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Nucléaire : au premier jour de Fessenheim

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Les travaux pour construire la centrale de Fessenheim ont duré près de 7 ans. Elle a été mise en route en 1977, entre le 7 et le 8 mars (photo d'époque).
Les travaux pour construire la centrale de Fessenheim ont duré près de 7 ans. Elle a été mise en route en 1977, entre le 7 et le 8 mars (photo d'époque).
© AFP -

Après des années de débats, la fermeture de Fessenheim est bel et bien en marche. Depuis 2h30 ce samedi matin, le réacteur n°1 de la centrale nucléaire est définitivement fermé. Durant plus de 40 ans, Fessenheim n'a cessé de susciter débats et inquiétudes. Retour sur le premier jour de la centrale.

C'est la doyenne des centrales nucléaires françaises encore en activité. Fessenheim n'a désormais plus qu'un réacteur à eau pressurisée en fonction. Le premier a été mis à l'arrêt ce samedi, à 2h30 du matin. Le second réacteur sera, lui, arrêté le 30 juin prochain. Le démantèlement de la centrale entière devrait commencer à l'horizon 2025 et se poursuivre au moins jusqu'en 2040. Une décision qui fait suite à la promesse de François Hollande de fermer la centrale alsacienne il y a huit ans. 

D'ici 2035, le gouvernement souhaite réduire la part du nucléaire en France de 75% à 50%. Pour cela, 14 des 58 réacteurs du parc actuel devront être mis à l'arrêt d'ici à cette date. Un projet totalement contraire à celui des débuts de Fessenheim. A l'époque, le nucléaire avait toute sa place dans l'Hexagone pour les responsables politiques au pouvoir. Qu'en disaient les médias ? Quels étaient les débats ? Tour d'horizon. 

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Une "lutte pour l'indépendance énergétique"

"Fessenheim : c'est parti". Le 8 mars 1977, Le Matin de Paris, comme de nombreux autres journaux français, annonce les prémices d'une révolution énergétique en France. Le premier réacteur à eau pressurisée de 900 mégawatts de la centrale alsacienne a débuté sa mise en service. Le début d'une lutte pour l'indépendance énergétique, titre Le Nouveau Journal_._ Il faut dire qu'au départ, le nucléaire représente pour beaucoup le prix de l'indépendance. A l'époque, le pays est pauvre en ressources énergétiques. La France se fournit en électricité essentiellement grâce aux centrales à charbon et au pétrole qu'elle importe. "Nous importons la quasi-totalité de notre consommation pétrolière et la moitié de nos besoins en gaz et en charbon", explique France Soir. Le quotidien cite un autre fait en faveur du nucléaire : 

Si la France n'avait pas décidé la construction de ces installations, en 1985 nous aurions été obligés d'importer 55 à 60 millions de tonnes supplémentaires de pétrole.                                                                                                
France Soir

Les travaux pour construire cette centrale auront duré près de sept ans. (photo prise en 1973)
Les travaux pour construire cette centrale auront duré près de sept ans. (photo prise en 1973)
© AFP -

La France lance les débuts de son programme atomique dans les années 60 mais elle accélère la cadence en 74, sous l'impulsion du président Georges Pompidou. "La grande décision a été prise en 1974, lors du choc pétrolier. Là, ils voulaient en construire six par an", se souvient Bernard Laponche, ancien ingénieur au Commissariat à l’énergie atomique et consultant dans le domaine de l’énergie. Une analyse que partagent tous les journaux de l'époque : "La politique des pays exportateurs de pétrole a servi de détonateur", écrit Didier Duruy dans Le Nouveau Journal.

Le quintuplement des prix du brut a donné à l'atome une marge de compétitivité par rapport au fuel. Avec le nucléaire, les Français peuvent espérer payer, en 1983, leurs kilowatts au même prix qu'en 1973.                                                                                                
Le Nouveau Journal

Pour Bernard Laponche, l'opinion générale n'était donc pas spécialement défavorable au nucléaire. "C'était considéré comme une technique nouvelle, intéressante. Surtout, il y a eu une campagne d'EDF par rapport au nucléaire. Ils vantaient ses avantages et montraient que la radioactivité, ce n'était pas dangereux". Localement en revanche, l'opposition a su se faire entendre. Elle a même fait couler beaucoup d'encre.

"Une centrale nucléaire n'explose pas"

Malgré sa "modernité", Fessenheim pose de nombreuses questions et des inquiétudes également sur le plan local. La catastrophe nucléaire de Tchernobyl (août 1986) n'a pas encore eu lieu mais le nucléaire rappelle pour certains une chose : la bombe atomique. C'est en tout cas ce que met en avant France Soir au lendemain de la mise en route de Fessenheim : "Quel que soit le sérieux des mesures de précaution prises, le mot 'atome' fait encore peur. Un grand nombre de nos compatriotes, mal informés, l'assimilent à la bombe. Ce n'est plus un problème de sécurité : c'est un problème d'information."

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Pourtant les écologistes, qui n'engagent pas une lutte contre la bombe atomique mais bien contre la centrale, dénoncent les risques accidentels : "Que faire, où aller si un accident grave survenait ?" "Il y avait quand même une défiance par rapport à la radioactivité parce qu'on allait fabriquer des déchets radioactifs", confirme Bernard Laponche.   

Il fallait montrer aux gens que la radioactivité, ce n'était pas dangereux. Je me souviens d'une affiche avec d'un côté un homme de Cro-Magnon et de l'autre une jeune fille en maillot de bain. Le texte montrait qu'il existait une radioactivité naturelle et que cela n'avait pas empêché l'humanité d'évoluer de façon magnifique.

Dans les médias, c'est donc une bataille entre les "pro" et les militants anti-nucléaires qui s'engage. Dans une interview accordée à France Inter le 7 mars 1977, le préfet du Haut-Rhin de l'époque tente de rassurer : "Il convient de dire à la population, aussi bien en Allemagne qu'en France, qu'une centrale nucléaire ne présente pas plus de danger qu'une autre usine chimique, alors qu'on voudrait faire croire à l'opinion que la centrale nucléaire se rapproche de l’atome de la bombe atomique. "

"Une centrale nucléaire n'explose pas. Il peut y avoir des désordres par accident mécanique et il faut s'en prémunir" , le préfet du Haut-Rhin.

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"Le nucléaire s'est donné un corps"

Pour les anti-nucléaires, les pouvoirs publics ne prennent pas les mesures de sécurité nécessaires. Ce même jour, le 8 mars 1977, le journal Libération revient sur le combat des écologistes dans cet article : Fessenheim : désormais, le nucléaire s'est donné un corps.  

Fessenheim, maintenant dressée dans son corset de béton, a donné en quelque sorte un corps au nucléaire. Un corps laid et lourd, dangereux, une forteresse que les Alsaciens ont commencé à interroger.                                                                      
Libération

A l'époque, l'action de sept personnes à Roggenhouse fait encore le tour des journaux : un jeûne de 25 jours pour obtenir les garanties de sécurité avant le démarrage de la centrale. Ils réclament notamment la publication du plan Orsec-Rad, la mise en place d'une commission de contrôle ou encore la consultation des populations par référendum.

Témoignage de Rémi Verdet, l'un des sept militants ayant participé au jeûne

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Mais cette lutte rassemble bien au-delà. Le dernier week-end avant la mise en marche de la centrale, la région de Fessenheim est marquée par de grands rassemblements : "De nouvelles manifestations qui ont réuni environ 5 000 personnes à Strasbourg et 3 000 à Colmar" rapporte le journal Le Monde. Les manifestants réclament plus de discussion avec le gouvernement, comme l'explique cette militante écologiste à France Inter : "Nous aurions préféré discuter plus sérieusement avec les responsables. Les responsables qui ne sont pas seulement EDF. C'est aussi le gouvernement, qui, pour parer au besoin d'énergie de la population, a fait un choix. Et nous estimons que la formule choisie ne présente pas encore les garanties nécessaires pour la population."

 Le 27 avril 1974, le militant écologiste René Dumont tient une conférence de presse devant les grilles de la centrale nucléaire de Fessenheim (Haut-Rhin).
Le 27 avril 1974, le militant écologiste René Dumont tient une conférence de presse devant les grilles de la centrale nucléaire de Fessenheim (Haut-Rhin).
© AFP -

"Chaque fois qu'il y a eu l'intention d'implanter une centrale, il y a eu à énormément d'endroits, des résistances. Les salles étaient pleines, les gens se disputaient car il n'y avait pas de consultation locale", rappelle Bernard Laponche. Le 8 mars 1977, alors que de nouveaux projets de centrales nucléaires sont déjà en cours, le journal Libération s'interroge : "Dans vingt ans, hors d'usage, qu'en fera-t-on ?"

Le 4 juin 1977, quatre militants écologistes lancent même une radio pirate : "Radio-Verte Fessenheim". "Le but de la première émission est vraiment d'informer sur les dangers et les risques du nucléaire", souligne Jocelyn Peyret, auteur de "L'épopée alsacienne du Dreyeckland". Plus tard, la radio s'ouvrira également à d'autres luttes sociales et environnementales. 

© AFP -

Malgré les oppositions, la centrale de Fessenheim n'était que la première d'une longue série. En 2019, 58 réacteurs étaient en fonctionnement en France, faisant de l'hexagone le pays le plus nucléarisé du monde pour la production d'énergie.