Publicité

Non, l'épuration n'a pas été "sauvage" après la Seconde guerre mondiale

Par
Deux femmes soupçonnées de collaboration et tondues à Belfort le 20 novembre 1944
Deux femmes soupçonnées de collaboration et tondues à Belfort le 20 novembre 1944
© AFP - USIS / Leemage

L'enquête que les historiens Rouquet et Virgili viennent de publier montre que l'idée d'une "épuration sauvage" est en fait une construction, destinée notamment à déstabiliser les communistes, présentés en justiciers sanguinaires, ou à minorer les méfaits de la Collaboration.

Epuration sauvage”. Le terme s’est rapidement installé en France, aussitôt après la Seconde guerre mondiale, pour désigner ce que les historiens nomment, techniquement, “épuration extra-judiciaire”. L’idée d’une épuration sauvage est féconde en images impressionnantes : femmes tondues sur la place du village, collaborateurs pendus aux lampadaires ou tribunaux populaires prompts à prononcer la peine de mort pour trouver un exutoire à cinq années de guerre, dont quatre sous le régime de Vichy.

Des femmes ont bien eu les cheveux tondus, de même que quelques villes ont effectivement pendu, à la va-vite, des voisins suspectés de faveurs à l’ennemi. Cela a pu exister. Mais ce que l’historiographie récente démontre, c’est que cette période de l’épuration qui suit l’immédiat après-guerre n’a pas été aussi “sauvage”, "expéditive", "sanguinaire" ou "aveugle" qu’on a voulu le raconter.

Publicité

C’est l'un des points mis en exergue par François Rouquet et Fabrice Virgili, les deux historiens, auteurs d’ un travail important sur l’épuration, qui sort tout juste chez Gallimard, dans la collection “Folio - inédit”.

Tordre le cou à la "justice au coin du bois"

Les deux auteurs expliquent que l’idée d’épuration sauvage est en fait très largement une construction, qui aura pris racine en France dans les années 1980. Paradoxalement, c’est pourtant justement à cette période que la discipline historique se solidifie et qu’on estime à juste titre que l’épuration a fait quelque 10 000 morts. C’est-à-dire beaucoup, mais beaucoup moins que ce qu’on a pu lire ou entendre ici ou là, surfant notamment sur l’expression - que Rouquet et Virgili déconstruisent aussi - de “justice au coin du bois”, largement véhiculée par par quelques historiens, comme Peter Novick.  

Ce chiffre, qui comprend aussi les peines de mort prononcées par des cours martiales et des tribunaux et pas seulement des passages à l'acte individuels, est surtout à remettre en perspective avec la violence et la mortalité de l’époque : "Aujourd’hui, écrivent les auteurs, notre meilleure connaissance du phénomène fait apparaître une épuration qui ne fut pas le bain de sang vite décrié par certains et fut surtout sans commune mesure avec les victimes de la répression menée par les forces allemandes et leurs supplétifs français. Les chiffres qui suivent sont évocateurs : 13 700 FFI ont été tués au combat ou exécutés de janvier à septembre 1944. 834 otages et 2 700 condamnés à mort ont été fusillés par les Allemands, et entre 7 000 et 12 000 personnes tuées lors de massacres et d’exécutions sommaires. 40 % des déportés de répression croupissant dans les camps de concentration et prisons du IIIe Reich ont laissé leur vie, soit 36 000 victimes”, sans compter les Juifs assassinés dans les camps de la mort.

Voici ce qu’ils écrivent sur l’expression “épuration sauvage” dans leur ouvrage qui vient de sortir fin avril :

Il est difficile de retracer l’apparition d’un mot, mais c’est bien à partir de la publication de l’ouvrage, intitulé L’Épuration sauvage, de Philippe Bourdrel, en 1988, que l’expression connaît un succès grandissant à tel point qu’elle est devenue un argument de promotion sur la quatrième de couverture de l’édition de poche : “l’épuration sauvage, terme que cet ouvrage a imposé chez les historiens…”. Bien que souvent reprise avec des guillemets, ou un prudent “ dite sauvage”, il n’en demeure pas moins qu’elle vient fréquemment qualifier la part non judiciaire de l’épuration. Quel est le sens de cette expression ?

Elle renvoie au “sauvage” par opposition au “civilisé”, c’est-à-dire à la cruauté prétendue de l’indigène s’opposant aux valeurs de la civilisation, et implicitement au danger objectif représenté par celui qui n’est pas soumis au système de valeurs de l’homme blanc. La banalisation de l’expression “épuration sauvage” invite donc à penser les exactions comme produit des barbares ou des sauvages de l’intérieur. Le procédé le plus fréquemment employé consiste à raconter par le menu les faits divers les plus épouvantables en faisant de leur nombre, malgré tout réduit si on le ramène à l’ampleur du phénomène, la preuve de la “sauvagerie de l’épuration”. Cette démarche ne repose pas sur la seule volonté de faire "un coup" éditorial en publiant le récit outragé et dénonciateur cultivant les effets émotionnels eux-mêmes fondés sur des faits réels comme ce fut le cas au Grand Bornand, à Nîmes, à Pamiers ou à Agen. Elle masque une intention. En effet, la description de sévices à l’encontre des "collabos", comme cette “sauvagerie de l’épuration” dont ils deviennent ainsi les victimes innocentes, établit une relation d’équivalence avec les déportés, les résistants et toutes les victimes de la "barbarie nazie” et son cortège d’atrocités parmi lesquelles, en France, la pratique courante de la torture. Cette stratégie de recomposition du récit de ce qui ne fut pourtant qu’un court moment de l’épuration a été adoptée après-guerre par la majorité des nostalgiques de Vichy, de ceux qui ont été punis et, plus largement, de la plupart des écrivains de droite qui trempent alors leur plume dans le sang pour, selon une formule fréquemment employée, ”rétablir la vérité sur l’épuration”.

Ce que montre leur enquête, tableaux quantitatifs et cartes à l’appui, c’est qu’au contraire, l’épuration a été préparée, au sens d’un instrument juridique. Et que les jours qui ont vu des habitants (se) faire justice eux-mêmes représentent en réalité une période beaucoup plus courte que ce qu’on a pu laisser dire. L’essentiel de l’épuration a été pilotée... et anticipée : "Au début de l’automne 1944, les Français et les Françaises ne passent pas de la sauvagerie à la légalité, de l’hystérie collective au calme des prétoires, mais, alors que s’éloigne progressivement le bruit du canon, que la morsure de l’ennemi se fait moindre, se déploient tous les instruments conçus pendant la guerre d’une épuration encadrée par la justice. C’est la condition indispensable à la refondation du pays. C’est au châtiment républicain de s’appliquer désormais."

Ce besoin d’anticipation s’explique notamment parce que des tracts avaient pu fleurir dès les premières années de la collaboration, promettant ici en Corrèze, là dans l’Ain ou encore, à Paris, que des femmes seraient fouettées. Dans le giron de la Résistance communiste par exemple, les historiens recensent des listes noires qui ont pu circuler, perpétuant dans les années 40 une pratique plus courante dans les années 30, lorsqu’il s’agissait de dénoncer les “ennemis de la classe ouvrière”. 

Mais, de De Gaulle aux Alliés en passant par de nombreux mouvements de la Résistance et les affiches du Gouvernement provisoire (“Une seule consigne : le calme. Méfiez-vous des fauteurs de troubles ! Les souffrances que vous avez endurées ne sont point ignorées. Des Français indignes ont collaboré à l’œuvre d’oppression de l’envahisseur. Des représailles individuelles ne contribueraient qu’à créer le désordre et le marasme. Le commandement vous les interdit formellement. Une justice inexorable et implacable est d’ores et déjà instituée qui, dans le cadre de la légalité, punira tous les coupables, à quelques classes qu’ils appartiennent. Vive la France !”), les auteurs montrent que l’on a explicitement appuyé sur le frein et cherché à canaliser toute velléité d’expéditions punitives dès la reconquête du territoire français. Exemple :

Les tracts lancés par l’aviation britannique sur le sol français sont significatifs de cette prudence. En janvier 1941, les rédacteurs français travaillant pour le Special Operation Executive (SOE) proposèrent un tract intitulé “Les criminels paieront” et clamant : “Le jour de la victoire sera le jour de la vengeance.” Celui-ci fut refusé par les Britanniques au motif qu’il incitait à l’action directe et ne fut jamais largué au dessus de la France.

"Désinfecter le village"

Il ne serait pas juste historiquement de faire l’impasse sur le désir de punition et peut-être une part de soif de vengeance. Plusieurs épisodes racontent un maire qui fait sonner la cloche pour appeler à “désinfecter” le village ou encore, “dans le Dauphiné, le quotidien Les Allobroges [qui] publie « les photos des mouchardes de la Gestapo pour que celles-ci soient retrouvées et châtiées”. Rouquet et Virgili énumèrent ces épisodes. Mais ils les éclairent et montrent qu’ils doivent être regardés à une échelle macro et surtout, un calendrier. 

C’est aussi ce que confirment les archives radiophoniques, malgré un lexique musclé. Point d’appel du pied aux justiciers mais plutôt des débats sur la haine comme moteur de la reconstruction morale de la France. Dès le 22 novembre 1944, Henri Frenay, Ministre des prisonniers et des déportés, précise bien que le cadre sera celui de “la loi républicaine” :

Mis à part quelques milliers de traîtres qu'il nous faudra porter en terre, quelques milliers de trafiquants gras et insolents que la loi républicaine dépouillera et châtiera, c'est toute la Nation que le gouvernement convie à une éclatante et populaire démonstration de la volonté des Français....

Vous pouvez écouter celui qui avait rejoint De Gaulle à Londres en 1942 évoquer l'épuration après avoir fait appel aux Français "de la plus grande France" de souscrire à l'emprunt de la Libération tandis que l'Alsace reste à reprendre à l'Allemagne pas encore défaite :

Henri Frenay, ministre des prisonniers, le 22 novembre 1944

4 min

"Epurer les épurateurs"

Un mois plus tard, la veille de Noël, un représentant du syndicalisme chrétien dénonce “une épuration qui n’est pas l’Epuration”. En filigrane, une épuration sauvage se dessine dans son allocution radiophonique : des méthodes “anarchistes” frapperaient à l’aveugle et enverraient au peloton d’exécution de bons Français par erreur. Ce syndicaliste, dont les archives radiophoniques n’ont pas retenu le nom, compare à la barbarie teutonne et vichyssoise “ce que nous combattions hier, ce qui faisait notre révolte, garde aujourd’hui toute sa valeur” et énumère les erreurs :

La liste serait longue et crée une gêne dans le milieu laborieux. Il faut que cessent ces arrestations qui ne font que nuire et discréditer l’esprit résistant. Aucune faiblesse pour les traites. Mais nous demandons que soient épurés les épureurs qui ne sont pas suffisamment qualifiés pour ce travail et qui portent un préjudice à l’union nécessaire de tous les Français. Il faut savoir comprendre pour juger.

L'épuration sauvage dénoncée par un syndicaliste chrétien le 23/12/1944

5 min

Ce n’est pas anodin que la première charge contre l’épuration qu’on puisse retracer dans les archives émane du syndicalisme chrétien. Rouquet et Virgili expliquent en effet que la dénonciation d'une supposée "épuration sauvage" a d'emblée contribué à une sorte d'agenda caché consistant à discréditer les communistes. Lesquels ne se tenaient pas à l'écart des polémiques sur l'épuration, du reste : deux ans plus tard, les éditorialistes de l’émission “La Tribune de Paris”, intitulée “ La justice et la haine“ le 17 août 1946, débattent de la sortie de Jacques Duclos, patron du parti communiste sous l’Occupation, qui venait de déclarer à l’Assemblée constitutante qu’on ne pouvait pas juger sans haine crimes contre la patrie et crimes de la collaboration - "une haine sacrée", arguait même Duclos en ce creux de l'été 1946. Vous pouvez redécouvrir tout le débat par ici :

"La justice et la haine" à la Tribune de Paris, le 17 août 1946 sur la Chaîne nationale

19 min

C'est seulement à la fin du XXe siècle que l'historiographie est venue, tardivement, questionner l'idée d'épuration sauvage. Le 14 octobre 2010, au micro de "La Fabrique de l'histoire", Emmanuel Laurentin citait ainsi les travaux qui émergeaient à l'époque pour nuancer la représentation qu'on avait de l'immédiat après-guerre. Et justement le travail de Fabrice Virgili, qui avait soutenu en 1999 sa thèse sur les femmes tondues, et qui co-signe l'ouvrage chez Folio .

Historiographie et anthropologie des femmes tondues, "La Fabrique de l'histoire" le 14/10/201O

6 min

Archives Radio France - Ina