Publicité

Ni Rastignac ni déserteur : l'invention du mot "transclasse" pour parler mieux de mobilité sociale

Par
Boursier en 1912, l'écrivain Louis Guilloux avait rencontré Albert Camus grâce à son professeur, Jean Grenier.
Boursier en 1912, l'écrivain Louis Guilloux avait rencontré Albert Camus grâce à son professeur, Jean Grenier.
- Bibliothèque André Malraux, Saint Brieuc

Pour en finir avec les mots talismans "méritocratie" ou "ascenseur social" et la culpabilité renégate du "transfuge de classe" et du bâtard, la philosophe Chantal Jacquet a forgé un néologisme, les "transclasses", afin de raconter ceux qui passent les frontières en dépit de la reproduction sociale.

Les médias, comme le monde politique d’ailleurs, parlent volontiers d’”égalité des chances”, parfois de “mérite” et de “méritocratie”, ponctuellement encore de “mobilité sociale”. Beaucoup plus rarement, de “transclasses” pour évoquer ceux dont la trajectoire consiste à quitter leur milieu d’origine pour en changer.

Le terme “transclasse” commence pourtant à essaimer, depuis que la philosophe Chantal Jacquet l’a forgé. Elle l’avait d’abord assis à l’occasion d’un premier livre, Les Transclasses ou la non-reproduction, sorti en 2014 aux PUF. Elle le raffine à présent avec un second ouvrage, collectif celui-ci et tiré d’un colloque à La Sorbonne en mai 2017. Codirigé avec le philosophe Gérard Bras, le livre sort ce mois de septembre : La Fabrique des transclasses, toujours aux PUF.

Publicité

Entre Rastignac et une tribu de superhéros de la résilience

Avec ce néologisme de “transclasse” qui faisait écho à l’anglais “class passing”, Chantal Jacquet jouait coup double. Elle allait non seulement se prémunir de décrire une énième fois ces individus qui déjouent en partie la reproduction sociale comme des héros miraculés, des self made men ou des rescapés - alors qu’un peu partout on en fait encore volontiers des singes savants, sortes de greffons hyperperformants, à mi-chemin entre Rastignac et une tribu de superhéros de la résilience sociale. Mais en pensant ces trajectoires singulières de "déclassement par le haut", Chantal Jacquet allait aussi tordre le cou à toute une série de clichés charriés par l’idée de mobilité sociale, et par exemple :

  • l’image d’un ascenseur social (en panne ou pas, selon)
  • le mantra de la démocratisation des chances
  • l’amulette du “Q_uand on veut on peut_”
  • la machine à sous de la méritocratie comme un jackpot

Dès 2014, la philosophe montrait combien l’imaginaire de la mobilité sociale est en fait pris dans un faisceau de représentations qui tiennent davantage du slogan et du leurre. Or à force de penser la mobilité sociale vers le haut comme une échelle rectiligne qu’il ferait bon arpenter pourvu qu’on ait un peu de talent ou de souffle, on se garde bien d’interroger l’inertie, pourtant bien en place dans la société. Charriée avec les meilleurs sentiments du monde par une partie des élites lorsqu’elles parlent d’ouverture sociale, cette vision façon marchepied magique masque souvent (mal) un entre-soi lucratif, expliquait en substance Chantal Jacquet :

Faute d’en comprendre l’origine, les destins d’exception servent encore trop souvent d’alibi au moralisme, en accréditant l’idée que chacun est pleinement responsable de son sort, et au conservatisme, en alimentant la conviction que l’ordre social reflète les mérites naturels de chacun.

Dans La  Fabrique des transclasses, Chantal Jacquet poursuit son travail autour de la notion de “transclasse”. Mobilisant Hobbes ou Spinoza, elle souligne encore combien l’idée de méritocratie est idéologique… et bien commode : 

On fait comme si par nature les individus étaient tous lancés dans une course au long cours et comme s’il suffisait de se mettre en marche pour arriver, quitte à s’étonner ensuite que l’ascenseur social soit en panne et à chercher des leviers pour le faire redémarrer et supprimer les freins. C’est présupposer qu’il y a un ascenseur qui facilite la trajectoire et que les hommes de bonne volonté n’ont qu’à se précipiter pour le prendre.

Le mouvement plutôt que le mérite

Pour Chantal Jacquet, “le mérite est une pure construction politique”. Elle y oppose une lecture plus neutre du déplacement de classe qui devient “un fait social transversal”, plutôt qu’un trophée récompensant une réussite vertueuse. Ce “jeu à la marge” qui se révèle alors dans les mécanismes de reproduction, crée un mouvement. “ Un voyage”, diront plusieurs personnes parmi ceux que la réalisatrice Leila Djitli a rencontrés pour sa série documentaire diffusée en septembre 2017 sur France Culture suite au colloque chapeauté par Jacquet et Bras, et que vous pouvez retrouver par ici :

55 min
55 min
55 min
55 min

A l’écoute de ces témoignages ou à la lecture du récit que livrent les intervenants au colloque de la Sorbonne, on mesure combien le vocabulaire du déplacement est central - quand ce n'est pas celui de l'évasion. Le déclassement par le haut est un déplacement, et le "transclasse" un voyageur. Un “migrant de classe” même, pour le sociologue Paul Pasquali.

Lui-même auteur d’un chapitre du livre coordonné par Jacquet et Bras, le chercheur a publié en 2014 Passer les frontières sociales - Comment les filières d’élite entrouvrent leurs portes, un ouvrage tiré notamment de sa thèse consacrée aux trajectoires (et aux épreuves) des élèves d’une classe préparatoire réservée aux bacheliers issus de ZEP. Vous pouvez retrouver l’émission “La Suite dans les idées” qui y était consacrée sur France Culture le 18 octobre 2014 par ici :

Paul Pasquali dans "La Suite dans les idées", le 18/10/2014

29 min

29 min

Chez Chantal Jacquet comme chez Paul Pasquali, ces “migrants de classe” sont ainsi regardés en mouvement. Et donc du point de vue de leur parcours, plutôt que de leur arrivée qui raconterait davantage une réussite puisqu'on ne parlerait (par définition) que de ceux qui auraient réussi. Dans le chapitre qu’il signe dans La Fabrique des transclasses, le sociologue précise :

Pour mieux comprendre ces allers-retours entre des régions du monde social contrastées, j’ai mis au centre de mon analyse le concept de migration de classe pour penser ensemble, en écho aux travaux d’Abdelmalek Sayad, l’émigration et l’immigration de classe, c’est-à-dire l’univers social d’origine et l’univers social de destination de ceux qui passent les frontières sociales.

Abdelmalek Sayad, dont il est question ici, est venu à la sociologie dans le sillage de Pierre Bourdieu, alors jeune chercheur à l’université d’Alger. Issu d’une famille modeste de Kabylie mais scolarisé alors qu’il est né en 1933 dans l’Algérie coloniale, Sayad, devenu sociologue, signera des articles importants sur l’immigration et l’appartenance sociale, réunis de façon posthume dans La Double absence, qui paraîtra après sa mort en 1998, préfacé par Bourdieu. Sayad y évoque notamment les émigrés depuis leur mobilité, comme "personnes déplacées", écrivant par exemple : "Immigrer, c’est immigrer avec son histoire [l’immigration étant elle-même partie intégrante de cette histoire], avec ses traditions, ses manières de vivre, de sentir, d’agir et de penser, avec sa langue et sa religion ainsi que toutes les autres structures sociales, politiques, mentales, structures caractéristiques de la personne, et, solidairement, de la société, les premières n’étant que l’incorporation des secondes, bref avec sa culture."

Irriguées par l’approche de Sayad, les migrations de classe s’éclairent en devenant plus dynamiques, moins extatiques, et aussi moins hors sol : il n’est plus seulement question de quelques normaliens issus du prolétariat qui auraient enjambé les échelons du mérite républicain, ou d’une poignée de miraculés de renom qui seraient parvenus à se hisser plus haut en prenant de l’élan comme on resquille au portillon d’un métro. Il est question de trajectoires subtiles, complexes, parfois inachevées ou en suspension, et pas toujours exemptes de va-et-vient.

En s’articulant autour de l’image d’une migration (avec ses passeurs, ses frontières, et ses moyens de transport), les termes “migrant de classe” et, aujourd’hui, de “transclasse”, permettent de désamorcer les autres catégories utilisées jusqu’à présent pour décrire ces parcours de déclassement par le haut. 

En particuliers trois mots, sur lesquels s’arrêtent les auteurs de La Fabrique des transclasses pour cheviller leur approche :

Le "transfuge de classe" : traître ou miraculé

C’est Chantal Jacquet qui se frotte plus particulièrement à ce terme, qui fait directement référence à Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, et notamment à leur classique de 1964, Les Héritiers. Pilier de la théorie de la reproduction sociale, l’ouvrage des deux sociologues n’est pas réellement étrillé par Chantal Jacquet : il en est plutôt distancié. La philosophe ne nie pas que la reproduction sociale ne verrouille pas largement la société, notamment lorsqu'elle s'articule au système scolaire.

Mais en rendant intelligible et peut-être plus sensible, aussi, le parcours de ceux qui incarnent un frottement entre des trajectoires bien huilées, elle donne du relief à la pensée des déterminismes sociaux, et expurge la mobilité sociale des images de déserteur ou de renégat que charriait le mot “transfuge”.

En préférant la neutralité du mot "transclasse", Jacquet évite aussi la connotation du mot "miraculé", également sous la plume de Bourdieu. Bourdieu, lui-même fils de facteur devenu Professeur au Collège de France, évoque à plusieurs reprises ceux qu'il nomme "les miraculés de l'école". C'est-à-dire, ceux dont la trajectoire apparaît rescapée des limbes du déterminisme social et des mécanismes d'exclusion qui sont propres à la reproduction. 

Dans un texte qu'on trouve dans le recueil Interventions (1961 - 2001), Bourdieu revient sur la réception de Les Héritiers (1964) mais aussi de La Reproduction (en 1970, toujours avec Passeron). Et il écrit ceci, qui fait le lien avec la question du mérite mais rappelle aussi combien sa théorie de la reproduction a été mal acceptée, notamment dans les rangs du parti communiste français: "Pour les gens que j'appelle les miraculés, la mise en évidence des déterminants sociaux de la réussite scolaire a quelque chose de scandaleux, entre autres raisons parce que ça leur enlève tout leur mérite."

Le "boursier" : déracinement et (petites) misères

C’est Paul Pasquali qui revient dans La Fabrique des transclasses sur cette figure qu’on doit à Richard Hoggart. Britannique originaire des milieux pauvres de Leeds, Hoggart, qui naît juste après la Première guerre mondiale, a vécu cette émancipation sociale, puisqu’il deviendra professeur de littérature. Dans The Uses of litteracy, publié en 1970 en France sous le titre La Culture du pauvre, Hoggart déplie derrière la notion de “boursier” l’idée que la mobilité sociale par le haut se fait au prix d’un déracinement. Le promu devient le déraciné... et le déchiré du fait d’une “inadaptation fondamentale”, d’un sentiment de gaucherie difficile à éteindre, et aussi de pas mal de mépris de classe, écrit Hoggart.

En découlerait un malaise, des névroses, ou de la honte… voire de la honte d’avoir eu honte (de soi). C’est cette lecture du classique de Hoggart, très répandue en sciences sociales, que cherche à déroutiniser Paul Pasquali, soulignant que la peur sociale “n’est toutefois pas forcément synonyme de honte ou de haine de soi. Car le stigmate peut être renversé collectivement et nourrir une fierté commune”. Dans le documentaire de Leila Djitli, l’une des élèves qu’on entend au troisième épisode, “Passer les frontières sociales grâce à l'école”, raconte précisément cette fierté, estimant avoir “plus de mérite que les autres”.

Voyage transclasse 3/4 : Passer les frontières sociales grâce à l'école

55 min

34 min

Le "bâtard" : "monter" et "rester soi" ?

Dans un registre plus littéraire que sociologique, c’est Gérard Bras qui revient sur la représentation du parvenu comme “bâtard”. Il s’appuie pour cela sur la trajectoire et les écrits de l'historien Jules Michelet, qui a vécu ce déclassement par le haut et écrira par exemple dans Le Peuple, paru en 1846 : “Le difficile n’est pas de monter, mais en montant, de rester soi.” Gérard Bras relit sous le prisme des "transclasses" Le Peuple, racontant combien l’historien né en 1798 trouvait à “s’interroger sur sa culpabilité éventuelle dans la jouissance du confort acquis” : "Comment “rester peuple” quand on a été peuple et que l’on est “monté”? C’est-à-dire comment être vraiment transclasse, tenir la position de la classe d’arrivée sans perdre “le sens du peuple” ? Comment “monter” et “rester soi” ? Comment ne pas s’embourgeoiser ? En refusant d’être bâtard, sans doute. Mais comment y parvenir ? Pourquoi faudrait-il échapper à la tentation de devenir bâtard ? Et comment?”, interroge Gérard Bras. 

C’est cette question de l’hybridation que le philosophe regarde plus particulièrement, expliquant que contrairement au bâtard, le "transclasse" (dont Michelet n’avait évidemment jamais entendu le nom) est “vraiment trans”. Comprenez : “qu’il ne fait pas que passer d’une classe à une autre dans l’oubli de son origine, mais qui conserve quelque chose des deux bords, de la classe de départ, des “pauvres” et de la classe d’arrivée. Le trans authentique est, en vérité, bi  : devenu autre il est “resté soi”, il est “des deux sexes de l’esprit””, poursuit Gérard Bras.