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Nikolaï Lugansky, récital (critique de Praskova Praskovaa), Opéra-Théâtre d’Avignon

Par

Lugansky, un rêve étourdissant… A lors qu’un froid sibérien balaye les rues de « l’Altera Roma », l’Opéra d’Avignon accueille pour la troisième fois depuis 1998 lors de son premier concert en France, le prince russe du clavier Nikolaï Lugansky. Sa venue dans la Cité des papes pour un récital sans musique russe, avec un déficit d’âme dirait-on, est un peu décevante. Pourtant, c’est autour de Liszt, dont il est un des grands spécialistes mondiaux, que s’articule ce concert où la virtuosité technique transcende la réalité émotionnelle.

Nikolaï Lugansky
Nikolaï Lugansky

Dans une salle comble et comme figée, l’élégant Nikolaï aux cheveux clairs s’élance sur scène d’un pas décidé. Son allure longiligne désincarnée se profile sur un rideau de soie bleu nuit, irréelle comme l’apparition d’un ange. Au centre de la vision, l’éclat sombre du Steinway, dans un halo de lumière devenue violine, se matérialise soudain au contact de la première note qui s’en échappe comme le froissement d’une étoffe précieuse.

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C’est un programme intimiste pour cette première partie. Les Variations sur un thème de Schumann opus 9 de Brahms est un modèle d’intériorité lyrique concentrée. Ce petit bijou musical sonne un peu comme une mise en bouche délicate et savoureuse. Dans ce répertoire plus harmonique que mélodique où la technique doit être transparente, la puissance musculaire du pianiste semble un peu bridée et ses doigts légèrement guindés. La machine Lugansky s’échauffe, se pose, se maîtrise. L’artiste creuse en lui cette énergie profonde et sensuelle qui magnifie les métamorphoses de la ligne mélodique initiale. Il fait transparaître le triolisme émotionnel qui unissait Brahms au vieux maître et à son épouse Clara. Une sérénité douce sans pathos se dégage de son interprétation, mais cette écriture simplifiée, trop au centre de l’échelle sonore, ne semble pas suffire à de telles mains. L’action vibratoire n’atteint pas sa pleine potentialité sur l’auditoire qui reste coi : rétif, blasé, perplexe, ou congelé ?

Les quatre œuvres qui suivent sont de Chopin. Dès le premier trait de la Barcarolle en fa dièse mineur opus 60 , Lugansky semble se détendre à travers l’élan gracieux et lumineux de la pièce. L’écriture mélodieuse de Chopin lui convient mieux. Que ce soit dans la ligne musicale plus continue, ou dans l’élaboration d’accords précieux, une énergie éblouissante émerge de ses mains dans un flot inépuisable. Les deux Nocturnes opus 27 qui suivent se déploient alors dans une sérénité troublante où la poésie de la nuit envoûte notre esprit. L’ampleur du toucher, exprimant le chant tourmenté et rompu du second Nocturne , s’exhale dans une douceur extrême, d’une manière si dense que l’on a l’impression d’entendre la vibration d’un orchestre entre les notes. Dans la Quatrième ballade, en fa mineur opus 52 , l’artiste nous entraîne immédiatement dans un jeu volcanique, exacerbé où s’expriment de fortes oppositions émotionnelles et thématiques dans un déchirement romantique progressif. Il parvient à nous envelopper dans son cercle énergétique en élargissant peu à peu son aura vibratoire par un approfondissement du son, utilisant un relâchement musculaire lourd, puissant, et tonique. Cette œuvre romantique reste un des moments forts de ce récital où le public semble également se réchauffer.

La seconde partie consacrée à Liszt a arrêté le temps, chaque pièce étant entrecoupée par le bourdonnement d’extase de la salle. Commençant par la Vallée d’Obermann , qui est une longue pièce expressive tirée d’une trilogie intitulée les Années de pèlerinage , le concertiste entre en communion avec un de ses compositeurs fétiches. La fantaisie s’étire dans une écriture pianistique éloquente et variée qui offre une dimension pathétique à l’œuvre. On y retrouve les grands thèmes du romantisme éclairé de Rousseau ou de Goethe en forme de quête intérieure vers la paix. Lugansky puise dans ces pages sombres une vitalité expressive extrême, exaltant entre ses doigts les gouffres de l’âme humaine, jusqu’au chant jubilatoire d’une libération intérieure. À travers une pression suave et robuste dotée d’un legato continu, il ne relâche jamais le clavier. En même temps, il fabrique une couleur d’attaque ascendante et dynamique, dans un clair-obscur propre au son tourmenté de l’œuvre. L’acuité de sa narration artistique nous propulse dans son propre voyage intérieur. Spozalizzio est une pièce courte italianisante légère et virevoltante qui rompt un peu l’enchantement émotionnel précédent, tout en préparant l’écriture pianistique déliée des pièces qui suivent. Dans les Jeux d’eau de la villa d’Este , on retiendra surtout un moment de fraîcheur extrême et d’extase éthérée. L’accent donné au relief incroyable de cette interprétation donne l’impression constante que deux pianos se répondent en canon et se mêlent dans une énergie insolente. Main droite et main gauche débridées volent sur les touches qui éclaboussent l’auditoire de perles cristallines capricieuses. C’est à ce moment de la soirée que le concertiste déploie son meilleur potentiel technique pour nous livrer deux Études d’exécution transcendante , la nº 12 en si bémol dite « Chasse-neige » et la nº 10 en fa mineur. La difficulté extrême de ces pièces est d’en tirer une exécution souple, raffinée, légère, rapide dans une puissance articulatoire rythmique et harmonique ferme et dramatique. Une forme d’aberration où Nikolaï Lugansky excelle, là-même où son talent s’épanouit. Après ces feux d’artifice jubilatoires, l’artiste nous prodigue encore un peu de sa générosité avec trois bis galvanisants. Un concert où le mythe Lugansky a transcendé la réalité !

Praskova Praskovaa

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com

Nikolaï Lugansky , récital

Première partie

Johannes Brahms/Robert Schumann

Variations sur un thème de Schumann, opus 9

Frédéric Chopin

Barcarolle en fa dièse mineur, opus 60

Nocturnes, opus 27

Ballade nº 4 en fa mineur, opus 52

Franz Liszt

Vallée d’Obermann, en mi mineur

Sposalizio

Jeux d’eau de la villa d’Este

Étude d’exécution transcendante nº 12 en si bémol , dite « Chasse-neige »

Étude d’exécution transcendante nº 10, en fa mineur

Sous l’égide de la Société de musique de chambre d’Avignon

Opéra-Théâtre d’Avignon et des Pays de Vaucluse • 1, rue Racine • 84000 Avignon

Réservations : 04 90 82 81 40

http://www.orchestre-avignon.com/

http://www.operatheatredavignon.fr

Jeudi 9 février 2012 à 20 h 30

Durée : 1 h 30

35 € | 10 €