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Notre-Dame de Paris : la restauration active de tableaux monumentaux

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“Les prédications du prophète Agabus à saint Paul”, un des 13 gigantesques Mays de Notre-Dame restaurés dans un entrepôt spécialisé à Bondoufle dans l’Essonne.
“Les prédications du prophète Agabus à saint Paul”, un des 13 gigantesques Mays de Notre-Dame restaurés dans un entrepôt spécialisé à Bondoufle dans l’Essonne.
© Radio France - Benoît Grossin

22 tableaux dont les gigantesques “Mays” de Notre-Dame sont entre les mains d’une cinquantaine de restaurateurs. Aucun n’a été endommagé par l’incendie du 15 avril 2019. Le chantier engagé dans un vaste entrepôt vise à redonner tout leur éclat aux œuvres d’art, avant la réouverture de la cathédrale.

La reconstruction des voûtes, des charpentes et de la flèche est un des enjeux principaux du titanesque programme de restauration de Notre-Dame de Paris. Mais d’ici à sa réouverture promise en 2024, le grand orgue et d’autres trésors font aussi l’objet d’une grande attention.

Sans avoir été du tout atteints par les flammes, 22 tableaux des XVIIe et XVIIIe siècle nécessitent une remise en état parce qu’abîmés par le passage du temps, le vieillissement naturel des matériaux, mais aussi par la fumée des cierges, la pollution. Un encrassement renforcé par les allers et venues chaque année de quelque 12 millions de visiteurs.

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Ces tableaux de grand format sont depuis quelques mois étudiés, nettoyés, consolidés et retouchés, dans un entrepôt entièrement consacré à l’accueil d’œuvres d’art, à Bondoufle, dans l’Essonne.

Du nettoyage à la réintégration des couches picturales pour les tableaux de Notre-Dame, le reportage dans le grand atelier de restauration de Benoît Grossin.

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13 d’entre eux, les fameux Mays de la cathédrale, mesurent jusqu’à 4,5 mètres de haut et 3,5 mètres de large. Trois grandes salles ont été spécialement aménagées : une salle de restauration des supports (cadres et toiles), une salle de restauration des couches picturales et une salle de réserve avec des racks immenses, pour stocker tous les tableaux hors normes.

Un dispositif général de contrôle des températures et de l’humidité permet également d’assurer une conservation optimale, dans cet atelier fait sur mesure pour les besoins de l’extraordinaire chantier qui doit s’achever fin 2023.

Le transport d’une salle à l’autre des tableaux monumentaux réclame jusqu’à dix manutentionnaires, portant tous par précaution des gants blancs.
Le transport d’une salle à l’autre des tableaux monumentaux réclame jusqu’à dix manutentionnaires, portant tous par précaution des gants blancs.
© Radio France - Benoît Grossin

Une restauration en quatre étapes

Tous les objets extraits de Notre-Dame après l’incendie sont de la responsabilité de la Drac Île-de-France, maître d’ouvrage de l'opération de 2,7 millions d’euros lancée grâce aux importantes donations collectées pour la restauration de la cathédrale.

Trois groupements de restaurateurs indépendants, une cinquantaine de professionnels au total, ont été recrutés. Le site retenu pour le chantier est à la fois unique, volumineux et assez spacieux pour qu’ils puissent intervenir au même endroit et en même temps sur l’ensemble des tableaux, avec pour objectif évidemment de parvenir à respecter les échéances.

“Un énorme travail pour redonner vie à ces chefs-d’œuvre” : Rima Abdul-Malak, ministre de la Culture

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Pour la ministre de la Culture, Rima Abdul-Malak, "C'est à ce jour la plus vaste restauration simultanée de toiles de grand format en France".

A chaque étape de leur restauration, les tableaux mobilisent souvent quatre personnes en même temps, afin de boucler l'ensemble du chantier d'ici la fin 2023.
A chaque étape de leur restauration, les tableaux mobilisent souvent quatre personnes en même temps, afin de boucler l'ensemble du chantier d'ici la fin 2023.
© Radio France - Benoît Grossin

Cela passe d’abord par un diagnostic, un nettoyage et un dévernissage des toiles, première des quatre étapes que détaille le conservateur régional des monuments historiques, Antoine-Marie Préaut : "Il faut ensuite vérifier la qualité des supports, leur tension, et si nécessaire effectuer un rentoilage, pour consolider la toile d’origine. La troisième étape consiste à restaurer la couche picturale, c’est-à-dire que les lacunes sont réparées, les vernis sont refaits et des choix sont opérés pour éventuellement arbitrer des parties de restauration. Enfin, ce sont les cadres qui sont restaurés et si besoin désinfectés et redorés, avant que les toiles restaurées et réencadrées ne partent en réserve, soit dans l’attente de leur réinstallation dans la cathédrale en 2024, soit en vue de prêts pour des expositions d’ici là."

Les conservateurs de la Drac Île-de-France "veillent à ce que", souligne-t-il, "chacune de ces étapes soient menées dans les règles de l’art, pour ces œuvres exceptionnelles de part leur signature et de part leur dimension".

Le chantier "extrêmement minutieux et très exigeant" est placé sous la vigilance d’un comité scientifique qui regroupe des experts du musée du Louvre, des experts de la ville de Paris et des experts du Centre de recherche et de restauration des musées de France (C2RMF), également auteur de précieux dossiers d’imagerie scientifique.

Après des tests de nettoyage, l’intervention minutieuse au bâtonnet de la restauratrice Florence Adam donne immédiatement des résultats spectaculaires.
Après des tests de nettoyage, l’intervention minutieuse au bâtonnet de la restauratrice Florence Adam donne immédiatement des résultats spectaculaires.
© Radio France - Benoît Grossin

Des analyses et un suivi scientifiques

Si les restaurateurs élaborent leur propre protocole d’intervention, ces documents permettent en amont d’établir un diagnostic précis, comme l’explique Oriane Lavit, conservatrice du patrimoine au C2RMF : "Un dossier d’imagerie scientifique pour une œuvre d’art, c’est comme un dossier médical pour un patient. Il permet de déterminer les altérations et comment elles peuvent être traitées par les restaurateurs. Leur protocole est ensuite validé par le comité scientifique. Nous les aidons également à mieux comprendre la matière, en faisant des recherches historiques sur les tableaux et en procédant éventuellement à de nouvelles analyses à leur demande."

Il faut dire que ces œuvres très anciennes ont déjà été plusieurs fois restaurées au cours des siècles. De quoi réserver des "surprises" à Isabelle Chochod, mandataire d’une des équipes chargées de la restauration : "Elles sont assez nombreuses, dans le sens où on dérestaure, c’est-à-dire qu’on enlève les ajouts successifs, postérieurs à la création et qu’on redécouvre une matière originale. En l’occurrence, pour le très grand format de Louis Chéron datant de 1687, nous avons retrouvé un début d’inscription qui correspond au second donateur de ce tableau à Notre-Dame. Et il y aussi des découvertes microscopiques. À chaque fois que vous dégagez des repeints anciens, vous gagnez un tout petit peu sur l’original. Alors parfois, ce n’est rien, c’est un petit trait de pinceau, c’est une petite couleur qui réapparait. Ce sont de toutes petites choses, mais qui ont une très grande importance sur la facture générale. On retrouve l’œuvre originale, et malgré les désordres causés par le temps, les couleurs sont éclatantes."

La réintégration des couches picturales sur ce May de plus de 4 mètres de haut, un travail au long cours pour la restauratrice Marielle Doyon-Crimail.
La réintégration des couches picturales sur ce May de plus de 4 mètres de haut, un travail au long cours pour la restauratrice Marielle Doyon-Crimail.
© Radio France - Benoit Grossin

Des analyses approfondies, nécessaires pour Le martyre de saint André de Charles Le Brun et Le centurion Corneille aux pieds de Saint-Pierre d’Aubin Vouet, ont pu être réalisées grâce à la réflectographie infrarouge. Comme un scanner, cette technique est utilisée pour distinguer plus finement des modifications effectuées par les peintres, "des repentirs", visages ou motifs "posant problème", selon Oriane Lavit : "Quand ils surgissent visuellement en cours de restauration, cela rend complexe de déterminer ce qui était de la volonté de l’artiste et ce qu’on doit laisser apparent ou pas. La réflectographie infrarouge permet de rentrer dans la matière, de voir les compositions sous-jacentes et de mieux saisir les étapes de création.

Il faut alors trancher entre ce qui revient du dessin préparatoire et de la composition finale, conclut-elle : "Une discussion s’engage entre le comité scientifique et les restaurateurs pour savoir jusqu’où on va dans la restauration et la réintégration. Cela réclame bien sûr du temps et de la réflexion entre les différents acteurs."

Toutes les analyses et découvertes sur le plan scientifique, pendant le chantier de restauration, vont permettre également de constituer une documentation historique inédite de l’ensemble des tableaux de Notre-Dame.

Dans la volumineuse salle de restauration des supports, un rentoilage est effectué pour les pièces les plus abîmées.
Dans la volumineuse salle de restauration des supports, un rentoilage est effectué pour les pièces les plus abîmées.
© Radio France - Benoît Grossin

“Des tableaux dont les supports sont structurellement altérés par leur vieillissement et qui ont subi aussi un choc pendant l’incendie” : Jean-François Hulot, restaurateur de support toile

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Pour les très longs cadres des tableaux, toutes les parties usées sont reprises à la feuille d’or par Maxime Seigneury, restaurateur du patrimoine.
Pour les très longs cadres des tableaux, toutes les parties usées sont reprises à la feuille d’or par Maxime Seigneury, restaurateur du patrimoine.
© Radio France - Benoît Grossin

Les Mays remis en lumière

Plus de la moitié des chefs d’œuvre en restauration sont des tableaux spécialement créés pour la cathédrale, au XVIIe et XVIIIe siècle : "Les Mays de Notre-Dame", explique Stéphane Loire, conservateur général au département des Peintures du musée du Louvre, étaient "offerts chaque année par des membres de la confrérie des orfèvres parisiens, le premier jour du mois de mai qui s’écrivait alors may. D’où le nom donné à cette série de grands tableaux, 76 Mays, peints entre 1630 et 1707 et qui sont restés dans la cathédrale pour la plupart, jusqu’à la Révolution française. Nous en connaissons aujourd’hui 52 et ils sont dispersés. Notre-Dame en présentait treize avant l’incendie du 15 avril 2019. Des Mays sont conservés au musée du Louvre et dans d’autres musées français et différents édifices de culte. Et il y a même un tableau qui se trouve en Grande-Bretagne."

Leurs auteurs, “les plus grands peintres de leur époque", précise-t-il, "souvent membres de l’Académie royale de peinture et de sculpture, étaient les mieux considérés dans le milieu des artistes parisiens : Charles Le Brun, Laurent de La Hyre, René-Antoine Houasse, Jean-Baptiste de Champaigne... et certains d'entre eux ont même reçu la commande de plusieurs Mays, souvent deux et jusqu’à trois pour cette série de tableaux monumentaux."

“Le martyre de saint Etienne”, May de 1651, dans la salle de réserve de l’atelier fait sur mesure pour la restauration des tableaux de Notre-Dame.
“Le martyre de saint Etienne”, May de 1651, dans la salle de réserve de l’atelier fait sur mesure pour la restauration des tableaux de Notre-Dame.
© Radio France - Benoît Grossin

Les Mays de Notre-Dame représentent tous un sujet tiré des Actes des Apôtres. Et comme pour le format, il y a une homogénéité dans le traitement, souligne Stéphane Loire : "Dans chacun de ces tableaux, on trouve des personnages d’une taille comparable, avec en général un protagoniste principal au milieu d’une scène comprenant de nombreux participants. Ce protagoniste principal, saint Paul, saint André, le Christ... toujours au premier plan, donne son titre à l’œuvre. Et la scène est toujours conçue de façon à être rendue lisible et de façon à ce que le sujet soit immédiatement perceptible par le spectateur."

Le conservateur ajoute que cette série de tableaux peints entre 1630 et 1707, illustre les évolutions “marquantes" de la peinture française à cette période : "Il y a des variations, avec un reflet du langage d’inspiration romaine de Simon Vouet, dans les années 1630, puis une influence discrète mais présente de l’œuvre de Nicolas Poussin, dans les années 1660-1670. Dans les années 1670-1680, il y a un reflet certainement de la suprématie que Charles Le Brun exerce sur l’histoire de la peinture française. Et puis dans les derniers tableaux, il y a une avancée même si elle est assez timide de ce que l’on a appelé la querelle du coloris. Ce débat esthétique affirmant davantage la primauté de la couleur sur le dessin est perceptible dans toute l’histoire de la peinture française du début du XVIIIe siècle."

La restauration aujourd’hui des 13 Mays appelés à reprendre leur place dans les chapelles de Notre-Dame va surtout permettre, selon Stéphane Loire, "de donner un état de présentation identique pour tous les tableaux et qu’ils soient tous également lisibles par les visiteurs, lors de la réouverture. Avant l’incendie, ce sont des tableaux que beaucoup d’entre eux ne regardaient pas, parce que la cathédrale était très sombre, avec des murs noircis par la fumée des cierges et la pollution parisienne. En 2024, Notre-Dame sera blanche à l’intérieur. Ce qui permettra de voir les œuvres picturales de manière idéale."

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Le Reportage de la Rédaction
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