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Nobel de médecine : "Reprogrammer notre propre système immunitaire pour lutter contre le cancer"

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Les travaux des lauréats ont permis de développer l'immunothérapie contre le cancer
Les travaux des lauréats ont permis de développer l'immunothérapie contre le cancer
© Getty - ROGER HARRIS/SCIENCE PHOTO LIBRARY

Entretien. Le prix Nobel de médecine 2018 récompense la lutte contre le cancer et les travaux des chercheurs américain James Allison et japonais Tsuku Honjo sur l'immunothérapie. Le professeur Eric Vivier, spécialiste en immunologie, compare l'importance de leurs découvertes à celle des antibiotiques.

La saison 2018 des Nobel s'est ouverte ce lundi avec la remise du Prix de physiologie ou de médecine qui a récompensé cette année un duo d'immunologistes : l'Américain James P. Allison et le Japonais Tasuku Honjo, pour leurs travaux sur le système immunitaire qui ont permis de mettre au point des médicaments traitant certains cancers.

Leurs découvertes sont majeures explique le Professeur Eric Vivier, spécialiste de l'immunologie-oncologique, professeur à l'université d'Aix-Marseille et directeur scientifique de la société de biotechnologie Innate Pharma. Il les compare à "l'arrivée des antibiotiques dans l'histoire de la médecine".

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Tasuku Honjo (à gauche) et James P. Allison, les deux lauréats du Nobel de médecine 2018
Tasuku Honjo (à gauche) et James P. Allison, les deux lauréats du Nobel de médecine 2018
© AFP - Sam YEH

L'Assemblée Nobel a justifié son choix de primer les deux lauréats en parlant de "révolution". En quoi leurs découvertes sont-elles révolutionnaires ?

Ils se sont aperçus que l'on pouvait reprogrammer notre propre système immunitaire pour lutter contre le cancer. On sait que notre système immunitaire est un système de défenses naturelles qui nous permet, par exemple en ce moment, de lutter contre deux ou trois infections bactériennes ou virus. On s'est aperçu que ce système pouvait aussi lutter contre le cancer. Dès lors, comment se fait-il qu'il y ait des cancers ? Les deux lauréats ont été les premiers à apporter une réponse à cette question en identifiant des molécules inhibitrices de la réponse immunitaire. En clair, des molécules qui bloquent le travail du système immunitaire. Ils ont ensuite permis de trouver des médicaments pour les contourner.

D'où viennent ces freins et pourquoi existent-ils ?

Ces freins font partie de notre système immunitaire. Ils sont une manière de contrôler notre réponse à un virus ou à une bactérie. Par exemple, votre corps réagit au virus mais il faudra qu'il s'arrête quand il n'y aura plus le virus. La réponse immunitaire doit pouvoir s'arrêter. Et ces molécules ont ce rôle. 

Le problème est que les tumeurs cancéreuses - ce que l'on appelle le micro-environnement tumoral - expriment les signaux qui activent ces freins. Les deux lauréats ont participé à la création de médicaments visant à stopper ces mécanismes de frein et donc à permettre que la réponse immunitaire puisse s'exprimer face à la tumeur. 

Les résultats cliniques sont impressionnants. Je pense que c'est équivalent à l'arrivée des antibiotiques dans l'histoire de la médecine. L'arrivée de l'immunothérapie définit un avant et un après

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Est-ce que cela signifie que l'on a trouvé comment guérir le cancer ?

Je vais répondre avec une analogie qui me semble appropriée. Quand vous regardez des maladies comme la tuberculose ou le VIH (Sida). Il faut une association de médicaments. Trois antibiotiques pour combattre la tuberculose. Trois anti-rétroviraux pour traiter les patients séropositifs. De la même manière, dans l'histoire de l'immunothérapie qui est en train de s'écrire, on est en train de penser à des associations. 

Cela signifie que l'immunothérapie pourrait venir en complément de la radiothérapie, de la chimiothérapie, et de la chirurgie, en fonction des patients et de leur pathologie. Et peut-être que l'on pourrait par exemple baisser les doses de chimiothérapie si on parvient à stimuler correctement le système immunitaire. C'est ce qu'on appelle des "combo-thérapies". 

Est-ce que cela fonctionne sur tous les types de cancer et pour tout le monde ?

Il y a encore beaucoup de travail à faire. On est au début encore du développement de ces médicaments. Ils sont déjà prescrits et cela fonctionne mais il faut encore les développer. Pour le moment, deux principaux freins ont été découverts : les protéines PD-1 et CTLA-4. Aujourd'hui, les anti-PD1 ont été validés pour tous les types de cancers, quelque soit leur localisation, à partir du moment où ils ont un profil génétique particulier. C'est une énorme avancée.  

De très nombreux essais cliniques sont en cours pour développer ces immunothérapies. Car il faut que cela marche sur plus de patients, pour plus de cancers et avec moins d'effets secondaires.

Quels sont les effets secondaires de ces traitements ?

Ce sont les effets qui découlent logiquement du fait de bloquer le frein de la réponse immunitaire. Si vous coupez le frein, vous courez le risque que la réponse immunitaire s'emballe. Et de fait, il peut y avoir une réponse inflammatoire non contrôlée. Cela se traduit par des colites, des inflammations de la peau par exemple. Mais on fait en sorte de diminuer de mieux en mieux ces effets secondaires. 

Quoiqu'il en soit, ce n'est pas la fin du cancer. L'immunothérapie est un moyen de contrôle supplémentaire de la maladie à considérer en relation avec les autres types de thérapies. 

  • L'immunothérapie des cancers : histoire d'une révolution médicale, par Eric Vivier, Marc Daëron. A paraître en janvier 2019 aux éditions Odile Jacob.

L'analyse de Sebastian Amigorena, chercheur et directeur du Centre d'immunothérapie de l'Institut Curie à Paris

Ce Nobel est aussi une reconnaissance de l'importance de la recherche fondamentale. Les travaux de James Allison et Tasuku Honjo sont une illustration du lien entre recherche fondamentale et recherche appliquée. Sebastian Amigorena, le directeur du Centre d'immunothérapie de l'Institut Curie à Paris, l'explique au micro de Tara Schlegel.

C'est vraiment un très bel exemple de recherche fondamentale, de comprendre la nature et d'ensuite parvenir à guérir des patients. Au départ, il n'y avait aucune application en vue. Et 20 ans après, on fait des essais cliniques et on soigne des patients. C'est vraiment très très satisfaisant pour un chercheur.

"C'est un exemple magnifique de recherche fondamentale qui permet de guérir des patients."

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