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Ni trois, ni rois... La véritable histoire des Rois mages

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"L’adoration des Mages", une huile sur toile de Diego Velázquez datée de 1619
"L’adoration des Mages", une huile sur toile de Diego Velázquez datée de 1619

C'est l’Épiphanie ! Entre deux parts de galette, prenez le temps de vous pencher sur la véritable histoire des mages telle qu'elle a été racontée dans la Bible (avant qu'elle soit réécrite par la tradition) et d'en découvrir le sous-texte.

Serez-vous reine ou roi de la galette cette année ? Douze jours après Noël, l’Épiphanie célèbre la visite des mages venus d'Orient, à Jésus nourrisson. Aujourd'hui, on les connaît sous les noms de Gaspard, Melchior et Balthazar, comme les a nommés au VIe siècle la tradition, qui a pérennisé l'idée qu'ils étaient trois, venus de continents différents, et en a fait des rois. En réalité, l'épisode initial tel qu'il est raconté par Saint Matthieu, le seul évangéliste à avoir évoqué ces mages, est extrêmement énigmatique, et surtout très peu historique.

Un très court passage dans la Bible : "Tout l’effort de chercher là un épisode qui se serait véritablement déroulé est erroné."

Il n’y a pas grand chose d’historique en dépit de tout ce que l’on peut chercher. Je crois que ce texte est déjà volontairement écrit comme une légende", commentait à propos de l'épisode des mages l'anthropologue Jean Lambert, chercheur au CNRS, dans Les Chemins de la connaissance en 1993. Seul Saint Matthieu parle de "mages" dans son Évangile, écrite entre 70 et 90 ans après la naissance de Jésus. Assez peu de lignes sont consacrées à ces mystérieux astrologues ; voici l'extrait central de ce court récit :

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Jésus étant né à Bethléem de Judée, aux jours du roi Hérode, voici que des mages d'Orient arrivèrent à Jérusalem, disant : "Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Car nous avons vu son étoile à l'Orient et nous sommes venus l'adorer. Ce que le roi Hérode ayant appris, il fut troublé, et tout Jérusalem avec lui. [...] Et voilà que l'étoile qu'ils avaient vue à l'Orient allait devant eux, jusqu'à ce que, venant au-dessus du lieu où était l'enfant, elle s'arrêta. A la vue de l'étoile, ils eurent une très grande joie. Ils entrèrent dans la maison, trouvèrent l'enfant avec Marie, sa mère, et, se prosternant, ils l'adorèrent ; puis, ouvrant leurs trésors, ils lui offrirent des présents : de l'or, de l'encens et de la myrrhe. Et ayant été avertis en songe de ne point retourner vers Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin.

Ils n'étaient ni trois, ni rois, les mages de la nativité_Les chemins de la connaissance, 24/12/1993

26 min

Ni trois, ni rois, et privés de noms

"L'Adoration des mages" (détail), peinture attribuée à Jérôme Bosch. Après 1514
"L'Adoration des mages" (détail), peinture attribuée à Jérôme Bosch. Après 1514

D'après le Nouveau Testament, le nombre des mages n'est donc pas mentionné, pas plus que leurs noms, ou que leur provenance précise, comme le soulignait Jean Lambert : "Le texte de Matthieu ne dit pas qu’ils sont des rois, pas plus qu’il ne dit qu’ils sont trois, ou qu’il y en a un qui serait noir et les deux autres arabes. Tout ce que l’on sait, c’est qu’ils viennent, ils donnent, et ils partent par une autre route."

C'est en fait le nombre des cadeaux (or, encens et myrrhe) qu'a retenu la tradition, pour pérenniser l'idée que ces mages étaient au nombre de trois. Et c'est à l'éminent théologien de Carthage, Tertullien, qu'ils doivent leur couronne : au IIe siècle, celui-ci, qui s'est converti au christianisme, rapproche le texte de Saint Matthieu d'autres textes bibliques, et notamment du psaume 72 qui claironne : "Les rois de Tarsis et des îles enverront des présents, les rois de Saba et de Séva paieront le tribut, tous les rois se prosterneront devant lui". Les mages deviennent-ils rois dès ce moment-là ? L'histoire de l'art témoigne qu'il faut quand même attendre le XIIe siècle pour les voir représentés avec une couronne.

Enfin, c'est un manuscrit du.... VIIIe siècle, intitulé Excerpta latina barbari ("Extraits latins d'un barbare") qui les baptisera "Gaspard", "Melchior" et "Balthazar" :

In his diebus sub Augusto kalendas ianuarias magi obtulerunt ei munera et adoraverunt eum, magi autem vocabantur Bithisarea, Melichior, Gathaspa. "Excerpta latina barbari", extrait 

Un texte écrit comme une légende

Pour Jean Lambert, le récit de Matthieu a clairement des allures de légende ; il s'agit d'un récit de naissance royale comme il en existe pléthore dans la tradition proche-orientale : 

On peut rappeler les caractéristiques de ces légendes-types : il s’agit souvent d’un individu dont les parents sont de filiation royale [la filiation avec le roi David pour Jésus, NDR]... Quant à savoir si c’est une réalité ou une interprétation théologique de Matthieu… Pour faire que Jésus soit roi, il est naturel d’utiliser les ressources littéraires de légendes de nativités royales : elles disent presque toujours que l’enfant est l’objet d’une conception inhabituelle, parfois même fils d’un dieu. Sa naissance est dramatique, des tentatives pour le tuer sont extrêmement courantes [rappelons que chez Matthieu, le roi Hérode veut faire tuer Jésus pour conserver sa couronne, NDR], la naissance est généralement signalée par un signe cosmique, l’étoile…

Généalogie de Jésus narrée en trois moments, couple instruit par un ange, arrivée des mages, étoile, Hérode… autant d'éléments auxquels s'ajoute la séquence centrale de la prosternation des mages, qui relève de manière protocolaire du récit d'un rituel d’intronisation royale. Toutes les étapes spécifiques amenant à la reconnaissance du caractère royal du protagoniste sont en effet méthodologiquement respectées, le premier indice étant bien sûr l’étoile ayant guidé les mages. Car l'anthropologue rappelle qu'en Perse, en Iran, les constellations sont le signe par excellence de la désignation qu’un nouvel individu dispose d'un mandat céleste. 

Un roi ne règne que par mandat céleste dans ce monde indo-européen. Et donc, quand le roi cesse d’avoir sur lui le signe visible qu’il est désigné comme celui qui doit régner, non seulement il perd son pouvoir, c’est le successeur qui le reçoit, mais le roi déchu doit faire allégeance. Or, quand on voit qu’Hérode dit : “Dites-moi où il est pour que j’aille moi aussi me prosterner”, avant d’y trouver une ironie, je crois qu’il faut y trouver tout simplement un rituel. [...] Chez Hérodote, il y a une remarque curieuse où il dit que succède chez les Perses à un autre roi celui qui le premier voit l’étoile à l’Occident. Or, les mages ont vu l’étoile à l’Orient, qui les conduit à l’Occident, et celui qui le premier verra l’étoile à l’Occident, c’est effectivement l’enfant Jésus.

Mithra, Hérodote... Les emprunts à d'autres religions, d'autres traditions, et d'autres textes

A travers ce récit de Saint Matthieu, apparaissent quelques clairs emprunts à des croyances antérieures au christianisme, à commencer par le culte de Mithra (un dieu indo-iranien dont le nom apparaît pour la première fois en 500 avant J.-C. , et dont le culte se diffusa surtout au IIe siècle) :

Ces mages renvoient à des savants qui ne sont pas juifs, vraisemblablement Perses, et qui sont en lien avec le monde romain. La première hypothèse est que ça fait un peu penser à la religion de Mithra. On sait bien par ailleurs que Noël est très mêlé, dans sa datation, sa fixation, à des éléments du culte solaire ou du culte de Mithra. C’est assez piquant de se rappeler que l’une des plus anciennes mosaïques chrétiennes que l’on connaisse, à Rome, représente Jésus sur un char solaire.

Parmi les matériaux composites qui constituent l'épisode des mages de Saint Matthieu, on peut aussi relever des emprunts au Mahabharata, la grande épopée sanskrite de la mythologie hindoue. A commencer par la référence au recensement dans le texte de l'évangéliste, qui est également importante dans les traditions indiennes ; mais aussi l'importance de la louange publique et de la proclamation anticipée des mérites du roi qui vient de naître :

Ce qui accompagne cette proclamation, ce sont des cadeaux. Prenons l'exemple d'épisodes comme celui du roi Prithu, le premier roi mythologique en Inde : aussitôt né, il fait en direction des mages un geste de respect montrant qu’il se conformera en tout à leurs conseils, et les mages, par un certain nombre de gestes se mettent à son service. Il y a déjà ce genre d’allégeance. Ils lui donnent des cadeaux, la terre, l’océan et les monts… ces cadeaux sont différents mais ils ont la même signification, ils sont tri-fonctionnels, ils renvoient aux fonctions du roi.

Enfin, parmi les textes voisins dont Matthieu aurait pu s’inspirer, Jean Lambert mentionne aussi la naissance de Cyrus le grand, fondateur de l'empire perse, telle qu'elle est relatée par Hérodote au Ve siècle avant J.-C. dans le premier livre de son Enquête : "Une naissance qui ne convient pas au roi, annoncée par des signes célestes... Celui-ci consulte des mages, décide finalement de tuer l’enfant, il y aura substitution d’enfant, déplacement du héros vers le loin, puis une enfance cachée et une réapparition vers une dizaine d’années, où il reviendra chez lui et commencera ses actions spécifiques." Malgré tout, selon le chercheur, si l'évangéliste Matthieu s'amuse avec l'intertextualité, il se démarque pourtant assez clairement des récits dont il s'inspire, et avec un certain humour : 

Chez Hérodote, les mages qui dans un premier temps ont sauvé la vie du roi Cyrus, mourront empalés dans un deuxième temps. Si Matthieu savait cela, il y a beaucoup d’humour de sa part à placer des mages. A mon sens, il retourne les traditions, ces formes légendaires annoncent un héros dans les textes dont nous parlons. Ici, pas du tout, elles n’annoncent pas véritablement un héros, bien que ce personnage soit destiné à une mort tragique.