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Nicolas Gilsoul : "Sommes-nous prêts à ré-entendre la mélodie du Silence ?"

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Le vivant ou la cohabitation des hommes, des animaux et des plantes...
Le vivant ou la cohabitation des hommes, des animaux et des plantes...
- Nicolas Gilsoul

Coronavirus, une conversation mondiale. La musique silencieuse de ce printemps confiné n'était-elle pas magique ? C'est ce que pense l'architecte Nicolas Gilsoul qui propose trois révolutions pour redonner au vivant une vraie place dans nos cités : l'une est spatiale, l'autre comportementale et la troisième pédagogique.

Face à la pandémie de coronavirus, Le Temps du Débat avait prévu en mars une série d’émissions spéciales « Coronavirus : une conversation mondiale » pour réfléchir aux enjeux de cette épidémie, en convoquant les savoirs et les créations des intellectuels, artistes et écrivains du monde entier. Cette série a dû prendre fin malheureusement après le premier épisode : « Qu'est-ce-que nous fait l'enfermement ? »

Nous avons donc décidé de continuer cette conversation mondiale en ligne en vous proposant chaque jour sur le site de France Culture le regard inédit d’un intellectuel étranger sur la crise que nous traversons.

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Depuis le 24 avril, Le temps du débat est de retour à l'antenne, mais la conversation se poursuit, aussi, ici

Aujourd'hui, l'architecte Nicolas Gilsoul imagine comment l'homme pourrait rendre au vivant sa place dans nos villes. Êtes-vous prêts à faire la révolution du Vivant ? 

Avouons-le, nous avons tous eu peur, très peur. En quelques heures, un ennemi invisible, un non-humain rapide et incontrôlable a envahi les villes, nouveau berceau de l’humanité. Il a tué, beaucoup. Le coronavirus nous a rappelé que nous sommes aussi vulnérables que les autres animaux. Un tiers de l’humanité s’est replié en retenant son souffle. 

J’ai veillé 58 jours dans l’un des replis le plus dense de Paris, 44.000 habitants au km2 et plus de 1500 débits de boissons barricadés. Au début du confinement, les sirènes des ambulances occupaient tout l’espace sonore, pilotées par des hommes et des femmes aux yeux rouges, masqués par un bec de canard en papier. Nous ne sortions que la nuit, à demi-pas, nos périmètres de vie réduits à quelques centaines de mètres. 

La capitale a perdu d’un coup 50 à 80% du niveau de ses émissions sonores. Dans les parcs « au repos », fermés aux parisiens, le printemps a explosé. Loin des débrousailleuses sélectives, les plantes vagabondes ont augmenté les plateaux repas des pollinisatrices. L’oseille sauvage, les stellaires et les clochettes bleues de l’Iphéon crevant l’asphalte ont joué les relais d’une microfaune bourdonnante. 

Puis un jour, sans crier gare, a débarqué la Cavalerie. Ce printemps silencieux n’a jamais été aussi bruissant. Merles, verdiers, mésanges charbonnières et perruches à collier ont occupé la fosse d’orchestre. Le soir tombé, les pipistrelles vocalisaient dans les frondaisons des grands boulevards, tandis que les buissons ébouriffés bruissaient des allées et venues d’une troupe de hérissons, de martres et de renards. Dans les eaux bleues des Calanques de Marseille, les images des dauphins escortant deux sublimes rorquals ont fait le tour du monde. 

Confinés, nous étions disponibles et à l’affût. Ces signes de Vie inattendus nous ont fait un bien fou. Nous avons pris le temps de voir que nous n’étions pas seuls. Nous avons tissés des liens nouveaux avec nos voisins de paliers, de rues et de gouttières. Nous avons appris à nous saluer d’une fenêtre à l’autre, à chanter et applaudir ensemble, à nous sourire des yeux derrière nos masques bricolés. Nous avons inventé d’autres solidarités. 

Et nous avons parfois observé la même bienveillance à l’égard de ces Autres, animaux ou végétaux, qui venaient chanter à nos chevets ou construire d’incroyables architectures de brindilles et de feuillages dans nos jardinières. Certains d’entre nous ont même participé à leur installation temporaire, attentifs et discrets, commençant par apprendre à les reconnaître. 

Nous qui cherchions au quotidien à nous reconnecter à la Nature, à combien estimons-nous l’assistance des merles, des mésanges et de toute la Cavalerie pendant ce difficile exil au fond de nos terriers ? Figurez-vous que les bienfaits de la Nature se calculent : ainsi la banque Toronto Dominion estime à 180 milliards d’euros annuels d’économie pour le secteur de la santé, l’aide apportée par la forêt urbaine de Montréal. Souhaitons-nous conserver demain une part de la magie de ce printemps silencieux qui a bouleversé nos vies ? Sommes-nous enfin prêts à rendre au vivant une vraie place dans nos cités ? Avons nous compris qu’il s’agit maintenant de créer des milieux qui font paysage et non l’inverse ?

Je propose trois révolutions. 

La première est spatiale. 

Ne considérons plus la ville comme le territoire exclusif de l’homme, mais comme une mosaïque d’écosystèmes partagés, dans laquelle, parfois, nous devons accepter de nous mettre en retrait. Certaines géographies peuvent être mutualisées. Ainsi le Canal du Midi ou les boulevards haussmanniens seront à la fois des autoroutes à chauve-souris et des pistes humaines. D’autres strates sont à réserver aux citadins à plumes et à feuilles. Elles devront être généreuses, connectées et cohérentes plutôt qu’opportunistes, pour garantir la Vie. Nous y serons parfois invités, tolérés, mais resterons discrets et émerveillés. 

Les sciences participatives ont de l’avenir. Retrouvons des cabarets d’oiseaux dans des endroits inattendus : cimetières, ronds-points, interstices, falaises et lisières de nos cités. Le pari du zérophyto [1] commence à porter ses fruits, permettons maintenant aux passereaux de se mettre à table loin des pare-chocs.  

La deuxième révolution est pédagogique. 

Construisons, au cœur de nos programmes d’éducation nationale, un vrai appétit pour le génie du vivant, remettant l’humain au cœur du tissu d’interrelations qui caractérise notre planète. 

A l’image des indiens Achuar d’Amazonie, apprenons à nos enfants à décoder la jungle urbaine qui nous entoure, et à la jardiner en bonne intelligence. Ils parleront ainsi de milieux plutôt que d’environnement, gommant la distance qui met l’homme au-dessus ou à-côté de la Nature. Rêvons qu’ils puissent alors choisir les plantes pour leur capacité à générer la vie plutôt que l’envie.   

La troisième révolution est comportementale. 

Si nous avons entendu les oiseaux chanter ce printemps c’est bien parce que nous nous sommes tus. Trois moineaux sur quatre ont cependant bien disparus d’Ile-de-France depuis 30 ans, comme les 75% d’insectes volants effacés d’Allemagne et de France ces dernières années. Pour éviter les contaminations par d’autres virus opportunistes, ce sont nos écosystèmes que nous devons restaurer et protéger. Ceci dépasse les limites étales de nos métropoles. Instaurons dès aujourd’hui, à chaque saison, une Journée mondiale du Silence pour écouter les palabres des non-humains citadins, architectes incontestés de la frugalité joyeuse et génies de la ligne Claire. Ce sont de bons professeurs.  

Êtes-vous prêts à les écouter jardiner le Monde?   

[1] L’objectif "zérophhyto" est relatif à la loi du 23 janvier 2014 interdisant l’usage de pesticides dans les espaces verts publics à partir de 2020.

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale