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"Nous faisons tout pour que nos élèves ne prennent pas des distances définitives avec l’école"

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Ecoles, collèges, lycées fermés à cause du coronavirus : les élèves travaillent chez eux.
Ecoles, collèges, lycées fermés à cause du coronavirus : les élèves travaillent chez eux.
© Maxppp - DDM Nathalie Saint-Affre

#EnseignementEnConfinement. Les établissements scolaires sont fermés depuis le 16 mars pour ralentir la propagation du Covid-19. Il a fallu dans l’urgence se mettre à enseigner et apprendre à distance. Les fractures sociale et numérique risquent de s’aggraver. Enseignants et parents d’élèves témoignent.

Mélissa a très envie d’aller à l’école quand le lundi approche, Ryan rêve des retrouvailles avec ses camarades. Comme eux, 12 millions d’élèves en France sont actuellement obligés de faire l’école à la maison. Depuis le 16 mars, les crèches, les établissements scolaires jusqu’aux universités sont fermés "jusqu’à nouvel ordre" pour ralentir la propagation du coronavirus, comme l’avait annoncé le Président Emmanuel Macron. À la dernière minute, les enseignants ont dû s’adapter. Les parents et les enfants aussi. Manque de matériel, mauvaise connexion, manque de soutien, situations scolaires et personnelles difficiles… Si dans certains cas le basculement sur le numérique se déroule sans encombre, dans d’autres, l’enseignement à distance aggrave les fractures sociale et numérique. Selon une enquête de SynLab publiée le 31 mars, 70% des enseignants interrogés redoutent le décrochage des élèves les plus fragiles. D’après l’association, 17% des enseignants n’ont pas réussi à établir de lien avec les familles, principalement dans les lycées où le taux monte à près de 40%. Après un peu plus de deux semaines d’enseignement à distance, le ministre de l’Éducation nationale a lui-même affirmé mardi dernier que les enseignants avaient perdu le contact avec entre "5% et 8% des élèves".

La grande soeur prof, "l'autorité n'est pas la même"

Depuis le 16 mars, Mélissa et Ryan travaillent donc chez eux, dans leur pavillon en Seine-Saint-Denis. Et c’est leur grande soeur Lilya, élève de 3e, qui joue le rôle du professeur. Leur mère, Fathia, a arrêté ses études au lycée. Elle ne parvient pas à les accompagner :

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C’est frustrant et on a l’impression qu’on n’est pas à la hauteur.

Mélissa, en 6e SEGPA, "a de grandes difficultés à se faire confiance. On a beau lui expliquer, elle ne comprend pas. En plus, quand sa soeur lui explique devant son petit frère, ça l’angoisse. Elle sent son handicap. Ce n’est pas comme quand elle est en classe avec ses camarades qui ont le même handicap", déplore Fathia, qui tente aussi de mettre au travail son petit dernier Ryan, en CM2. "Déjà qu’il n’aime pas l’école, c'est dur de l'encadrer… Se retrouver avec sa mère ou sa soeur en tant que prof… L’autorité n’est pas la même." 

À ces difficultés s’ajoute le manque de matériel informatique : il n’y a pour la famille qu’un seul ordinateur aux capacités limitées. "Je l’ai acheté avec le chèque que le Conseil général m’a donné à la rentrée scolaire" pour encourager Mélissa dans son cursus, mais aujourd’hui toute la fratrie en a besoin. "Il faut la soudoyer pour qu’elle accepte de le prêter à sa soeur. Son frère, c’est même pas la peine de rêver." Alors Fathia reste en contact avec la professeur de Ryan par mails, qu’elle lit sur son téléphone. "J’ai eu la chance d’acheter une imprimante juste avant le confinement, j’en avais besoin", relativise cette mère d’élèves qui se sent "perdue" : "Même quand on imprime, je ne sais pas ce qu’il faut scanner et renvoyer [...] C’est une corvée".

Fathia, mère de trois enfants : "On a l'impression qu'on n'est pas à la hauteur"

2 min

Les trois enfants de Fathia partagent un ordinateur
Les trois enfants de Fathia partagent un ordinateur
- Photo fournie par la famille

"Je n'ai pas le temps d'aller cueillir des fraises"

Donner une surcharge de travail aux parents, c’est justement ce que ne souhaitait pas Othmane Mheni. Lorsque cet enseignant en REP+ à Mantes-la-Jolie (Yvelines) a entendu les annonces d’Emmanuel Macron, il a passé sa soirée à se former seul, devant son ordinateur, pour créer ses prochains cours à distance. "J’aime beaucoup tout ce qui est informatique", raconte-t-il. "J’ai créé une chaine YouTube où je faisais des tutos pour accompagner les parents dans la maîtrise des outils". Désormais, chaque matin de 10 à 12 heures, il donne rendez-vous à ses 14 élèves de CE1+ dans sa classe virtuelle que l’on peut suivre sur n’importe quel support. Deux d’entre eux ne se connectent jamais. "La première semaine, c’était plutôt des révisions. Là, on est entré dans des phases d’apprentissage", assure Othmane Mheni qui craint de voir l’écart se creuser entre ces deux enfants dont il a perdu le contact et le reste de la classe. "Les élèves qui sont en grande difficulté à l’école rentrent rarement dans les dispositifs. Ce n’est pas qu’une question d’éducation, c’est la réalité sociale des familles."

Sa classe virtuelle "fonctionne avec un gros investissement". "Je n’ai pas le temps d’aller cueillir des fraises", ironise-t-il, en réponse aux propos très critiqués tenus par la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye sur le besoin de main d'oeuvre dans l'agriculture et son exemple d'un "enseignant qui ne travaille pas". "Il y a les slides _à préparer sur Power Point : il faut élaborer des documents numériques au lieu d’expliquer à l’oral. Je me lève à 6h30 tous les matins, je prépare tout, je donne deux heures de classe et ensuite je réponds aux questions. Ça ne peut pas remplacer un enseignant en classe, mais la relation avec le maître est maintenue."  _Son travail personnel, les moyens numériques, les conditions de travail relativement bonnes dans les familles et surtout la petite taille de son effectif lui permettent d’assurer cette continuité. Mais "au bout de deux heures, ils sont épuisés"  et lui aussi : "On n’a pas le contrôle de la prise de parole des élèves. Ça paraît bête mais c’est épuisant, alors j’ai instauré une récré".

Ces familles auraient été dépassées si je leur avais balancé des fiches.

Zone urbaine ou rurale, même combat. "Je crois qu’il y a une fracture qui est beaucoup plus générale et vraiment comparable, hormis les problèmes de violences, à ce qu’on peut rencontrer dans des zones dites difficiles", estime Jérémie Decoopman, professeur d’histoire-géographie au collège de Gouzeaucourt, commune nordiste d’environ 1 600 habitants_. "Il y a eu un recensement fait au début du confinement"_ dans ce collège qui compte 250 élèves. Treize d’entre eux n’ont pas accès à internet. Alors pour leur faire parvenir les cours et les devoirs, "une personne de la vie scolaire fait le tour des maisons pour transmettre de la main à la main ou dans les boîtes aux lettres le travail qui a été imprimé au collège". "Pour beaucoup, ce sont aussi des élèves que les familles ont du mal à accompagner sur le plan scolaire", selon Jérémie Decoopman, qui tente de rassurer les parents. "Il y a une telle inégalité dans l’accès aux moyens que je n’exige pas de retour".

Jérémie Decoopman, enseignant en zone rurale : "La fracture est beaucoup plus générale"

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"La première des préocccupations, c’est le décrochage scolaire"

L’essentiel est donc de maintenir un lien, aussi fragile soit-il. C’est pourquoi le SE-UNSA préfère parler de "continuité scolaire" plutôt que de continuité pédagogique. "La première des préoccupations, c’est le décrochage scolaire chez nos adolescents les plus fragiles dans leurs apprentissages. Nous faisons tout pour que nos élèves ne prennent pas des distances définitives avec l’école et qu’ils reviennent bien après cette période de confinement", affirme Stéphane Crochet, secrétaire général du syndicat enseignant. 

Il ne faudra pas faire comme si l’école avait continué pendant cette période de confinement. Il faudra reprendre quasiment là où on s’est arrêté. 

"Une scolarité, c’est très long. Nous saurons sûrement nous remettre de l’absence de cours pendant deux mois sur ces quinze ans."

Stéphane Crochet, SE-UNSA : "Il faudra reprendre quasiment là où on s'était arrêté"

4 min

Rodrigo Arenas, co-président de la FCPE (Fédération des conseils de parents d’élèves) parle même lui de "discontinuité pédagogique". "La continuité pédagogique, c’est un effet marketing. Dans la réalité, elle ne peut pas se mettre en oeuvre", rappelant que "l’enseignant reste une figure centrale" et que les parents sont "hyper anxieux" en ce moment. "Nous avons demandé au ministère que les notations ne soient pas prises en compte dans le cursus de l’élève, explique de son côté Gérard Pommier, président national de la PEEP (Fédération des parents d'élèves de l'enseignement public), surtout si elles constituent une sorte de sanction d’autant plus criante que les conditions matérielles ne sont pas les mêmes pour tout le monde." La FCPE de Seine-Saint-Denis avait aussi publié un communiqué dénonçant notamment "l'attribution de zéro pour devoirs non rendus".

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Le décrochage est "assez dramatique" dans les lycées professionnels

Les lycées professionnels sont-ils les grands oubliés de cette crise ? C’est en tout cas le sentiment de Sigrid Gérardin, co-secrétaire générale du SNUEP-FSU. Il y a environ 700 000 lycéens professionnels en France, "ce qui correspond à un tiers de la jeunesse lycéenne", précise la syndicaliste. Elle s’inquiète d’un "décrochage qui est en train de se mettre en place" et "qui est assez dramatique". "Ce sont des jeunes qui ont un rapport à l’école compliqué et tout le bénéfice des lycées professionnels, c’est qu’on arrive à les remotiver grâce aux matières professionnelles. Or, ce lien aujourd’hui n’existe plus."

On a perdu 70% de nos élèves à l’heure actuelle.

La continuité pédagogique, "c’est un mythe complet". L’inquiétude des professeurs s’est transformée en "colère" face à cette "impréparation complète"

Malgré toute l’inventivité des professeurs, aucune vidéo, aucune fiche métier ne remplacera réellement l’apprentissage du geste technique.

"Force est de constater que les outils numériques publics comme l’ENT fonctionnent très mal et sont assez complexes pour nos élèves. Certains outils ne sont pas du tout adaptés aux enseignements habituellement dispensés en lycée professionnel."

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Après la crise, repenser les services publics

Le ministre de l’Éducation nationale a annoncé le 31 mars la mise en place d’un partenariat avec La Poste pour faire parvenir aux jeunes injoignables des documents imprimés. Jean-Michel Blanquer a également prévu un dispositif de soutien scolaire gratuit, toujours à distance, pendant les vacances de Pâques. Il a par ailleurs rappelé que du matériel informatique pouvait être distribué aux familles qui en ont besoin, notamment par les collectivités locales. Pour les étudiants, un coup de pouce a aussi été annoncé cette semaine par le ministère de l’Enseignement supérieur avec le déblocage de "10 millions d'euros supplémentaires".

"Je pense qu’il y aura un grand chamboulement après cette crise", présume Othmane Mheni. De nouveaux outils numériques, publics comme privés, "sont rentrés dans les maisons". "On pourrait investir dans ces outils. Je vois que les enfants sont réactifs", assure l’enseignant de Mantes-la-Jolie qui envisage de motiver certains élèves grâce à ces supports attractifs. Sur l’une des plateformes privées, "j’ai un petit héros que je fais évoluer, je dois faire du calcul mental, gagner des étoiles, affronter mes camarades… En discutant avec des collègues, on s’est dit qu’on pourrait les intégrer dans nos apprentissages." 

Par la suite, "il faudrait qu’on s’occupe de la reconnaissance de cet engagement", souligne Sophie Vénétitay, professeure de SES et secrétaire générale adjointe du SNES-FSU, principal syndicat d'enseignants du second degré. "Avoir le débat sur la place des services publics dans notre société", et "investir dans l’Éducation nationale", car le métier d’enseignant est "indispensable".

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