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"No Man's Land", l'anti "Homeland" ?

Par
Félix Moati dans la série No Man's land
Félix Moati dans la série No Man's land
- Oded Ruskin

La Critique. Déjà disponible sur le site d'Arte, "No Man's Land" s'affranchit des codes de la série d'espionnage.

nomansland

14 min

Dans l'émission La Critique du 18 septembre 2020, Lucile Commeaux invitait Sarah Ihler-Meyer, critique d’art et commissaire d’exposition, et Antoine Guillot, producteur de Plan Large sur France Culture, à débattre de la série No Man's Land créée par Maria Feldman, Eitan Mansuri, Amit Cohen et Ron Leshem. Au casting : Félix Moati, Mélanie Thierry et Souheila Yacoub

La série est déjà disponible sur le site d'Arte et sera diffusée en novembre à la télévision. 

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Créée par une équipe israélienne, réalisée par le russo- tchékoslovaque Oded Ruskin et écrite en collaboration avec le réalisateur français Xabi Molia, la série No Man's Land navigue entre le drame familial et le thriller d’espionnage. 

L’histoire est celle d’Antoine, un jeune parisien bourgeois apparemment banal, qui un jour reconnaît, dans la vidéo d’une explosion en Syrie, Anna, sa soeur disparue. Convaincu qu’elle combat parmi les forces kurdes, il décide d’aller voir lui-même, et se retrouve très vite dans le feu de l’action entre les principales forces actives sur le terrain moyen-oriental : les bataillons kurdes, ceux de Daesh, et des agents secrets. 

Pour raison familiale

Ce qui m'a particulièrement plu, c’est le fait que l'intrigue initiale - l’histoire de la soeur disparue - devient très vite un prétexte pour brosser le portrait beaucoup plus large d'une guerre qui éclate, en brassant des enjeux géopolitiques et internationaux, les enjeux familiaux. Sarah Ihler-Meyer

Si le démarrage de la série, qui s’intéresse au drame familial, est très larmoyant, très apprêté, c’est quand la série se déplace sur son "vrai" terrain - la Syrie en 2014 - qu’elle prend réellement consistance en échappant, précisément, à un certain nombre de clichés. […] La série passe son temps à interroger le cliché romantique de ce qui est une sorte de "guerre d'Espagne" d'aujourd'hui. Antoine Guillot

L'intime en trame des conflits

La série ne propose pas une leçon de géopolitique qui consisterait en une description un peu froide et impersonnelle du conflit syrien mais, au contraire, propose une approche qui est assez sensible en choisissant, par exemple, de se pencher, au delà des facteurs socio-économiques, sur les ressorts affectifs qui guident les personnages. […] Ce qu'on perçoit ici, c’est le fait que le politique et ses camps antagoniques trouvent peut être moins leurs fondements dans des raisonnements logiques que dans des ressorts totalement subjectifs et affectifs. Sarah Ihler-Meyer

No Man's Land touche quelque chose de très intéressant, que ce soit du côté des combattants des Brigades internationales qui s'engagent aux côtés des Kurdes, ou de ceux qui sont allés rejoindre Daesh en Syrie, en se posant sans arrêt une question : qu’est ce qu'on va chercher là bas? Pourquoi est ce qu'on s'engage? Et la formule qui est trouvée, c'est celle d'une sorte d'expiation. Ils ont tous des fautes à expier, et ce qu’on va chercher sur le terrain, c’est une forme de rédemption. Et évidemment, on y trouve autre chose... Antoine Guillot

Occident, Syrie

Ce qui m'a captivée, c’est le fait de circuler d'un camp à l'autre du conflit syrien en nous immergeant à chaque fois dans des conditions d'existences, aussi bien psychologiques que matérielles, que l'on ne connaît pas, ou de loin, en les explorant de l’intérieur depuis des points de vue toujours occidentaux. C’est un positionnement qui est assez juste et légitime de la part des réalisateurs, eux-mêmes occidentaux, qui ne tentent pas d'adopter un point de vue qu'ils ne connaissent pas et qui les amènerait à se fourvoyer.[…] Une chose passionnante dans cette série, c'est la façon dont ce portrait d'une guerre devient le portrait du monde contemporain occidental dans ses conflits de classe. Au fil des allers-retours entre le passé et le présent, on découvre, pour chaque protagoniste, un passé, des origines, qui viennent éclairer leurs positionnements sans pour autant que ce soit caricatural. On se rend compte que ce sont des positionnements qui sont aussi des positionnements de classes, peut être davantage que des positionnements religieux ou idéologiques, bien qu’ils finissent tous par s’entrelacer. Sarah Ihler-Meyer

Dans l'écriture même de cette série, les créateurs se mettent en scène en tant qu’occidentaux sans vouloir nous faire la leçon. Ce n’est jamais "voilà le bien, voilà le mal, voilà ceux qui ont raison", il y a une réelle volonté de comprendre, et surtout de comprendre comment les gens sont transformés par ce qu'ils vivent sur le terrain. [...] "Qu'est ce que ça provoque en soi? Qu'est ce que la guerre provoque en soi?" Et ça, ce sont les zones assez troubles et malaisantes que cette série aime explorer. Antoine Guillot

Territoires intriqués

La sécheresse du territoire filmé se retrouve aussi dans la sécheresse de la mise en scène. Le réalisateur échappe au grand spectacle et aux grands moyens. Les scènes de guerre, les scènes d'action, sont assez brèves, très sèchement filmées, mais très efficacement. Rien à voir avec le grand spectacle qu’on trouve, par exemple, chez les Américains. Antoine Guillot

La réalisation est au plus près des corps et des espaces parcourus. On passe toujours d'espaces qui sont très douillets et confortables - des appartements bourgeois parisiens, à des espaces au contraire complètement arides, très secs, dont on sent la poussière et la chaleur, ce qui donne une vraie texture sensible à ce conflit, à ses camps, et éclaire aussi ses positionnements. […] Le traitement des différents territoires donne à percevoir différemment les distances entre des réalités humaines et géographiques qui paraissent complètement hermétiques les unes aux autres. On se rend compte que le protagoniste arrive avec une très grande facilité à entrer dans les territoires en guerre, presque sans même s'en rendre compte lui même, ce qui fait que ces réalités deviennent beaucoup plus poreuses et proches les unes des autres qu'on pourrait le croire au premier abord. C’est assez vertigineux, et ça opère tout de suite. Sarah Ihler-Meyer