaire et économique frappe les quartiers populaires ?

De Manhattan au 9.3 :  comment patrimonialiser le logement populaire ?

Des couches de revêtement de sol sont exposées dans une cuisine d'appartement reconstituée au Tenement Museum de New York.
Des couches de revêtement de sol sont exposées dans une cuisine d'appartement reconstituée au Tenement Museum de New York.
© AFP - John Moore

En racontant le vécu domestique des habitants de ces quartiers populaire, le collectif souhaite adopter un modèle de mise en scène du discours historique et d'incarnation des témoignages, plutôt que celui, plus classique, du musée de collections. Dans cette optique, l'AMuLoP compte parmi ses références muséales le Tenement Museum de New York, qui se trouve dans le Lower East Side de Manhattan, un quartier longtemps habité par une population ouvrière et défavorisée. 

Installé dans un immeuble ancien où se sont succédé des générations de familles immigrées venues d'Europe entre 1863 et 1935, ce musée organise des expositions focalisées sur la présentation du parcours biographique des anciens locataires dont les logements ont été reconstitués (il en propose actuellement des visites virtuelles). Au travers de cette immersion, c'est plus largement le rôle des migrants dans l'histoire des Etats-Unis qui est abordé :

Cette imbrication entre les échelles micro et macro (raconter l’histoire du pays par la vie quotidienne), cette immersion physique dans l’habitat particulièrement suggestive, la qualité du travail de médiation grâce à des guides conférenciers dynamiques s’appuyant sur des documents d’archives, ont inspiré notre volonté de mettre en place un dispositif similaire pour raconter l’histoire des quartiers populaires de la banlieue parisienne. Aurélien Fayet

À réécouter : Le quartier, objet d’histoire

Comme cela se fait au Tenement Museum, l'AMuLoP envisage que les visiteurs du musée du logement populaire ne se confrontent pas simplement à des panneaux explicatifs, mais soient toujours accompagnés de guides. Un mode de visite qui fait justement le succès du musée new-yorkais. Née d'une initiative associative dans les années 1980, la structure s'est progressivement institutionnalisée pour devenir très populaire, plusieurs fois récompensée et même classée monument historique national. 

Mais le musée du logement populaire ne serait pas exactement un Tenement Museum à la française. "Le prisme principal à New York, c'est l'immigration ; ce ne sera pas le cas de notre musée. Mais on ne peut pas non plus évoquer la banlieue sans l'immigration", indiquait Fabrice Langrognet, docteur en histoire contemporaine et membre de l'AMuLoP, dans Le Journal des Arts. Il s'agit moins de raconter un moment de l'histoire de l'immigration d'un pays que de "jeter un autre regard sur l'histoire des quartiers populaires", nuance le collectif dans une tribune publiée dans la revue Métropolitiques, en janvier dernier. 

Aller à l'encontre des clichés, bien sûr, mais certainement aussi interroger la manière dont on peut "patrimonialiser" le récit intime de ces parcours souvent difficiles, l'histoire de ces lieux de périphéries qui ont souffert d'une image dépréciative. Car l'enjeu d'un tel projet de valorisation de la mémoire des quartiers populaires, c'est également celui de la prise en compte d'une sorte de "patrimonialisation du négatif" selon l'expression de l'historienne Sophie Wahnich, soit d'un lieu qui archive et rend compte des expériences traumatiques, des "faces sombres" de l'histoire comme on dit, pour en préserver la dimension critique.

À réécouter : Le rêve du pavillon gris

Une première exposition sur la vie HLM en octobre

Depuis 2020, le collectif prépare une exposition qui préfigure le musée et dont l'ouverture est prévue pour octobre prochain : "La vie HLM". Pour la découvrir, il faudra se rendre à Aubervilliers, et plus précisément à la cité Émile-Dubois, dite "des 800" :

L’exposition aura lieu à quelques pas d’une future gare du Grand Paris Express, sur un territoire qui sera profondément transformé par la construction de 1 800 logements (ZAC du secteur Fort d’Aubervilliers). Dans ce contexte, mettre en perspective l’histoire du quartier et la vie quotidienne de ses habitant.e.s est un enjeu crucial. L'AMuLoP

Au sein de trois appartements de la barre Grosperrin temporairement prêtés par l'OPH d'Aubervilliers, on découvrira le quotidien de plusieurs familles qui y ont vécu entre les années 1950 et 2000. En pénétrant dans le premier appartement, on pourra découvrir la journée ordinaire d’une famille au cours des années 1960. Dans le second, le personnage principal n'est plus la famille, mais le logement lui-même dans lequel se sont succédé des générations de locataires, de la fin des années 1950 à celle des années 1970. Différentes histoires narrées par trois pièces - le salon, la chambre des parents et celle des enfants - reconstituées selon les époques. Pour incarner ce récit, des guides conférenciers, eux-mêmes issus des quartiers populaires, feront la visite.

Cette exposition marque une étape importante dans l'élaboration du projet du musée du logement populaire. "On teste des dispositifs. Nous n'allons pas reprendre les éléments qui ont été trouvés dans le cadre de l'exposition dans l'immeuble de Grosperrin. Il faudra reprendre tout depuis le début, c'est-à-dire faire l'histoire des habitants de l'immeuble dans lequel on va se trouver, en suivant la même démarche", précise le président de l'AMuLoP. La réussite de l'exposition pourra néanmoins permettre à l'association de convaincre les collectivités susceptibles de prêter le lieu où le futur musée pourra s'installer.

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