Nobel 2019 : une littérature classique par des Européens de gauche #CulturePrime

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Nobel 2019 : une "littérature de facture classique" par des "Européens de gauche"

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Le fil culture | L’Académie Nobel a décerné un prix à la Polonaise Olga Tokarczuk (Nobel 2018), et un autre à l’Autrichien Peter Handke (Nobel 2019). L'écrivain Charles Dantzig, auteur du "Dictionnaire égoïste de la littérature mondiale", analyse ces prix au regard des aléas de la postérité littéraire.

"C’est une mascarade pour laquelle je suis tout à fait. Parce que le prix Nobel, dans un monde où la littérature est si peu regardée de nos jours, ça attire un éclairage admirable sur elle." Charles Dantzig, producteur de "Personnages en personne" sur France Culture, écrivain et éditeur, auteur de deux "Dictionnaires égoïstes" chez Grasset, l'un de littérature française, l'autre de littérature mondiale, examine au regard de l'histoire littéraire, et de son idée toute personnelle de la postérité, les deux Prix Nobel décernés cette année, l'un à Olga Tokarczuk (Nobel 2018), et un autre à l’Autrichien Peter Handke (Nobel 2019)

Olga Tokarczuk et Peter Handke : une littérature classique, par deux Européens de gauche

Charles Dantzig : "Ils sont intéressants parce que ce sont d’une part deux auteurs très littéraires, alors qu’on était dans une période un peu plus journalistique [Svetlana Aleksievitch, Nobel 2015], et avec Dylan dans la chanson [Nobel 2017], d’ailleurs moi j’étais tout à fait pour Dylan. 

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Donc on revient à une littérature de facture plus classique, mais en même temps, ce n’est pas aussi conservateur que la forme pourrait le laisser supposer, car ce sont deux Européens de l’Est, et deux Européens de gauche. J’excepte les prises de position de Peter Handke sur Milosevic qui étaient tout à fait étranges.

Quand même, cela signifie quelque chose, c’est-à-dire que la polonaise Tokarczuk est un auteur qui n’est pas provincial, dans le meilleur sens du terme, car la littérature polonaise est souvent enfermée dans des problématiques très locales, où elle se regarde elle-même, et donc elle est ouverte sur le monde. Et ça veut dire que là, le prix Nobel fait aussi un geste politique en disant à un pays qui devient de plus en plus réactionnaire qu’il y a autre chose dans le monde." 

Peter Handke, France Culture, 2014 : “On me demande toujours : “Est-ce que vous écrivez toujours ?” Parce que à partir de 70 ans, les gens croient qu’on s’arrête comme un cheminot. Mais bien sûr, ma profession c’est de continuer jusqu’au moment où il n’y a plus de souffle, où il n’y a plus de joie, ou plus de détresse.”

Charles Dantzig : "Et pour Peter Handke, on sait ce qu’il représente, c’est-à-dire une certaine pensée de gauche qui n’existait plus depuis les années 1970." Il ne faut pas oublier que Peter Handke est déjà un auteur très connu et très célèbre. Il a connu la célébrité dans les années 1970 déjà. C’est un Autrichien qui a vécu en France, qui vit en partie en France, qui parle français, et qui a écrit des romans en particulier qui sont restés dans la mémoire des gens.   

Je pense à deux titres très connus qui sont L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty, et La Femme gauchère, dont on a d’ailleurs tiré un film. C’est un auteur qui écrit des romans plutôt tendus secs, parfois un peu décharnés, et qui a écrit aussi des pièces de théâtre. Il crée une œuvre depuis très longtemps, de manière assez retirée, d’ailleurs c’est une caractéristique des auteurs autrichiens, c’est que leur pays s’est tellement mal tenu pendant la Deuxième Guerre mondiale que ou bien ils le quittent, ou bien ils deviennent des espèces de moines, et c’est le cas de Peter Handke." 

Un prix occidental

Charles Dantzig : "Il ne faut pas oublier que c’est un prix occidental avant tout. C’est un prix qui est donné par des Suédois, d’un pays capitaliste, et que même s’ils donnent des prix à des auteurs de gauche, c’est quand même un auteur qui représente la partie occidentale du monde.

Par exemple, ils ont donné le prix Nobel de littérature à Soljenitsyne, et Soljenitsyne en réalité n’était pas un grand écrivain, mais c’était un grand opposant au goulag, du temps où l’URSS existait, et ça c’était un signe de l’occidentalité du prix Nobel.

Sartre a refusé le Prix Nobel [en 1964] par une espèce de cabotinage et d’espièglerie qui le caractérisait et qui était assez sympathique, mais je trouve ça un peu puéril. 

Il est arrivé à William Faulkner par exemple, le grand écrivain, le grand romancier américain, d’avoir le Prix Nobel. Il n’en était pas très content. Mais il s’est quand même rendu à la remise du prix, en écrivant à une amie une lettre très charmante où il dit : “Quand on ne respecte pas les règles de civilité, on a honte pour le restant de ses jours.”

On vit dans la société, et un prix est là pour nous dire : “Écrivain, tu existes dans la société”.   

Je crois que la postérité, ça n’existe pas. C’est jugé par des hommes, et les hommes peuvent se tromper. Et d’ailleurs la postérité est fluctuante et l’a toujours été. Si nous étions en 1700 et que vous me parliez de Shakespeare, je vous dirais : “Mon dieu, plus personne n’en parle, c’est bien oublié.” la postérité, ça n’existe pas. Personne, aucune autorité, aucun professeur ne peut dire “Tel auteur sera là pour l’éternité.” Et tant mieux, parce que les écrivains sont dans la vie.""  

À lire : Comment obtenir un Nobel en science ?

À lire
Dictionnaire égoïste de la littérature mondiale
Charles Dantzig
Grasset, 2019