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Nouvelle-Calédonie : l’accession à une pleine souveraineté est "inéluctable"

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Bureau de vote à Nouméa, le 4 octobre 2020. On a compté jusqu'à quatre heures d'attente.
Bureau de vote à Nouméa, le 4 octobre 2020. On a compté jusqu'à quatre heures d'attente.
© AFP - Theo Rouby

Entretien. L’écart s’est resserré entre les partisans du OUI et du NON à l’occasion du deuxième référendum sur l’indépendance organisé ce dimanche en Nouvelle-Calédonie. Le NON l’a emporté avec un score de 53,26% des voix contre 56,67% en 2018. L’anthropologue Alban Bensa y voit une dynamique à l'oeuvre.

Le deuxième référendum organisé dans le cadre des accords de Nouméa sur l’accession de la Nouvelle-Calédonie à la pleine souveraineté a généré une participation record de près de 86%. L’écart entre indépendantistes et loyalistes n’est plus que de 10 000 voix contre 18 000 il y a deux ans sur un corps électoral d’environ 180 000 inscrits.

L’anthropologue Alban Bensa, directeur d’études à l’EHESS, spécialiste de la Nouvelle-Calédonie, estime que l’accession à la pleine souveraineté de cet archipel français du Pacifique est inéluctable et que la France a tout intérêt à continuer d’accompagner le processus vers l’indépendance qui doit conduire, à terme, à la création d’un nouvel Etat.

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Que pensez-vous du résultat de ce deuxième référendum ? 

Ce résultat était attendu. La victoire du NON était attendue. On ne pouvait pas imaginer que les choses s'inversent par rapport à 2018. Par contre, il confirme une sorte d'élan ou de progression des partisans du OUI. Et ce qui est encore plus surprenant, on observe un tassement dans certains endroits, y compris très loyalistes comme Bourail, du vote en faveur du non. Et donc, il y a quelque chose qui se passe en Nouvelle-Calédonie. Il n’y a pas deux camps qui s’affrontent, indépendantistes et loyalistes, avec des positions immuables. C’est plus compliqué que ça. Il y a une chose qui progresse et qui, de mon point de vue, est incontournable, c'est qu’on va vers un changement de souveraineté.

Je pense que des discussions doivent s’ouvrir pour essayer de trouver un accord sur un changement de souveraineté, sur la possibilité de construire une souveraineté particulière de la Nouvelle-Calédonie, dans des relations privilégiées avec la France, mais qui soit tout de même une pleine souveraineté qui permette à la Nouvelle-Calédonie d'être un plein pays dans l'espace pacifique. 

La foule dans les bureaux de Nouvelle Calédonie le 4 octobre 2020
La foule dans les bureaux de Nouvelle Calédonie le 4 octobre 2020
- Ludvina Hmeun

C'est original ce qui se passe en Nouvelle-Calédonie. Le peuple kanak est un petit peuple, de civilisation mélanésienne, et il aurait pu ou même aurait dû disparaître. Mais il se trouve que ça n'a pas été le cas. Et aujourd'hui, c'est le seul petit peuple du monde, peuple autochtone du monde, qui est en passe de participer à la création d’un État. Il n’y a pas d’autre exemple. Ce n’est pas le cas, par exemple, des indiens d’Amazonie. Et là, il y a quelque chose de très original et de très fort. 

Et ça a été mis en place par Jean-Marie Tjibaou et par une administration française qui, jusqu’à ce que Tjibaou se manifeste, n'avait pas perçu qui elle avait en face d'elle. Pour l’administration française, les kanaks étaient de pauvres gens un peu attardés et puis voilà… Et en fait, elle s’est retrouvée face à des gens responsables qui avaient construits un certain nombre de choses après 1946 (et la fin du statut de l’indigénat). Ils ont accédé à la citoyenneté française grâce au général De Gaulle. Puis Ils ont monté des partis politiques. Ils ont développé des projets. Ils ont été majoritaires à l'Assemblée territoriale. Ils ont investi les municipalités. Ils ont demandé qu’on crée des provinces pour pouvoir les administrer. Ils ont appris à faire de la gestion en s'entourant d'experts. Ils n'ont pas chômé ! Et ce côté pragmatique, déterminé et pragmatique, a fini par séduire une partie de l'administration. Et il est apparu, hormis au moment des « évènements » de 1984 à 1988, il est apparu qu'avec les Kanaks, il est possible de construire quelque chose. C’est ce qu’a compris Jacques Lafleur en serrant la main de Jean-Marie Tjibaou. Il y a aussi, paradoxalement, il ne faut pas le nier, tout un noyau d’anti-indépendantistes qui se sont repliés sur un schéma passéiste et qui considèrent que la Nouvelle-Calédonie est une extension de la métropole, qu’elle est un département français comme un autre à cette différence près qu’il est installé dans le Pacifique. Le mérite du référendum est de confronter ces deux visions dont l’une, à mon avis, représente l’avenir et l’autre, qui est une tentative de préservation du modèle colonial, appartient au passé. Mais il y a, à travers le processus qui est engagé depuis les accords de Matignon puis de Nouméa, quelque chose d’original qu’il convient de préserver et de faire vivre.

Le Billet politique
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Ces référendums successifs n’alimentent-ils pas, tout de même, l’antagonisme entre indépendantistes et loyalistes et n’empêchent-ils pas les deux camps de dialoguer pour avancer ?

C'est vrai. Mais on ne peut pas en rester là. Si chacun campe sur ses positions, il ne se passe rien. Dans la vie quotidienne de la population, dans les échanges qu’ont les gens sur le plan économique, dans le cadre de l'école, dans le cadre de la santé, des transports, etc... Il y a des contacts sans arrêt. Il n’y a pas un affrontement permanent. Alors il faut partir de là, il faut partir de la société civile. Si vous prenez, par exemple, le Centre culturel Jean-Marie Tjibaou, beaucoup de loyalistes et d'Européens n'y vont pas. Ils considèrent que ce serait un gage donné aux indépendantistes kanaks. Mais ils ont tort. Ils ont tort parce qu’ils auraient tout à gagner à la compréhension de cette civilisation kanake. Ils ne pourraient que s'enrichir à ce contact. 

C'est vrai aussi pour les kanaks qui, de leur côté, estiment contribuer à enrichir la France. Un évènement assez significatif s’est déroulé récemment. Emmanuel Macron a nommé un kanak au poste de président du Musée du Quai Branly, Emmanuel Kasarhérou. Les kanaks en sont extrêmement fiers, même les plus indépendantistes. Ils l’ont vécu comme un honneur et y ont vu une reconnaissance incroyable de leur capacité à enrichir la France, y compris sur le plan intellectuel et culturel. C'était certainement habile de la part d’Emmanuel Macron mais c’est aussi un pas supplémentaire vers une reconnaissance mutuelle qui est très important.

Alban Bensa, anthropologue, directeur d'études à l'EHESS, spécialiste de la Nouvelle Calédonie
Alban Bensa, anthropologue, directeur d'études à l'EHESS, spécialiste de la Nouvelle Calédonie
© Radio France - Stéphane Robert

Pour en revenir au résultat du référendum, l’écart qui se resserre entre le OUI et le NON enclenche-t-il une dynamique en faveur du camp indépendantiste ?

La dynamique s'est enclenchée, en réalité, en 2018, quand les indépendantistes ont fait la preuve qu’ils ne représentaient pas 15% du corps électoral mais 44%. Depuis ce premier référendum, un souffle nouveau balaye les tribus. Il n'est pas d'échange coutumier où il ne soit évoqué le référendum. C'est devenu une référence. Il a été vécu comme un tremplin pour l'avenir. Et donc, les indépendantistes n’ont pas eu trop de mal à mobiliser encore plus cette fois-ci. Le scrutin de 2018 leur a donné le sentiment qu’il était possible de se mettre en position de force pour discuter et négocier. Et d'ailleurs, dans beaucoup de cas, ça a commencé à s'ouvrir en Province Nord entre indépendantistes et loyalistes. Il y a sans arrêt des réunions autour du président pour essayer de trouver des solutions. Prenons, par exemple, un propriétaire de centaines d'hectares avec des centaines de têtes de bétail qui vit là depuis quatre générations. S’il reçoit la visite du président indépendantiste de la province Nord qui lui dit : « on va faire en sorte que ta retraite soit payée, s’il y a des exactions contre ton bétail sur ta propriété, on va faire en sorte que ça s’arrête. » Les deux parties comprennent qu’elles ont tout intérêt à entrer dans une discussion comme celle-là. C’est ce qui se passe et ça commence à marcher. 

J’ai rencontré l’un de ces grands éleveurs calédoniens anti-indépendantistes. Il avait été invité aux Etats Unis pour recevoir un prix d’éleveur, le prix de la plus belle bête du pacifique ou quelque chose comme ça. A la place où il devait s’assoir, on lui avait mis le drapeau français. Il s'est senti très mal et il a ajouté le drapeau kanak à côté du drapeau français. Il me disait : « Vous comprenez, je ne suis pas Français finalement, je suis d'ici. Je suis de Nouvelle-Calédonie. Et les Kanaks nous donnent une identité singulière. »

Il y a donc quelque chose qui est en train de se construire et qui relève de l’identité partagée. Donc je crois qu'il faut jouer cette carte là. Il faut évidemment que chacun soit garanti dans sa propriété et dans ses droits, dans l'exercice de la démocratie, etc... Ce à quoi les Kanaks ne sont pas fermés. Ils le seront moins encore s’ils signent des accords en bonne et due forme. Et donc, plutôt que de s'enfermer dans un schéma binaire qui oppose indépendantistes et loyalistes, il faut prendre en compte cette réalité sociale qui évolue. 

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Se dirige-t-on, malgré tout, vers un troisième référendum ?

Il y aura sûrement un troisième référendum parce qu'il ne faut pas être angélique. Les indépendantistes vont essayer de pousser leur avantage au maximum. Mais il serait plus malin d'ouvrir tout de suite les discussions et de mettre sur la table les différents points. La question de l'identité kanake dans un futur État. La question du type de souveraineté. La question d’un développement économique qu’il faudrait recentrer sur la Nouvelle-Calédonie. Parce qu’on est quand même dans une économie qui reste sous perfusion. Le budget de l’archipel est fait, d'une part, de ce que donne la France et, d’autre part, de ce que produit la Nouvelle-Calédonie. Mais l’économie reste trop centrée sur l'importation et pas assez sur la création de richesses. Il y a pourtant des ressources très grandes en Nouvelle-Calédonie. 

Le président Macron a dit qu'il allait faire des propositions. Nous verrons de quoi il retourne. De toute façon, il faut qu'on trouve une solution d'ici deux ans parce que les accords de Matignon, prolongés par ceux de Nouméa, arrivent à échéance. Et donc il faut trouver une solution. Mais pour ça, il faut avancer un pion décisif qui serait susceptible de débloquer la situation. La France a colonisé la Nouvelle-Calédonie en 1853. Elle a prolongé le régime de l'indigénat jusqu'en 1946. Elle a appuyé les spoliations foncières. Elle y a envoyé des bagnards qui ont été très mal traités, ce qui a créé une terre de violence et de misère. Les séquelles de la colonisation y sont encore très fortes et, à mon avis, c'est à la France de dire aujourd’hui qu’elle va soutenir un processus qui amènera la Nouvelle-Calédonie à la pleine souveraineté. Guy Béart, paix à son âme, disait que la Calédonie est un morceau de chair de la France. Je ne le crois pas. La Calédonie, c'est la Calédonie. Et je pense que l'Etat français se grandirait à montrer qu'elle est prête à restituer la Calédonie à ceux et celles qui s’y trouvaient à l'origine ainsi qu’aux nouveaux arrivants qui s’y sont installés depuis. Mais pour ça, il faut une vision qui ne peut être portée que par la France et le chef de l’Etat français. Le projet pourrait être appuyé par les pays voisins, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, Les Fidji... parce qu’il faut aussi réinsérer l’archipel dans l'espace Pacifique. Ca n’empêchera pas le maintien de rapports privilégiés avec la France. Par exemple, on pourrait avoir, ainsi que l’avait proposé l’équipe d’Edouard Philippe, une puissance militaire partagée, c'est à dire des bateaux militaires qui circuleraient dans le Pacifique sous bannières française et calédonienne avec des équipages mixtes. Ça, voyez-vous, ça donnerait une image très ouverte de la France et des Calédoniens. 

Une voiture arborant le drapeau kanak le 4 octobre 2020 en Nouvelle Calédonie
Une voiture arborant le drapeau kanak le 4 octobre 2020 en Nouvelle Calédonie
- Ludvina Hmeun

La Nouvelle Calédonie va-t-elle nécessairement vers son indépendance ? Est-ce inévitable ? 

Moi, je pense que nécessairement, elle va vers une forme d'indépendance. Elle va nécessairement vers une affirmation de sa souveraineté par rapport à la France. Je ne vois pas les indépendantistes renoncer à cet espoir. Je ne vois pas non plus comment beaucoup de Calédoniens non-kanaks, qui sont là depuis longtemps et qui ont fait leur vie depuis très longtemps en Nouvelle-Calédonie, pourraient ne pas participer à la construction de cette souveraineté. Je pense que c'est inexorable. Et plus on tardera à ouvrir cette porte vers l’accession à une pleine souveraineté, plus la demande risque de se durcir. Aujourd’hui, on arrive au terme du processus prévu par les accords de Nouméa signés en 1998 et il est temps de franchir un palier supplémentaire. Si le gouvernement français accepte d’emprunter cette voie, tout le monde pourra s'y retrouver. Si ce n’est pas le cas, la souveraineté finira par être arrachée à la France. Ce ne serait pas très bon. Ça pourrait faire des victimes et des dégâts. Donc oui, je pense que c'est tout à fait inéluctable. Et il faudrait que la France le comprenne. Notre président, qui fait le pompier de service partout en Europe, à défaut de réussir au Liban ou en Biélorussie, pourrait se dire qu’il peut réussir là, en Nouvelle-Calédonie. Il pourrait se dire qu’il a les moyens de proposer une solution positive à la Nouvelle-Calédonie. 

La force des kanaks dans ce jeu, c'est le temps. Ils jouent avec le temps. Ils disent « On est là depuis 3000 ans. On ne va pas s'empailler sur une période de cinq ou six années. Ça ne sert à rien. Nous, on engrange au fur et à mesure, petits pas par petits pas ». C’est ce qu’avait pronostiqué Jean-Marie Tjibaou, il avait dit « nous gagnerons par petits pas ». Et c’est ce qu’ils font en gagnant un poste ici, deux sièges de plus à tel endroit. Aujourd’hui, les indépendantistes occupent cinq postes au sein du gouvernement qui en compte onze. Ils avancent pas à pas pour, au bout du compte, être partout présents. La raison pour laquelle Jean-Marie Tjibaou voulait absolument que le centre culturel qui porte son nom soit installé à Nouméa s’inscrit dans cette stratégie. Il estimait qu’il ne fallait pas l’installer en territoire kanak, dans les îles Loyauté par exemple, mais à Nouméa, là où vivent les blancs. « Là-bas, chez nous, ça n'a aucun intérêt, disait Tjibaou. C'est pour les Blancs qu’on fait ce centre, pour qu'ils nous voient. Comme ça, ils ne pourront pas nous oublier. » Et il avait raison.

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