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Nina Kushner : "Ce qui est spécifiquement américain, c'est l'attaque organisée et politique de la science"

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"Ceux qui vendent la panique sont les mêmes que ceux qui vendent les vaccins" , manifestation contre les mesures de confinement à Lansing, dans le Michigan, le 14 mai 2020
"Ceux qui vendent la panique sont les mêmes que ceux qui vendent les vaccins" , manifestation contre les mesures de confinement à Lansing, dans le Michigan, le 14 mai 2020
© AFP - JEFF KOWALSKY

Coronavirus, une conversation mondiale. Alors que les États-Unis enregistrent encore autour de 20.000 nouveaux cas de coronavirus chaque jour, l'historienne américaine Nina Kushner analyse ce que cette crise et sa gestion révèlent du rapport à la science et plus globalement à l'expertise, dans son pays.

Face à la pandémie de coronavirus, Le Temps du Débat avait prévu en mars une série d’émissions spéciales « Coronavirus : une conversation   mondiale » pour réfléchir aux enjeux de cette épidémie, en convoquant les savoirs et les créations des intellectuels, artistes et écrivains du monde entier. Cette série a dû prendre fin malheureusement après le premier épisode : « Qu'est-ce-que nous fait l'enfermement ? ». Nous avons donc décidé de continuer cette conversation mondiale en ligne en vous proposant chaque jour sur le site de France Culture le regard inédit d’un intellectuel étranger sur la crise que nous traversons. Depuis le 24 avril, Le Temps du débat est de retour à l'antenne, mais la conversation se poursuit, aussi, ici.

Aujourd'hui, Nina Kushner, historienne américaine, professeure à l’Université Clark (Worcester, Massachusetts) nous propose sa lecture de la crise sous l'angle des attaques contre la science aux États-Unis.  

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"ARRÊTEZ cette folie. Ce n'est qu'un RHUME. Mettez fin à ce confinement pour le bien de tous", peut-on lire sur une pancarte tenue par un manifestant en Virginie. Un autre protestataire, lors d'un rassemblement dans l'Idaho, a brandi un écriteau disant : "Les prévisions se trompent". De la mi-avril à la mi-mai, des foules se sont rassemblées dans de nombreuses villes américaines pour protester contre l’ordre de rester chez soi. Les raisons de ces manifestations étaient diverses. Certains voulaient retourner au travail. Beaucoup, notamment la foule armée qui a pris d'assaut le Capitole de l'État du Michigan, ont affirmé que leurs droits constitutionnels étaient violés. Un thème commun à tout le pays, cependant, était qu'il n'était pas nécessaire de prendre des mesures aussi drastiques puisque le virus n'était pas si contagieux et l'épidémie bien moins grave qu'on ne l'avait cru. Un journaliste du Washington Post a interviewé des manifestants qui ont même affirmé que les hôpitaux avaient gonflé le nombre de morts, juste pour faire plus d'argent. 

Ces manifestants ne sont pas les seuls à contester la gravité de la pandémie. Beaucoup de nos dirigeants politiques se comportent comme si la Covid n'était plus un problème. Début mai, un certain nombre de gouverneurs ont levé les mesures de confinement et ont autorisé la réouverture des entreprises, sans qu'il y ait de preuve d'une baisse durable des taux d'infection. Ils l'ont fait contre l'avis de leurs propres responsables de la santé publique. Au niveau national, la Pandemic Task Force, qui a dirigé la réponse de l'administration Trump à la crise sanitaire a pratiquement cessé de se réunir.  Dans le même temps, l'administration Trump a écarté certaines des directives de distanciation sociale produites par les Centers for Disease Control, première institution publique des États-Unis chargée de l'étude des maladies infectieuses.

110 000 morts et 2 millions de malade

Avec près de 110 000 morts et 2 millions de malades, pourquoi penser que la Covid ne constitue pas une grave menace aux États-Unis ? Les origines de ces réactions sont nombreuses et compliquées. Certaines sont fondamentalement américaines et n'ont pourtant guère de sens, y compris pour de nombreux Américains.  

L'explication la plus rationnelle est que pour certains - en particulier dans les zones rurales - la Covid n'est pas encore une réalité.  On a pu penser, en effet, qu'il s'agissait d'un problème propre aux grandes villes.  (Malheureusement, la situation est en train de changer, les taux d'infection dans les campagnes explosent). Et, pour certains politiciens, ce n'est pas tant une question d'incrédulité que de priorités : il est urgent de relancer l'économie et de remettre les gens au travail, notamment parce qu’énormément d'Américains ont perdu leur emploi (et leur couverture médicale) et ne peuvent prétendre à une aide gouvernementale.   

Mais il y a aussi, à l’évidence, un problème insidieux et véritablement terrifiant : les Américains rejettent de plus en plus la parole des experts, estimant que toutes les opinions se valent. 

Nous voyons des parents interpeller le pédiatre de leurs enfants sur la nécessité des vaccins, tandis que les patients se disputent avec leur médecin sur les médicaments qu'ils devraient prendre. Les informations produites par les grands médias, dirigés par des journalistes professionnels qui font un travail de vérification, ne sont pas considérées comme plus fiables que celles venant de toute autre source d'information. Pire encore, des pans entiers de la population considèrent qu'il s'agit de "fausses nouvelles". Les conclusions de nos services de renseignement - également dirigés par des experts - sont contestées par le public, mais aussi par le gouvernement auquel ces services sont pourtant rattachés. 

Cette attaque contre l'expertise n'est pas une nouveauté. Les politologues ont retracé le déclin de la confiance du public dans les élites depuis les années 1960. Il ne s'agit pas non plus d'une histoire spécifiquement américaine, comme en témoigne l'épidémie de rougeole en France en 2019. Mais le mépris de la parole des experts semble être plus répandu aux États-Unis que dans d'autres démocraties occidentales, et il prend assurément un sens politique et culturel explicite ici. Dans le contexte d'un pays qui met tant l'accent sur les libertés individuelles, le rejet de l'autorité intellectuelle est considéré comme une façon d'affirmer son autonomie.

Ce qui est spécifiquement américain, c'est l'attaque organisée et politique de la science, orchestrée au départ par l'aile droite radicale du parti républicain et qui a désormais gagné le parti de manière plus générale. L'Union of Concerned Scientists ( groupe indépendant de scientifiques et de citoyens) a attribué plus de 130 attaques contre la science à l'administration Trump, parmi lesquelles l'arrêt d'études, la révocation brutale de scientifiques membres des agences et conseils consultatifs du gouvernement, ou encore la suppression de données qui entrent en conflit avec son programme politique. En faisant fi des conseils de ses propres scientifiques, l'administration a remis en question le statut même de la science, la réduisant à un simple avis.

Les attaques de l'administration Trump contre la science font partie d'un programme républicain de déréglementation de l'industrie.  En d'autres termes, ils tentent de réduire le nombre de réglementations imposées aux entreprises pour protéger la vie humaine et l'Environnement. Leur but est d'éliminer les obstacles qui pourraient entraver le profit, quel que soit le danger que représentent ces industries et leurs produits. 

Cette approche est ancrée dans une vision républicaine radicale du gouvernement, selon laquelle il n'appartient pas à l'État de protéger ses citoyens. Le rôle de l'État est plutôt de protéger le droit des citoyens à gagner de l'argent et à le conserver. 

Dans ce contexte, le choix des dirigeants politiques d'écarter la menace de la Covid n'est pas due à l'incrédulité, mais à l'absence de préoccupation quant au fait que beaucoup de personnes tomberont malades et mourront.  (NB : Un grand nombre de gouverneurs républicains ne souscrivent pas à cette philosophie. Mon propre État, le Massachusetts, est dirigé par un gouverneur républicain dont le plan de déconfinement est basé sur les conseils d'experts en santé publique.)

Aussi naïf que cela puisse paraître, je reste totalement stupéfaite de voir que face à de tels enjeux, les systèmes idéologiques qui ont rendu si difficile l'arrêt de la pandémie aux États-Unis ne se soient pas simplement effondrés.  Après tout, il ne s'agit pas de quelques vies seulement, mais de toutes nos vies. Ces vies ne sont pas menacées dans un avenir lointain. Elles sont en danger en ce moment même.  Pourtant, de nombreux Américains rejettent les conseils des experts en santé publique - refusant la distanciation sociale ou le port de masques - tout en pensant que les journalistes exagèrent. Le gouvernement fédéral, et celui de certains états, comme la Floride par exemple, continuent de privilégier le droit des gens à gagner de l'argent par rapport au droit des autres à être protégés.  Ils ont permis la réouverture d'entreprises et les taux d'infection augmentent.

Que se passera-t-il si nous avons une deuxième vague d'infection ? Personne ne le sait.

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.