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Nouvelle donne touristique. Avec Philippe Duhamel, Jean Bernard Bros, Philippe Géraudel...

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Nouvelle donne touristique
Nouvelle donne touristique
© Getty - Anton Petrus / Moment

La Revue de presse des idées. Finalement, nous pourrons voyager en Europe cet été. Cela suffira-t-il à sauver le secteur ? Est-ce une bonne nouvelle pour l’environnement ? Des voix se font entendre sur le sujet.

Le ministère du tourisme, quel numéro de téléphone ? À vrai dire, il en a trois : à Bercy, au quai d’Orsay et rue de Valois. Car ce ministère a disparu en tant que tel et beaucoup de professionnels appellent à le recréer, afin d’être représentés à la table du Conseil des ministres, comme s’en fait l’écho Louis Heidsieck dans Le Figaro.

Ce ministère, s’il existait, pourrait par exemple plaider pour des mesures fiscales en faveur de l’hôtellerie-restauration, et brandir la tribune du think-tank Fondation Ifrap, qui estime dans Le Figaroque "le mieux serait d'expérimenter un taux de TVA à 5,5% sur tout le secteur de la restauration […] Le but ne serait pas d'obtenir une baisse de prix pour le client sur les produits consommés, mais de reconstituer les marges des restaurateurs. Dès lors, on demanderait évidemment à la DGCCRF de s'abstenir de contrôler la répercussion de la baisse de TVA sur les prix facturés aux clients finaux…". Pas sûr que l’idée plaise à tous.

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Mais selon Alain Fontaine, le président de l'Association française des maîtres restaurateurs, la création d'un ministère dédié "n'est pas la bonne solution". "Le tourisme est multiple et varié, dit-il. C'est à la fois l'attractivité du pays, donc lié aux Affaires étrangères. Mais aussi un commerce, donc lié au ministère de l'Économie et des Finances. Et parfois un patrimoine culturel. On ne peut pas tout mettre ensemble et créer une pieuvre géante qui partirait dans tous les sens. Chaque interlocuteur a son domaine d'expertise, et lorsqu'on sait à quelle porte frapper, cela fonctionne bien ainsi".

Tourisme plus qualitatif

Dans Le Parisien, Jean-Bernard Bros, qui fut adjoint au tourisme de la ville de Paris entre 2001 et 2014, plaide pour un tourisme moins massif et plus qualitatif dans la capitale : "la politique prônée par Anne Hidalgo en matière de transports que je soutiens impose de réinventer le tourisme. Il faut abandonner la course effrénée aux chiffres de fréquentation pour un tourisme plus qualitatif".

Ralentir le rythme des visites ne va pas forcément à l’encontre du chiffre d’affaires, pense-t-il : "les touristes consommeront davantage si on leur laisse le temps de flâner. C'est vrai pour tous les musées et monuments. Il faut améliorer les conditions de visites pour les transformer en expériences inoubliables"

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Un rebond massif d’ici un an ou deux

La survie du secteur va aussi passer par la réussite ou l’échec de la saison estivale. Aurons-nous envie de partir cet été ? Philippe Duhamel, professeur de géographie à l’université d’Angers pense que non, et les Français ne partiront sans doute pas très loin de chez eux : "ce que je constate, autour de moi, c'est que ceux qui n'ont pas vu leur famille pendant les longs week-ends de mai auront plutôt envie de leur consacrer des longs moments cet été".  Les Européens pourront voyager sur le continent, mais ne vont peut-être pas sortir de l’espace Schengen, pour se rendre par exemple au Maroc ou en Tunisie.

En Angleterre, une quatorzaine est instaurée. Pour le géographe, il ne s’agit pas forcément d’une mesure simplement sanitaire, mais aussi d'une stratégie économique de la part de Boris Johnson : "les Anglais ont en effet l'habitude de glisser vers les pays du sud de l'Europe aux beaux jours - un phénomène qui existe depuis les années 1930. En même temps, la balance touristique est déficitaire outre-Manche. Au final, cette mesure de quarantaine pourrait pousser les Britanniques à ne pas quitter le pays. Il est troublant de voir que cette mesure a été prise alors que la situation épidémique se tasse dans d'autres pays européens".

Si cette année sera difficile pour le secteur touristique, il risque fort d’y avoir un rebond important dans les années qui viennent. "La crise économique de 1973, le 11-Septembre, le Sras et la crise de 2008 avaient provoqué des tassements, mais la croissance globale exponentielle du tourisme a toujours repris son cours. Il est donc fort possible que le tourisme connaisse un rebond considérable d'ici un ou deux ans. Tout simplement car la majorité des gens aiment voyager".

Touriste pollueur

Mais faut-il se réjouir d’un rebond du tourisme ? Pas sur le plan climatique, en tous les cas, étant donné le poids de l’aviation dans les rejets de CO2. Dans L’Opinion, Philippe Delmas qui fut l’un des dirigeants d’Airbus, avertit que les progrès techniques ne suffiront pas à réduire les émissions de CO2 du secteur aérien, tant sa croissance est exponentielle. "L’industrie prévoit une baisse de 2,8 % par an des émissions de CO2 par pk [passager-kilomètre] entre 2020 et 2050. Si, à partir de 2020, la croissance du trafic était nulle, les émissions baisseraient à ce rythme, soit de 57 % d’ici 2050. C’est le meilleur résultat technique possible aujourd’hui". Or, la croissance du trafic semble vouée à se poursuivre, car de plus en plus de personnes vont voyager à l’avenir.

Pour Philippe Delmas, il faut taxer le carburant des avions dès maintenant : "on peut se demander si la crise actuelle n’est pas une occasion unique. Avec un trafic tombé à presque zéro et qui ne repartira pas vite, prendre maintenant de telles mesures aurait un sens. Il s’agirait d’entamer le processus, avec une taxation modeste qui n’aurait guère d’effet sur un trafic réduit. En revanche, cela enverrait un fort signal de prix au moment où les compagnies vont repenser leurs flottes, leurs liaisons et leurs modèles économiques".

Mais surtout, il faudra à terme limiter le nombre de vols, notamment longue distance : "imposer cette nécessité n’a plus rien de particulier au transport aérien : il s’agit de notre maturité collective sur l’avenir de notre planète".

Compte carbone pour voyager

Dans La Tribune, Philippe Géraudel estime que nous nous dirigeons vers un compte carbone personnel : "chaque individu recevra annuellement sur son "compte carbone" la même quantité de droits d'émission de GES, sorte de "droit de tirage". Ainsi, à titre d'exemple, sur la base d'une estimation de la capacité de la planète à absorber 8 milliards de tonnes de CO2 en 2022, chacun des 8 milliards d'êtres humains recevra un quota d'une tonne de CO2, soit l'équivalent des émissions d'un vol aller-retour Paris-New York, alors qu'une baguette de pain représente 140 g de carbone et un kilomètre en voiture diesel 250g”. Pour voyager, il faudrait acheter des droits à polluer aux plus pauvres qui ne dépenseront pas leur quota de carbone. “Avec une progression (indicative) du type  2e tonne=37€, 8e=226€, 16e=870€, 20e=1360€, les huit tonnes de l'Européen lui coûteront 828€ ,soit 2.27€/jour, les 16 tonnes de l'Américain 5.240€ ,soit 14,36€/jour, les 20 tonnes du Koweïtien 9.910€, soit 27.15€ /jour. Les plus grands "pollueurs" apprendront ainsi à leurs dépens à réduire leurs émissions de CO2".

Restez chez vous !

Puisqu’on ne peut pas partir loin, les vacances s’organiseront chacun chez soi. En Suisse, le journal Le Temps a constitué des parcours helvéto-suisses qui donnent l’impression de faire le tour du monde : "un spectacle naturel digne de l’Etat américain de l’Arizona vous attend à l’Ankenballen, qui surplombe Langenbruck dans le canton de Bâle-Campagne. Cette formation rocheuse rappelle la célèbre Monument Valley. Tout comme la «Toscane argovienne», cette région s’avère idéale pour la randonnée. La journée se termine en Europe avec un apéritif en Provence. Pardon! En Haute-Argovie. Dans la commune de Kleindietwil, la famille Wegmüller a planté un champ de lavande sur dix ares, idyllique pour passer des nuits à la belle étoile". Le problème est réglé !

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Par Matthieu Garrigou-Lagrange, Anne-Vanessa Prévost et l'équipe de la Compagnie des Œuvres