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Nouvelle-Calédonie : quand une histoire raciste et inique radicalise l'œil de l'anthropologue

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Barrage du FLNKS sur les routes en Nouvelle Calédonie, en décembre 1984.
Barrage du FLNKS sur les routes en Nouvelle Calédonie, en décembre 1984.
© Getty - Jean-Claude Francolon/Gamma-Rapho

Alban Bensa est un spécialiste reconnu de la Nouvelle-Calédonie dont il a contribué à inventer une anthropologie politique qui articule 160 ans d'histoire coloniale et ouïe fine des mondes kanak. Parti sans préjugés, il raconte comment l'injustice faite aux Kanak a modifié son approche du terrain.

Dans le viseur de Bernard Pons, ministre des DOM-TOM de Jacques Chirac de 1986 à 1988, il y eut, quelques mois avant l'assaut de la grotte d'Ouvéa, au plus fort de la crise en Nouvelle-Calédonie, Jean-Marie Tjibaou… et Alban Bensa. Oui, Bensa comme l’anthropologue français, que le ministre de l’époque avait fait expulser de Nouvelle-Calédonie en 1987. L'épisode fut bref : par définition, un citoyen français ne peut pas être expulsé de France et le CNRS avait eu tôt fait à l’époque d’obtenir que son chercheur poursuive ses recherches auprès des mondes kanak (le terme est invariable). Mais cet incident raconte combien le travail de terrain d'un chercheur, a priori parti défricher des savoirs dépourvus d'arrière-pensée militante, peut prendre un tour autrement plus politique. Jusqu'à, même, incarner une cause.

L'anecdote de cette tentative d'expulsion s'enracine au milieu des années 1980, alors que le camp kanak tentait de s’organiser pour défendre, et radicaliser, la cause indépendantiste qui avait émergé dans la foulée du mouvement tiers-mondiste et des indépendances en Afrique et en Asie. Alors que les tensions enflaient en Nouvelle-Calédonie, l’anthropologue Alban Bensa s’est alors trouvé pris dans les radars du pouvoir métropolitain en raison de sa proximité avec les leaders kanak. Parmi eux, des intellectuels, première génération de bacheliers revenus sur leurs terres pour réclamer l’indépendance, mais aussi des militants moins diplômés, qui avaient construit leur mode de rébellion contre l’ordre colonial à travers des revendications indépendantistes - "Je dirais que le plus dur n'est peut-être pas de mourir; le plus dur c'est de rester vivant et de se sentir étranger à son propre pays, de sentir que son pays meurt, de sentir qu'on est dans l'impuissance de relever le défi et de faire flotter à nouveau notre revendication de reconquête de la souveraineté de Kanaky", disait Jean-Marie Tjibaou.

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Racisme et spoliations

La violence raciale, la spoliation des terres, et l’ardeur des pouvoirs publics français à défendre un système discriminatoire eurent raison de la neutralité un peu fraîche et naïve avec laquelle l’anthropologue Alban Bensa avait d'abord abordé la Nouvelle-Calédonie. Jeune chercheur alors, celui qui deviendra par la suite un anthropologue reconnu, spécialiste de la Nouvelle-Calédonie et des mondes kanak, raconte que c’est ce qu’il a découvert sur le terrain, à 1 500 kilomètres des côtes australiennes, qui l’a politisé.

Le chercheur va sur ses 25 ans lorsqu’il foule l’archipel pour la première fois. Depuis deux ans, il a commencé à apprendre une des langues kanak, dans le sillage du grand linguiste André-Georges Haudricourt, spécialiste des langues vernaculaires. Haudricourt est connu pour être engagé politiquement - il milite au PCF - mais Bensa, lui, a traversé ses études sans particulièrement épouser de cause politique : il raconte n’avoir milité ni pour l’indépendance algérienne (“trop jeune”) ni fait mai 68, survenu alors qu’il avait 20 ans. Dans une interview donnée en 2014 à l'anthropologue Sophie Bobbé et au sociologue Pierre Alphandéry, il s’en souvient en ces termes : 

Je pensais alors que la solution à “la crise de l’occident” se trouvait ailleurs, dans des sociétés différentes que je magnifiais, comme d’autres au même moment magnifiaient, par exemple au Larzac, les paysans.

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Au moment où l’on propose à Alban Bensa de travailler sur la Nouvelle-Calédonie, “le Caillou” ne fait pas l’objet d’autant de travaux de sciences sociales qu’aujourd’hui, où par exemple Eric Wittersheim ou Benoît Trépied poursuivent à leur tour des recherches (avec, pour chacun, Alban Bensa comme directeur de thèse). 

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Quand Bensa commence à s’intéresser aux langues kanak, le grand classique est Da Kamo, de Maurice Leenhardt, paru chez Gallimard en 1947. Et c’est peu dire que ce n’est pas une anthropologie militante - rétrospectivement, Bensa peut dire que c’est “un livre un peu mythique où il exaltait une primitivité elle-même un peu mythique”.

Les "grognements" des Kanak

Débarqué “sans esprit anticolonial particulier”, c’est la cause kanak qui politisera Alban Bensa à mesure que le jeune chercheur découvrira la réalité de ce territoire français qui avait été, au XIXe siècle, l'une des rares colonies de peuplement de l’Empire français :

À mon arrivée en Nouvelle-Calédonie, j’ai été sidéré par la violence coloniale, je n’avais jamais vu ça. On ne m’avait pas prévenu, ou peut-être ne l’avais-je pas entendu : le mépris et le racisme à l’égard des Kanak étaient géants. Un colon installé sur des milliers d’hectares et à proximité trois mille Kanak parqués dans une minuscule réserve, sans eau ni électricité. Pas de routes entretenues desservant leurs villages. Pour arriver jusqu’à eux, je devais traverser des propriétés de colons qui me demandaient parfois ce que je faisais là. Lorsque je répondais que je m’intéressais aux langues, ils me répondaient : “Les Kanak ! Mais ils poussent trois grognements et c’est tout.” J’étais atterré.

Arrivé sur place pour la première fois en 1973, Bensa découvrait un racisme enchâssé à cette société mixte, constituée pour moitié d’autochtones kanak, et pour moitié densifiée au rythme de plusieurs vagues de peuplement. Car le “Caillou” fut la destination d’un double mouvement. Une partie des habitants qui s’y sont installés sont d’anciens bagnards, envoyés purger leur peine aux confins de l’Empire français, avec parmi eux d'anciens Communards. Les plus méritants d'entre eux seront autorisés à devenir colons à l'issue de leur peine, priés de s’installer sur de petites concessions agricoles jusqu’alors occupées par des Kanak. D’autres répudiés de l’Empire bénéficieront du même sort, comme par exemple ces Algériens parmi les promoteurs précoces de l’indépendance algérienne dès les années 30, dont certains s’établiront eux aussi sur ces confettis de terre mélanésienne. Ils ne seront pas les seuls : la Nouvelle-Calédonie fut aussi la destination de programmes de peuplement libres, et ouverts à tous les candidats. C’est dans ce cadre-là que des métropolitains, mais aussi des colons issus d’autres territoires d’Outre-mer ou encore des Pieds-noirs, viendront s’établir à l’autre bout du globe. Au point qu’en 1946, lorsque la France décidera de mettre un terme au régime de l’indigénat, les populations autochtones représentent à peine la moitié de la population.

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Quand Alban Bensa débarque à Nouméa presque trente ans après la fin de l’indigénat, les discriminations n’ont pas cessé pour autant. Le chercheur, qui centre ses travaux sur les langues, n’a pas pour premier projet d’œuvrer à faire reconnaître la cause de l’autodétermination. Pourtant, à mesure qu’il engrange un savoir unique à base de récits, de représentations, de généalogies ou encore de poésies et autres traces orales, il commence à percevoir en quoi ce qu’il regardait comme des “savoirs kanak locaux” sont intimement enchevêtrés à l’histoire coloniale. 

Ainsi, quinze ans après le début de la colonisation qui avait débuté en 1853, la IIIe République avait-elle obligé les tribus kanak à s’organiser en “grandes chefferies administratives” qui contribueront à désagréger le tissu social d’origine. De même l’anthropologue comprendra-t-il qu’entre 1875 et 1900, les différentes vagues de peuplement aboutiront à parquer les Kanak dans des réserves qui ne représenteront bientôt plus que 10% du territoire qu’ils occupaient avant la colonisation, les obligeant souvent à gagner des régions montagneuses plus hostiles. “Au début de mes recherches, j’ai occulté ces éléments, mais j’ai été vite rattrapé par cette cruelle histoire”, témoigne Bensa rétrospectivement : "Mon engagement politique s’est fondé non pas sur des bases idéologiques préétablies mais, progressivement, sur une relation de travail de terrain dans un environnement social extrêmement hostile aux Kanak."

A mesure qu’il se spécialisera sur la Nouvelle-Calédonie, Alban Bensa modifiera son approche de l’anthropologie, racontant s’être peu à peu “ouvert à l’histoire et à la politique”, pensant les Kanak dans une histoire sociale dynamique, après 130 ans de colonisation. Il aiguisera un regard plus critique sur sa discipline, infusant par exemple à la faveur de lectures de Pierre Bourdieu dont il parlera a posteriori comme de lectures “salubres”, et qui consacrera en 1985 un entretien à Bensa dans sa revue Actes de la recherche en sciences sociales. Après avoir publié aux éditions Anacharsis La Fin de l’exotisme - Essais d’anthropologie critique (en 2016), Bensa dira ceci :

En fait j’ai été rattrapé par mon objet, ce qui m’a conduit à prendre une position critique à l’égard de ce que l’on m’avait enseigné.

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"Ça va péter" : le dire (ou pas)

Il existe une trace à bas bruit de ce changement politique, et de la place nouvelle que s’est inventé le chercheur à mesure qu’il se spécialisait et se politisait autour de la Nouvelle-Calédonie. Cette trace remonte à 1983, cinq ans avant le carnage de la grotte d’Ouvéa mais quelques mois avant la création du FLNKS (le "Front de libération nationale kanak et socialiste"). Voilà alors dix ans que Bensa fait des allers-retours en Nouvelle-Calédonie, tissant des liens privilégiés avec les populations kanak et plusieurs de leurs leaders. De passage à Paris, il est contacté par Libération, et le journaliste Dominique Pouchin qui souhaite avoir son son de cloche, prendre en somme le pouls du "Caillou" à travers le témoignage éclairé d’Alban Bensa. L’anthropologue se souvient être revenu cette fois-là en métropole sans avoir abordé avec ses contacts kanak ce qu’il pouvait dire… ou pas. 

Devant le journaliste qui l’interroge, il commence par ne pas s’autocensurer : “Ça va péter”, lui livre-t-il en substance alors qu’il a vu les mouvements indépendantistes kanak se structurer dans le but de radicaliser le rapport de force avec l’Etat français. Puis Alban Bensa se souvient s’être ravisé

Après cela, j’ai réfléchi et je suis retourné au journal dans la soirée pour demander que mes propos soient minimisés. Et là j’ai fait un acte politique. Puisque la France disait “Jamais les Kanak ne seront capables d’organiser le moindre mouvement”, je me suis dit qu’il ne fallait pas prévenir l’adversaire des actions en préparation et j’ai édulcoré le contenu de l’entretien avec ce journaliste. Ma décision était donc totalement politique puisque je suis devenu complice du projet kanak de subversion politique.

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