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Non, le "A" entouré d'un cercle, toujours anarchiste, n'a jamais été un symbole d'extrême-droite

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Le 1er décembre 2018 à Paris, symbole anarchiste bombé dans une manifestation des "gilets jaunes"
Le 1er décembre 2018 à Paris, symbole anarchiste bombé dans une manifestation des "gilets jaunes"
- Kris Aus67 via Flickr

Lundi 7 janvier, Michel Wieviorka déclarait que ces cercles "fascistes" bardés d'un "A", vus un peu partout dans les manifestations des "gilets jaunes", témoignaient d'un mouvement d'extrême-droite. Or depuis sa naissance méconnue en 1964, ce "A" n'a jamais été autre chose qu'un symbole anarchiste.

“Errare humanum est”. Sur Twitter, alors que l’extrait de son passage lundi 7 janvier sur le plateau d’Yves Calvi sur Canal + commençait à faire polémique, le sociologue Michel Wieviorka a reconnu s’être trompé : contrairement à ce qu’il affirmait la veille dans L’Info du vrai pour étayer son idée que le mouvement des gilets jaunes penche à l’extrême droite, le "A" entouré d’un cercle n’est pas "un symbole fasciste".

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Et pour cause : ce "A" cerclé n’a jamais été autre chose qu’une référence du répertoire anarchiste. Il est, même, la principale iconographie anarchiste. Très massivement visible dans les milieux antifascistes, il n’a à l’inverse jamais été approprié par l’extrême-droite française. Ni de près, ni de loin.

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Très visible aujourd’hui dans toute l’Europe, son origine précise, qui remonte aux années 60, demeure toutefois assez méconnue. Certains datent parfois le symbole de l'époque de Proudhon en personne, sachant que le théoricien français, premier à revendiquer le terme “anarchiste”, est mort en 1865. Donc c’est faux - autant que de dire qu’il était déjà arboré par des militants CNT durant la Guerre d’Espagne. Vous ne le trouverez pas sur les représentations des barricades de la Commune, ni dans les archives de La Révolution sociale, publication anarchiste de la fin du XIXe siècle, pas davantage que sur les photos de la Guerre d'Espagne.

L’émergence du A cerclé intervient en fait un siècle après la mort de Proudhon. Les archivistes certifient sa naissance en 1964, en France, dans les pages du numéro d’avril du Bulletin des Jeunes Libertaires qui expliquait alors ce geste graphique ainsi :

Deux motivations principales nous ont guidés : d'abord faciliter et rendre plus efficace les activités pratiques d'inscriptions et affichages, ensuite assurer une présence plus large du mouvement anarchiste aux yeux des gens, par un caractère commun à toutes les expressions de l'anarchisme dans ses manifestations publiques. Plus précisément, il s'agissait pour nous de trouver un moyen pratique de réduire au minimum le temps d'inscription en nous évitant d'apposer une signature trop longue sous nos slogans, d'autre part de choisir un sigle suffisamment général pour pouvoir être adopté, utilisé par tous les anarchistes. Le sigle adopté nous a paru répondre le mieux à ces critères. En l'associant constamment au mot anarchiste il finira, par un automatisme mental bien connu, par évoquer tout seul l'idée de l'anarchisme dans l'esprit des gens.

Peace, love... and anarchy ?

Ses géniteurs, Tomas Ibanez et René Darras, ont-ils trempé leur inspiration chez leurs voisins du militantisme anti-nucléaire ? Cinq ans plus tôt, en 1958, le graphiste britannique Gerald Holtom avait justement dessiné, dans un cercle noir, ce qui deviendra le fameux “peace and love”, destiné à la campagne pour le désarmement nucléaire. 

Cousinage idéologique ou simple capillarité graphique ? Outre Manche, Holtom avait été objecteur de conscience durant la Seconde guerre mondiale et, au-delà de la course au nucléaire, son symbole icono sera bientôt rapidement baptisé “symbole pour la paix”. Mais c’est par l’Italie que le A cerclé de Ibanez et Darras trouvera le chemin de la postérité, en s’ancrant résolument dans les milieux libertaires pour ne plus en bouger : en 1966, deux ans après leur coup de crayon séminal,  la Gioventù libertaria de Milan, mouvement libertaire du Nord de l'Italie, s’en empare. 

En 1971, alors qu’un mensuel anarchiste italien en fait son logo, un peu partout en Europe, des militants ont commencé à se le réapproprier. C’est ainsi que le A cerclé sera de retour en France. Il ne disparaîtra plus… sans quitter, jamais, le giron anarchiste. 

Et si vous souhaitez profiter de cette boulette sur l'origine du symbole anarchiste pour replonger aux racines du mouvement politique, de Proudhon à Bakounine, vous pouvez redécouvrir l'émission "La Fabrique de l'histoire" du 28 août 2017 :

52 min